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Full text of "Histoire physiologique et anecdotique des chiens de toutes les races"

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HISTOIRE 



PHYSIOLOGIQUE ET ANECDOTIQUE 

DES CHIENS 

DE TOUTES LES RACES 



PARIS. IMP. SIMON BACON ET COMP., RUE D'ERFL'RTH. 1 



HIST 01 RE . ^ * 

PHYSIOLOGIQUE ET ANECDOTIQUE 

DES CHIENS 

DE TOUTES LES RACES 



BENEDICT-HENRY REVOIL 

i 
PREFACE ET POST-FACE 

PAR % i. i: \ t \ IIK !: in *i %s 




PARIS 

E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR 

PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE o'ORLEANS 

186J7 

Tous droits reserves. 



BIOLOGY 

LIBRARY 

6 



BIOLOGY LIBRARY 






PREFACE 



Les chiens sont des candidats a I'humanite, a dit Miche- 
let. Plus misanthropiquement, Toussenel affirme que 
ce qu'il y a de meilleur dans I'homme, c'est le chien. 

A ces deux litres, les chiens meritaient d'avoir leur 
histoire. 

Mais I'histoire des chiens est plus difficile a ecrire que 
celle des hommes. Us n'ont ni chroniqueurs, ni legen- 
daires, ni annalistes. Esope et la Fontaine les ont fait 
parler, mais ils ne sont point parvenus a les faire ecrire : 
aussi n'avons-nous point I'histoire de la race, mais de 
quelques individus seulement. Nous connaissons le chien 
d'Ulysse, chante par Homere; nous admirons le chien de 
Montargis, apotheose par Guilbert de Pixerecourt. 



TI PREFACE:. 

Mais en'tre ces deux grandes celebrites canines, il existe 
une lacune de trois mille ans. 

Notre savant ami Robin seul pourrait nous dire celle 
que Ton doit mettre entre le premier chien cree par Dieu 
et le chien d'Ulysse. Selon toutes probabilites, dix mille 
ans; car, selon lui, on le sait, le monde aurait treize mille 
ans d'existence. 

Maintenant une question plus difficile a resoudre est 
celle-ci : 

Dieu n'a-t-il creequ'un chien et qu'une chienne, comme 
il n'a cree qu'un homme et qu'une femme, ou bien a-t-il 
cree toutes les varietes de chiens qui existent entre le 
chien turc qui grelotte sous un soleil de 40 et le chien 
de Terre-Neuve qui plonge sous les glaces du pole; entre 
le chien de la Havane qui tient dans le manchon de sa 
maitresse et le chien du Saint-Bernard qui rapporte un 
homme a r hospice comme un braque rapporte un lievre 
a la maison? 

M. deBuffon est pour le chien et la chienne uniques, 
et il s'appuie sur ce qu'il y a autant de varietes d'hommes 
que de varietes de chiens. 

Toussenel, au contraire, pretend que Dieu a daignr 
iaire pour le chien ce qu'il n'a point daigne faire pour 
1'homme, c'est-a-dire qu'il a cree les types principaux 
qui, en s'ecartant des souches primitives et en degene- 
rant, ont donne 1'espece entiere. 

Benedict Bevoil, Tauteur du livre qu'on va lire, a adopte 
I'^pinion des origines multiples, et par un chapitre enlier 



PREFACE. in 

il essaye de iaire prevaloir cette opinion sur celle de M. de 
Buffon. 

An reste, .apres la physiologic du chien qui ouvre le 
livre, vient 1'origine du chien dans laquelle on trouvera 
la solution de cette importante question. 

Le livre de Revoil est done le premier, on a peu pres, 
qui traitera non-seulement du chien, en general, mais 
des chiens en particulier : la race aura eu son histoire, 
les individus leur biographic. 

Revoil, chasseur emerite, qui a parcouru 1'ancien et le 
nouveau monde, qui a chasse en France, en Allemagne et 
en Angleterre le sanglier, le chevreuil, le daim, le lievre, 
le faisari, le coq de bruyere, la gelinotte, la perdrix ; 
qui a poursuivi dans le Far-West le bison, la panthere, 
la poule de prairie, Tours et I'opossum ; a la Havane, 
les palombes, les agoutis et les iguanes ; a la Louisiane, 
les alligators, les cerfs aux bois renverses et les ibis bleus; 
Revoil qui, comme Audubon, son illustre ami, a etudie 
1'histoire naturelle dans le grand livre de la nature et 
non dans son cabinet comme M. de Buffon, qui compto 
au nombre des autorites cygenetiques, a cote des Elzear 
Blaze, des Leon Bertrand, des Houdetot, des Lavallee et 
autres; Revoil, qui tire comme un maitre et qui, plus 
qu'aucun des chasseurs que j'aie jamais connus, a bon 
pied et bon ceil; Revoil qui, a 1'endroit des recherches et 
surtout de celles qui ont rapport a la chasse, son occu- 
pation favorite, est un des qneteurx pour rue servir 
d'une expression tiree du sujet le plus consciencieux 



iv ^3* PREFACE. 

que je connaisse ; Revoil seul pouvait mener a bonne fin 
une pareille oeuvre. 

Tout ce que Ton a dit sur cet estimable et utile qua- 
drupede, que Ton est convenu d'appeler le bon et fidele 
ami de I'homme, et qui, en effet, est son bon et fidele 
ami, jusqu'a ce qu'il devienne enrage et qu'il le morde, 
Revoil se Test procure : livres anglais, italiens, alle- 
mands, espagnols, arabes, chinois meme, il a tout corn- 
pulse, soit par lui-meme, soit a 1'aide d'amis polyglottes. 
Ce qu'il y a de meilleur, de plus pittoresque, de plus 
original dans ces differents ouvrages, il se Test approprie 
et peut, par consequent, offrir a ses lecteurs un ouvrage 
tout a la fois amusant et instructif. 

Qu'on ne s'y trompe point cependant, YHistoire des 
chiens de Benedict Revoil n'est point une compilation, 
c'est une oeuvre originale dans la double acception du 
mot : 

Originale comme invention, 

Originale comme narration. 

Les anecdotes relatees en Thonneur de la race canine 
abondent, coinme on doit le penser; mais moi qui aime 
les choses completes, j'eusse demande un chapitre sur 
les chiens qui out mordu leurs maitres. 

Revoil n'a pas cru devoir mentionner ces cas-la. 

line anecdote, ou plutot un renseignement, manque 
dans le livre de mon ami Revoil, et il manque, non point 
parce qu'il est oublie, mais parce que 1'auteur n'a pas 



PREFACE. \ 

ose le publier, s'en rapportant a moi pour le placer dans 
cette preface. 

J'essayerai. 

II n'est personne qui n'ait remarque la facon dont les 
chiens s'abordent, et personne qui n'ait cherche a se 
rendre compte de cette maniere de se donner une poi- 
gnee de mains. 

Quelques naturalistes pensent avoir resolu la question, 
mais je prefere aux explications des modernes la legende 
des anciens. 

Pline pretend que les chiens de la Laconic, voyant la 
chute d'Hippias et le triomphe des lois de Clisthenes, 
c'est-a-dire Tere de la democratic s'etablir en Grece, vou- 
lurent, eux aussi, s'etablir en republique. Mais pour que 
leur republique a eux ne fiit point sujette aux boulever- 
sements dont leurs ancetres avaient ete temoins dans les 
differents essais qui en avaient ete fails jusqu'alors, ils 
resolurent de s'assurer de 1'appui de Jupiter, en deman- 
dant sa permission et en quelque sorte son protectorat. 

En consequence, ils tracerent sur parchemin une sup- 
plique au maitre du tonnerre et chargerent un levrier de 
lui porter leur petition sur le mont Olympe. 

Pour faire honneur au messager, qui s'en allait tenant 
la supplique entre ses dents, une ciriquantaine de chiens 
choisis parmi les plus considerables resolurent de Pac- 
compagner jusqu'a 1'Eurotas. L'Eurotas, chacun le sail, 
meme ceux qui n'ont pas suivi son cours, est un fleuve 
dans le genre du Manzanares, du Yar et de 1'Arno, c'est- 



TI PREFACE. 

a-dire qu'on peut le passer a pied sec pendant les trois 
quarts de 1'annee. 

On n'avait done aucune inquietude pour le messager. 
Mais en arrivant sur les rives on vit, grace a un terrible 
orage qui avail eclate la veille, le fleuve roulant ses eaux 
a pleins bords, 

Le messager n'etait pas embarrasse pour traverser le 
fleuve : il nageait comme une loutre, mais il songeait 
que dans la traversee un malheur pouvait arriver a la 
supplique. 

Oii la mettre pour que 1'eau n'en effagat point les ca- 
racteres? Le messager n'avait ni poche ni escarcelle a 
1'abri de 1'eau. 

Tin des chiens de Feseorte, et qui a cause de sa finesse 
et de ses ruses passait pour le ills d'un renard, s'ecria 
comme Archimede : 

Eureka! c'est-a-dire : J'ai trouve! 
II prit alors la supplique aux dents du levrier, la roula 
comme une cigarette et la fourra... ouM. Vidocq nous a 
appris que les forcats fourraient leurs limes faites avec 
des ressorts de montres. 

Le levrier, rassure sur le sort du message, sauta bra- 
vement a Teau, traversa 1'Eurotas sans accident, et, ar- 
rive sur 1'autre bord, fit de la patte un signe d'adieu a 
ses compagnons. Puis, s'elancanta toutes jambes dans la 
direction du mont Olympe, il disparut. 
Jamais depuis on n'a revu le messager. 



PREFACE. TII 

Absence prolongee et inquietante qui explique la facon 
dont les chiens s'abordent depuis ce temps-la. 

Us esperent dans chaque chien inconnu qu'ils aper- 
coivent retrouver le messager qui leur rapporte la re- 
ponse de Jupiter. 

Maintenant, quelques auteurs qui se sont preoccupes 
de ce que pouvait etre devenu le malheureux ambassa- 
deur, pretendent qu'il obtint 1'autorisation de Jupiter, 
mais qu'un grand brouillard 1'ayant surpris en descen- 
dant de I'Olympe il s'egara, marcba tou jours devant lui, 
traversa 1'Ocean sur les glaces polaires, arriva en Ame- 
rique, et fut le Washington de ces chiens des prairies, 
qui, chacun le sait, vivent en republique au milieu des 
deserts du nouveau monde, depuis deux mille ans. 

ALEXANDRE DUMAS. 




_HISTOIRE 

PHYSIOLOGIQUE ET ANECDOTIQUE 

DES CHIENS 



DE TOUTES LES RACES 



PHYSIOLOGIC DU CHIEN 



Le chien est 1'ami dc 1'homme, a ditBuffon. 

A mon avis, en retournant la phrase : C'est rhomme qui 
est 1'ami du chien. C'est lui qui a civilise, entraine, eleve cet 
animal pour son usage, qui en a fait sa chose, qui a croise les 
races, multiplie les especes et obtenu ces produits nombreux, 
utiles et inutiles avec lesquels il partage son affection, la 
meme, j'ose le dire, que celle de la farnille; car les chiens 
admis au milieu des maisons, dans 1'interieur des demeures de 
rhomme, accaparent a la fois les soins de celui-ci, son temps 
et les bribes de son amitie. 

1 



c^rc;;- AHISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Mais aussi, quelle reconnaissance! quelle spontaneite inces- 
sante de retour de la part du chien pour toutes les caresses 
que I'homme lui prodigue! quelle lec.on donnee par le quadru- 
pede a rimmanite ! 

Quand celui de nos semblables que Ton a secouru, que Ton 
a lire d'ernbarras, que Tori a aime et soutenu comme un frerc, 
vous paye de la plus noire ingratitude, le cbien, que bieri 
soirvent Ton a battu, vient, a chaque instant, poser sa bonne 
lete sur vos genoux, lecher vos mains et vous dire, avec le 
langage des yeux : Je t'aime, maitre, et tu peux cornpter sur 
moi ! 

Le chien a ete dans tous les temps un objet de consideration 
de la part des hommes. L'Ancien Testament indique le chien de 
Tobie qui, quoique aveugle, reconnut son maitre. Dans la 
rnythologie, nous voyons le chien jouer uri grand role, car on 
le sacrifiait a Mars et a Mercure, a Pan et a Esculape, a Hecate 
et a d'autres divinites. II etait le compagnon de Diane et 1'attri- 
but des lares. 

Les Egyptiens de 1'antiquite, dont les dieux croissaient au 
milieu de leurs jardins, les Egyptiens qui adoraient Toignon et 
Tail, professaient aussi pour le chien un respect idolatre. Ils 
pleuraient chacuri de ceux qui mouraient et 1'enterraient en 
graride pompe. Plutarque raconte aussi, dans son ouvrage 
Adversus stoicos, que, de son temps, il existait une population 
qui avait pris pour roi un chien dorit le portrait etait grave sur 
les inonriaies. Mairit peuple s'est egalement laisse gouverner 
plus tard par uri chien rogue et dangereux ne se distinguant 
de Fespece ordinaire que parce qu'il n'avait que deux pieds de 
moins. En un mot, on a tellcment venere les chieris, qu'ori les 
a eleves jusqu'au firmament^ places parmi les etoiles, et 
Ton voit briller le grand Chien^ a Fesl, sous Orion, et le petit 
Chien, au sud, sous les Gemeaux. 



PHYSIOLOGIE DU CHIEN. 5 

L'histoire, de son cote, nous revcle de nornbrcuscs particu- 
larites sur les chiens. 

Herodote rapporte quc le grand Cyrus avait dispense qua t re 
\illes de toute contribution, parce qu'elles avaient sporitane- 
inent nourri de nombreux cbieris royaux. 

Alcibiade paya > selon Plutarque, pour un de ses chiens de 
chasse, la somme enorme pour ce temps -la de sept mille 
drachmas (environ cinq mille six cent vingt-cinq francs). 

Barnabo Visconti possedait cinq cents chiens de chasse, qui 
claient nourris par les couvents de Bologne et des environs. 

A Genes, dans le jardin du palais Doria, on voit un magniiique 
mausolee en marbre, eleve a la memoire d'un chien qui fut le 
lavori du brave inarin Andre Doria. Ce chien, decede en 1605, 
re-gut pendant toute la duree de sa vie du roi Philippe II 
d'Espagne une pension annuelle de cinq cents ducats d'or. 11 
le chien etait servi par deux esclaves, qui lui apportaient 
sa pitance dans des plats d'argent. 

Frederic le Grand fit elever un monument semblable, dans 
le jardin de Sans-Souci, a sa chienne bien-aimee Alcmene. Une 
autre chienne, Biche, qui etait tombee aux mains des Autri- 
chiens a la bataille de Soor, en 1745, lui fut rendue, sur ses 
instantes prieres, par le general Radasdi. Le philosophe de 
Sans-Souci etait, du reste, un grand amateur de chiens : certain 
jour ne dit-il pas au marquis d'Argens : J'aime tous les chiens, 
excepte les Autrichiens. A Voltaire, qui ne pouvait comprendre 
sa predilection pour les chiens, Frederic se plaisait a citer le 
peuple moiosse, qui faisait a ses chiens de splendides funerailles; 
les Agrigentins, qui elevaient, en 1'honneur des chiens, des 
statues commemoratives avec inscriptions; Alexandra le Grand, 
qui, en 1'honneur d'un chien mort, avait construit une ville; 
1'empereur Adrien^ qui, en memoire de sa chienne decedee, 
ordonna de grands banquets le jour des funerailles : et Serge, 



4 HISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

qui, en souvenir de son chien Arzibour, devore par les loups, 
avail dccrete un jour de jeune general dans tout son royaume. 

Les chiens ont loujours cu leurs places dans les palais sou- 
verains. 

Le levrier de Charles IX est historique. 

Henri 111 raffolait des cariiches. 

Je me souviendrai toujours, dit M. de Sully, de 1'allitude 
et de 1'attirail bizarre ou je trouvai ce prince uri jour dans 
son cabinet. 11 avail 1'epee au cote, une cape sur ses epaules, 
une petite loque sur la tete, un panier plein de petits chiens 
pendu a son cou par un large ruban, et il se tenait si immo- 
bile, qu'en nous parlant, il ne remua ni lele, ni pieds, ni 
mains. 

Le roi Charles XII de Suede fil enterrer solennellemeril son 
chien favor i Pompe el composer pour lui des poesies et des epi- 
laphes. 

L'imperalrice Calherine II de Russie aimail aussi son epa- 
gneul Rogerson au dela de loul, el, apres sa morl, elle com- 
posa a son sujel une epilaphe en frangais. 

Mais ce n'esl pas seulemenl parmi les tetes couronnees qu'il 
y a eu de grands amateurs de chiens; les savants et les poe'tes 
en complent aussi un nombre considerable. 

Le celebre cardinal Pietro Bembo possedail un chien donl la 
morl 1'affligea profondement. 

Le philosophe, astrologue et alchimiste Corneille Agrippa de 
Nettesheim avail jour el nuil pres de lui un chien qui reposait 
sur ses pieds el passail aux yeux des gens superslilieux pour 
uri diable deguise. 

Le savanl Jusle Lipse avail trois chiens, qui s'appelaienl 
Mops, Mopsulus el Saphims : il les aimail au poinl qu'il fil 
peindre chacun d'eux a parl el qu'il leur dedia des poemes a 
tous Irois. Le dernier, qu'il cherissail plus tendrement, elant 



PHYSIOLOGIE DU CHIEN. 5 

tombe dans un vase d'eau bouillanle, Lipse ecrivit a son ami 
Philippe Rubens : Tristis hsec scribo et juxta lacrymas, non rideo. 
Saphirus meus obiit et id violenta morte. On voit, a la biblio- 
theque de 1'universite de lena, le portrait de Juste Lipse peint 
avec un chien dans les bras. 

Le fameux jesuite Maimbourg etait un amateur si passionne 
des chiens, qu'un jour il prit ces animaux pour sujet d'un ser- 
mon, dans lequel il decrivit exactement le chien du roi David, 
et compara les dcrgues anglais aux jansenistes, les matins aux 
trappistes et les vigilants chiens de garde aux jesuiles. 

Un autre reverend, le pere du Gerceau, qui ecrivit la Vie dc 
Rienzi, a aussi chante son chien Mirtille. 

Paul Scarron dedia un de ses romans comiques au petit bi- 
chon de sa soeur, auquel il avait donne le nom de Girillemette. 
Lorsqu'il se brouilla avec sa famille, il eut la mecliancete dc 
mettre dans la seconde edition parmi les errata de la pre- 
miere : Au lieu.de : la chienne de ma sceur, lisez : ma chienne 
de scsur. 

Bruzen de la Martiniere dedia la seconde partie de ses En- 
tretiens des ombres aux Champs-Ely sees au chien favori du libraire 
Uytwers, d' Amsterdam. 

Un poe'te anglais, Swift, si je ne me trompe, fit hom- 
mage d'un de ses ouvrages a son petit epagneul. 

Le roi Henri IV, le modele des souverains franc,ais, aimait 
fort les chiens, ce qui prouvait sa bonte. Devenu roi de France, 
le Bearnais, qui possedait un toutou chcri, nomme Fanor, 
1'envoya a Dieppe pour y prendre les bains de mer, ce qui crea 
historiquement la reputation therapeutique des bains diep- 
pois. II parait que Fanor, maigre roquet, si Ton en croit la 
chronique, avait pense que la faveur du roi son maitre lui per- 
meltait de chercher impunement noise a un matin de race 
tres-roturiere et fort peu end u rant. Le roquet du roi fut hous- 



f, TI1STOIRE DES RAGES DE CHIENS. 

pille, et apprit a ses depens qu'un titre honorifique ne donne 
pas droit d'insolence. 

Henri IV envoya Fanor a Dieppe pour guerir ses blessures 
dans Feau salee. Le gouverneur de la ville, Charles-Timoleon 
de Beaux-Ongles, seigneur de Sygognes, offrit an blesse des 
festins de Balthazar, et gagna ainsi la faveur d'Hcnri IV, qui 
disait tres-serieusement : 

- Qui m'ayme ay me mon chien. 

Le roi Cliarles X avail pour ses meutes une consideration 
toule particuliere, dont un volume precieux, le Livret des 
chasses royales de 1828, fait mention. 

Madame Deshoulieres composa une tragedie sur la mort du 
chien favori de son ami (la Mort de Cochon, chien de M. le ma- 
rechal de Vivonne, Amsterdam, 1709). 

Une ducliesse franchise prit le deuil a la suite de la mort de 
son chien et regut, dans son lit, les compliments de condo- 
leance de ses amis, 

Un comte de Clermont porta egalement le deuil de son chien 
Citron, et chargea son aumonier de composer une epitaphe 
pour le defunt. Cette epitaphe, la voici : 

Ci-git Citron qui, sans peut-etre, 
Avait plus de sens que.... son maitre. 

Une comtesse autrichienne clevait toute une armee de petits 
griffons, et, lorsque Pun d'eux mourait, elle faisait dire une 
messe. 

La princesse Anne de Wurtemberg, qui vivait en 1753 a 
Moempelgard et faisait ensevelir ses chieris dans des cercueils 
de plomb, couvrit un jour les bras d'une de ses cameristes, qui 
avait ri de cette habitude, de nombreuses piqures d'epingles sur 
lesquelles elle repandit ensuite de la cire a cacheter en ignition > 



9 PHYSIOLOGIK DU CIIIEN. 7 

ce qui fit condamner la trop sensible princesse a cinq annees 

de bannissement par le tribunal de Colmar. 
Newton avait un epagneul qu'il aimait beaucoup. Un jour, il 

le laissa seul dans son cabinet, et Diamant renversa, en jouant, 

une bougie qui consuma les calculs auxquels le savant avail 

consacre une partie de sa vie. Celte perte etait irreparable. 

Newton se contenta de pousser un soupir, et dit tranquillement 

a son chien : 

- Diamant, tu ne te doutes pas du tort que tu m'as fait. 
Alphorise Karr a eu Freischutz, qui le mangeait un pen, et 

notre grand poe'te Lamartine est eritoure de levriers splen- 

dides. 
Mon illustre ami Alexandre Dumas a eu de nombrcux cbiens 

autour de lui dont il a raconte les faits et gestes dans cet 

amusant recit intitule : Histoire de mes betes. 

L'empereur de Russie, Alexandre II, lors de son dernier 
voyage a Nice ou il conduisait, aim d'y retablir sa sante, son 
fils mort depuis si prematurernent, avait a sa suite, sous la 
garde d'un domestique, un admirable setter, noir jais, de forte 
taille, a soies magnifiques, et de formes admirables. Mylord, tel 
est le nom de ce chien que 1'empereur affectionne tout particu- 
lierement, qui ne le quitte jamais, meme dans ses chasses a 
Fours, ou, couche a ses pieds dans la neige, il reste dans une 
immobilite complete, spectateur impassible de Faction. Jadis 
excellent pour Parret, Mylord., en sa qualite de favori, est de- 
venu aujourd'bui un chien d'appartement, qui se contente de 
temps a autre, et quand la chose lui convient, de rapporter la 
piece tuee. II est excessivement doux, et, compagnon insepa- 
rable de l'empereur Alexandre II, il le suit pas a pas, non-seule- 
ment dans Finterieur des salons du palais, mais jusque dans 
son cabinet de travail, ou il a sa place reservee. 

C'est lui qui, durant la nuit, garde la porte de la chambre a 



8 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

coucher de son maitrc, et le tzar, qui tient a le nourrir de sa 
main, ne permet a personne, sauf a son aide de camp particu- 
lier, de lui donner la moindre chose. 

Notre souverain Napoleon III n'est pas exempt de cette faible 
tendresse pour les chiens. Je pourrais citer maint quadrupede 
qui a cte flatle et choye par lui. Je borne ma mention a son 
dernier favori Nero qui lui a ete offert par M. le baron de 
Bulock. Nero est uhe admirable bete an poil noir, a Pceil in- 
telligent, aux allures a la fois fieres et debonnaires, car il 
est 1'ami intime de Brucker, le chien du marechal Vaillant. 

Dans les salons des Tuileries, comme a Biarritz, Fontaine - 
bleau ou Compiegne, Nero a ses grandes entrees, des 
qu'une porte est entr'ouverte et il penetre au milieu de 
la societe, malgre les rappels de Felix et des huissiers du 
cabinet dont il a trompe la vigilance. L'Empereur le gronde 
bien un peu, il fait mine de le faire emmener par un huissier, 
mais 1'animal resiste et se couche a plat ventre. Tout aussitot 
les dames lorsqu'il y en a ou les messieurs implorent 
sa grace : Nero demeure tranquillement couche dans uri coin 
et ne remue plus qu'au moment ou Ton apporle le the, qu'il 
apprecie fort sous la forme de gateaux. Quelle bonne tete de 
chien que celle de Nero qui m'a, une seule fois, je Tavoue, 
donne la patte et tcndu la tete a caresser ! 

II n'est pas de nation qui airne autant les chiens -que celle dc 
laGrande-Bretagne. Un des proverbes anglais esl celui-ci : Love 
me, love my dog. En aucun lieu du monde, on ne trouve d'aussi 
beaux chenils qu'en Angleterre. Le palais des chiens du due de 
Richmond a coute, dit-on, vingt mille livres sterling, et celui 
du due de Bedford soixante-dix mille. 

Bon Dieu ! je le demande sincerement a mes lecteurs, le sort 
de tous ces chiens n'est-il pas enviable? 

De tous ceux que le Createur du monde a mis sur la terre, 



PHYSIOLOGIE DU CHIEN. 9 

pour la plus grande joie de 1'homme, le chien de chasse esl 
sans contredit le plus sympathique, car il sert aux plaisirs de 
Fhomme, et lui est necessaire pour pourvoir a ses besoms gas- 
tronomiques. II va sans dire que Pouverlure de la chasse, 
une des inventions de nos moeurs civilisees, est pour le chien 
une fete et une satisfaction donnee a sa gloriole, a son amour- 
propre. Pendant six mois de Parmee, il a attendu cette heure 
solennelle, comme le fait un comparse qui doit avoir un role 
dans une pice nouvelle. Tel braque, tel epagneul, tel pointer, 
rempli de talents qu'il ne demandait qu'a exhiber, a etc re- 
duit a rester au chenil, a ne sortir que traine en laisse et force 
de devorer la honte de la museliere, en depit de toutes les re- 
presentations faites par son maitre aux agents entetes de Pau- 
torite qui s'obstinent a donner cette puerile salisfaction aux 
timores, persuades qu'ils sont, disent-ils, qu'un chien muscle 
n'est pas darigereux, tandis qu'ils devraient savoir que la rage 
d'etre prive d'air engendre Phydrophobie; le seul bon sens le 
dit : mais, helas! les sourds n'entendent point ! 

Les pauvres chiens de chasse aspirent done lous a Pouver- 
ture de la chasse, a cette heure sans pareille qui leur rendra 
leur liberte et leur permettra d'etirer leurs membres au milieu 
des guerets, des luzernes et des betteraves, a Pombre des 
taillis et des ronciers de la foret, desireux qu'ils sont tons de 
meriter les caresses et les flatteries de leur mailre, qui seul 
peut leur donner les moyens de devenir artistes dans leur 
genre, tandis que jusqu'alors ils n'etaient que comparscs. 

Mes confreres en Saint-Hubert ont ete assez souvent en bulte 
aux plaisanteries des sceptiques a la foi cynegetique, pour 
que je me pose, la plume eri main, comme un defenseur un 
don Quichotte peut-etre de leur passion inoffensive. Qu'on 
le sache bien, une fois pour toutes, ce qui en traine un vrai 
Nemrod, ce n'est point Pappat plus ou moins fallacieux de tuer 



10 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

pour les manger, ou meme afm de pouvoir les offrir a ses 
amis, lievres, perdreaux, cailles, chevreuils, lapins, becasses, 
canards, etc., mais bien ledesir de faire travailler, de procurer 
un plaisir a son chien, au comedien habile qui est souvent 
maitre passe en fait d'art. 

Get homme a 1'accoutrement bizarre, au chapeau excentrique, 
aux harnachements, aux caparagons souvent ridicules, qui ar- 
pente les guerets, se mouille dans les trefles, comme s'il y 
cherchait son petit couteau, de peur d'etre gronde par son papa; 
cet homme qui suit son chien pas a pas, allant de ci, de la, 
comme s'il accompagnait un... cochon (sauf vot' respect) cher- 
chant des truffes : c'est un spectateur idolatre de son comedien 
favori, un admirateur d'un talent hors ligne. 

On a beau medire du noble plaisir de la chasse, dont 1'origine 
remonte aux epoques les plus reculees de 1'antiquite, a la 
sortie de 1'homme du paradis terrestre ; on a beau dire que 
le massacre des perdreaux, ces parents eloignes des pigeons, 
des indisciplines de Pordre reglementaire promulgue par 
1'homme, est une boucherie inutile ; que 1'assassinat d'un 
lievre, le roulement d'un lapin, sont choses mechanics et 
que les maris, les amants, les ministres, ont grand tori d'aban- 
donner des journees entieres leurs femmes, leurs maitresses 
et leurs portefeuilles pour se leindre les mains de sang : nul ne 
pourra arreter ce torrent dechaine de la passion cynegetique. 
Ellea ete,elle est, elle sera. 

Alphonse Karr, lui-meme, tu quoque, a cru devoir dire 
ceci centre Pemportement irresistible du chasseur : On voyage 
pour avoir voyage, on chasse pour avoir chasse ; on ne se pro- 
mene pas, on se demene, on ne regarde pas Pespace, on le 
devore. Allons done! moi qui suis loin depretendre au talent 
de mon illustre confrere, je ne lui jetterai aucune grimace au 
visage et ne lui reprocherai point sa passion pour... la peche. 



PHYSIOLOGIE DU CHIEN. 11 

L'une'vaut 1'aulre, assurement; mais, a tout prendre, j'aime 
rnieux chasser que pecher... a la ligne. 

Quel plaisir, lorsqu'apres une marche frenetique a la pour- 
suite d'un gibier nombreux, on rentre le soir au logis, 1'esto- 
mac criant famine, le gosier pret a dessecher un lac de medoc, 
et quand, apres s'etre change, on s'assied autour d'une table 
elegamment servie, pres de femmes charmantes, devant un 
trophee de bougies, egaye et egayant, joyeux et dormant du 
plaisir aux autres ! 

Je sais bien que certains esprits mal faits reprochent aux 
chasseurs de ne parler que de leurs exploits et qu'on leur par- 
donne aussi peu leurs histoires banales, qu'on excuse les 
vieilles culottes de peau de narrer leurs batailles et leurs vic- 
toires. Mais quand, a cote d'un chasseur, vient un Nemrod 
modeste, qui attribue toute la gloire a son chien, rendant a 
Cesar ce qui appartient a Cesar, on ne se lasse pas d'exalter 
le quadrupede, en admirant sa sagacite et sa haute intelligence. 

Qu'il est beau, le bon chien de chasse, lorsqu'il bondit en 
avant au depart, en exhalant sa joie, en caressant son maitre, 
dont il mordille les mains en signe d'affection ! A peine 
sorti de sa niche, il se sent libre et abuse un moment de sa 
liberte. Mais patience ! nous voici hors du pare, et la bete folle 
a tout a coup repris ses allures de sagesse. On dirait Alcibiade 
devenu tout a coup Louis XL D'une anarchic complete, le chien 
a passe a une politique profonde. Grace a son Hair exquis, il 
depiste le gibier \oile a tons les yeux ; sa queue se roidit, et il 
adresse a son confident de. nombreux signes d'intelligence. 
Attention ! voyez-le poser delicatement sa patte, la lever de 
me" me, retenir son souffle, reprimer toute envie de rire, toute 
velleite d'eternuer. Bing ! le coup est parti, et une fois la deto- 
nation produite, le bon animal, au milieu de la fumee, s'est 
elance pour reparaitre a 'instant la queue en panache, galopant 



12 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

ot portant a la gueule, tantot un perdreau, tantot un lievre ou 
bien un faisan. On dirait un acteur qui ramasse les couronnes 
qu'on lui a jetees. 

Decidement, 1'affection que 1'homme porte au cliien est juste ; 
jc dis plus, elle est meritee. Toutes les natures douees du sens 
moral, amies de leurs semblables, les organisations d' elite qui 
ont pour principe que la bonte est le don d'un e"tre superieur, ou 
meme encore les organisations ordinaires restees candides mal- 
gre les mechancetes des hornmes, toutes ces natures onl un 
penchant pour le chien. Quelque neglige qu'il soit par son 
maitre, il ne tient pas moins a lui par des liens affectueux ; 
car il est le reflet moral de 1'humanite, comme le singe est notre 
reflet physique. Cette bonne bete a le regard de Thomme, regard 
qui est la traduction de ses sentiments, de ses sensations, 
j'allais dire de ses pensees. La compagnic d'un chien est une 
compagnie. 

Le cote plaisant (je n'entends pas dire ridicule) du chien, 
consiste dans sa demarche, dans ses intonations de voix, dans 
ses propos, dans son sommeil meme, car il est bon nombre de 
chiens qui songent a des lievres rotis ou a des perdreaux en sal- 
mis, comme les hommes a des fonctions lucratives ou a des 
decorations etrangeres. 

Son cote moral ressemble fort a celui du genre humain ; 
rempli de sublimites et de bassesses, dc lachetes et d'audaces, 
de sociabilite et de mesintelligence, de ridicule et de bon sens, 
de vices et de vertus; gourmand, gourmet, paternel ou lascif; 
grossier ou poli, desinieresse ou egoiste, independant ou ser- 
vile ; tels sont les chiens, tels sont les hommes ! Eux comme 
nous ont dans leurs rangs des parvenus, des ilotes, des despotes, 
des envieux ou des philosophes. Pour eux aussi bien que pour- 
nous, 1'habit fait le moine et ils aboient, souvent meme ils 
mordent celui dont la toiletle n'est pas irreprochable. Tel 



PHYSIOLOGIE DU CHIEN. 15 

chien, eleve au salon, meprise son pere relegue a la cuisine ; 
dedain du riche pour le pauvre. 

Petillant comme s'il etait heureux de vous retrouver, celui-ci 
vient a vous, laissant voir un rictus a ses babines : on dirait 
qu'il sourit : vous lui donnez un morceau de pain trempe dans 
de la sauce, il se sauve et ne vous connait plus. Cherchez des 
fails semblables aulour de vous : ils ne manquent pas. 

Ces chiens amis de tous ceux qui les caressenf, ne ressem- 
blent-ils pas a ces hommes prets a serrer la main au premier 
venu? Mais, par centre, ceux-ci ne se livrent pas aussi facile- 
ment et n'accordent leur estime, 1'estime d'un chien ! 
qu'a bon escient. Ils se tlaltent de juger les bipedes et se trom- 
pent moins sou vent que nous. 

Les ennemis des chiens ont voulu faire courir le bruit que la 
pauvre bete elait peureuse, servile; se sont-ils regardes ceux- 
la, pour ne pas avouer que leur vulgarite etait au-dessous de 
celle du chien ? 

Non, les chiens ne sontpas laches parcequ'ils lechent la main 
qui vient de les rosser, souvent d'une fac.on tres-injuste. Ils 
pardonnent les injures, et cela d'une fac.on tres-chretienne. 

J'avoue qu'il y a des chiens effrontes ; mais, bon Dieu ! com- 
bien de cyniques parmi les hommes ! Les uns, comme les au- 
tres, sont des Diogenes, mais j'ai connu bon nombre de chiens 
plus pudiques qu'une miss du continent anglais et exprimant 
de leur mieux le mot shocking. 

Pourquoi tant d'hommes qui ne revent qu'a manger, trou- 
vent -ils mauvais que bon nombre de chiens ne songent qu'a 
leur (errine de soupe ! 

Et la nuit, quand on ne peut dormir, grace aux jappements 
qui se repondent d'ici, de la, ne songe-t-on pas, tout en mau- 
greant, que ces aboiements ressemblent fort aux cancans des 
villages et des bourgs de tous les pays? 



14 HiSTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Regardez la-bas, devant cette porte, un roquet malpropre, 
impeigne; une chaise de poste eftleure la porte, et soudain le 
chien s'elance aux jambes des chevaux et contre le moyeu des 
roues. Le mailre du chien parait, et on entend cet individu 
trapu, hargneux, murmurer ces mots : Ces canailles de 
riches! 

Tel maitre, tel valet. 

Examinez ces deux chiens qui se montrent les dents tout en 
reculant : ils grognent et retrogradent toujours, image f'rap- 
pante de ces chercheurs de dispute qui n'ont mutuellcment dc 
courage quequand ils sontloin de leurs insultes. 

Voici ensuite le chien magnanime, dedaignant les cris in- 
senses d'un carlin, et representant le liberalisme et la force. 
Qui done oserait nier que 1'espece canine est le miroir des carac- 
teres de I'hurnanite? 

J'ajouterai meme que ces quadrupedes hoi s ligrie sont si bieu 
faits pour riiomme et si harmonieusement photographies sur 
lui, qu'un type analogue au leur est toujours chose trouvable. 

Tel homme, tel chien. 

Suivez bien mon raisonnement : 

Le levrier est le symbole de Faristocratie de haute lignee, 
d'une valeur incertaine, mais d'une grace exquise. 

Le terre-neuve, c'est la force aristocratique, simple, grande, 
spirituelle. 

Le braque, le pointer, affables, pleins de charme, d'une in- 
telligence au-dessus de 1'ordinaire, plutot bons que mechants, 
sont le prototype de la plupart des gens. 

Le chien de berger n'est-il pas rude, grondeur et rigide sur 
la consigne comme le douanier et lesergent de ville? 

Le boule-dogue, rapace et cruel, ne represente-t-il pas a rios 
yeux le preteur sur gage, Pusurier ? 

Voyez le basset, crotte jusque par-dessus 1'echine, d'une ac^ 



PHVSIOLOGIE DU C1IIEN. 15 

tivite incessante, et comparez-le avec rhomme d'affaires, de la 
ville et de la campagne. 

Le terrier, c'est le depisteur de bibelots anciens et mo- 
dernes. 

Le bichon de la Havane, joujou de provenance douteuse, est 
a mesyeuxune de ces vicieuses poupees recouvertes de soyeuses 
eloffes par des vieillards impuissants. 

Le barbel et le griffon sont prototypes des moralisles de la 
race canine, dont le caniche^Pacademicien. 

Le bloodhound en est le cannibale, car, cornme lui, il mange 
la chair hwnaine de ses semblables. 

Quant a ces chiens turcs et maures, batteui's d'eslrades sur 
le macadam, ou plulot la boue des grandes villes de 1'Orient, ne 
sont-ce pas les bohemes de 1'espece ; eux qui ne savent ou 
diner et qui pourtant ne se couchent jamais le venire vide? 

Un de mes confreres de lettres et de . . .fantoccini, Lemercier 
dc Neuville, a decouvert le chien boherne, qui s'altache auxpas 
d'un homme bien mis ou d'unc cuisiniere de grande maison, 
lui inspire de la pitic, se fait heberger, bien garnir 1'estomac, 
et le lendemain, des 1'aube, profile d'une porte ouverte pour 
decamper. 

Le roquet personnifie la bourgeoisie mesquine, egoi'ste, lou- 
jours opposee aux principes de liber te et de liberalite. 

Le matin, c'est le portrait de ce souteneur aux epaules 
herculeennes, pret a se quereller avec to us les passants. 

Le chien-loup, au col rehausse d'un carcan de fourrure, 
represente les cochers hisses sur le siege de leur vehicule. 

Quant au carlin, le mythe, le a chastre, Yoiseau rare de 
1'espece canine, s'il est disparu, c'est que son type correlatif 
n'exisleplus de nos jours. 

Qu'imporle, apres tout ! le chien est aimable, il faut 1'aimer. 
Depuis que je connais les homines, moi qui vous parle^ amis 



16 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

lecteurs, je prefere a tout la compagnie des chiens. Et pourtant 
dans la famille des chiens, s'il y a des individus qui se de- 
vouent et se font tuer, qui ne reprochent jamais 1'os qu'ils 
out offert, qui franchissent mille lieues pour retrouver leur 
maitre, s'associent a son chagrin, partagent son malheur et 
meurent s'il meurt ; il en est d'autres qui sont gloutons. 
egoistes et renegats. 

Et puis,n'est il pas juste d'avouer que nous autres hommes, 
nous aimons trop a montrer notfcpouvoir, et que nous abusons 
du chien en en faisant noire ilote? Si nous nous laissons prendre 
a des airs de soumission, de complaisance, nous nous plaisons 
aussi a exhiber notre despotisme et a jouir de 1'amitie que nous 
prodiguons a ces animaux. L'homme se caresse au chien, 
comme le chat se caresse a 1'homme. D'ailleurs, nous n'avons 
rien a dire, apres tout, car Peducation du chien est la notre, 
puisque nous la lui donnons nous-memes. 

Pour resumer ce chapitre, j'ajouterai ceci : le chien repre- 
sente 1'humanite avec ses merites et ses \ices. 

Aimons done le chien : de celte fagon nous serons porles a 
aimer nos semblables. 



II 



L'ORIGINE DU CHIEN 



Le chien est, sans contredit, apres Thomrne, 1'animal qni 
possede le plus d'amativite. C'est lui que leCrealeur de toutes 
choses a designe pour etre le compagnon iidele et Fami du roi 
de la terre. 

Celui-ci met a contribution certains quadrupedes que la so- 
ciete a appeles des animaux domestiques, pour 1'aider dans 
ses travaux et servir a ses plaisirs : mais des que leur tache 
est accomplie, il les rend a leurs patures, ou les parque 
dans des lieux couverts a 1'abri des intemperies de 1'atmo- 
sphere. 

Plusieurs races de chiens, au contraire, suivent 1'homme 
sous le toit qu'il habite ; ils s'associent d'eux-memes aux joies 
et aux tristesses de leurs maitres et veillent sur eux pendant 
leur sommeil. 

Les premiers animaux domestiques dont parle la Genese, - 



18 IIIST01RE DES RACES DE CHIENS. 

ce livre rempli do traditions aulhentiques, sont le mouton 
et la brebis. Abel etait berger. Naturellement un chien, com- 
pagnon de sa solitude, aide de son labeur, avail ele place pres 
de lui par le Createur supreme. 




()uel etait cet animal? a quelle race apparlenait-il? Nul ne 
saurait repondre a cetle question, dont, au reste, aucun iri- 
dice ne trabit le mystere autre que celui de la tradition he- 
braique. On ne pent done iaire autre chose que de supposer 
ceci, c'est qu'il faisait souche de Pespece des chiens de berger 
et que le Createur du monde, qui a multiplie les especes d'oi- 
seaux et d'animaux d'une meme farnille, quoique d'une forme, 
d'un plumage ou d'un poil differents, avait egalement cree 
des chiens de diverses races. 

Libre a M. de Buffon de dormer pour origine aux types mul- 
tiples de Pespece canine un etalon et une lice, un loup sans 
louve, sortis du paradis terrestre; c'est la urie fantaisie de 
haul style qui ne prouve rien, Ne vaut-il pas mieux croire au 
discours latin de Grolius dans son poe'me de la Chusse : 



ORIGINE DU CHIEN. 19 

Mille canum patriae, Audi ab engine mores 
Cuique sua '. 

Quoi qu'il en soit, des le commencement du monde, le 
chien etait le protecteur de Phabitation des liommes. Chez les 
Remains, 1'irnage de ce qiiadrupede etait reproduite sur le 
piedeslal des statues consacrees aux dieux lares, gardiens du 
logis et de la famille. Depuis Page le plus recule, noustrouvons 
le chien participant aux travaux de I'homme, partageant avec 
lui les dangers et se livrant, de compte a demi, aux plaisirs de 
la chasse. 

Des les premieres phases de la civilisation, 1'liomme se 
donne, pour compagnons de travaux, des auxiliaires empruntes 
aux quadrupedes dociles de la creation, mais le seul ami qu'il 
garde pres de lui est le chien, dont les services sont Jibrcs et 
qui a etc reconnu par le roi de la terre comme susceptible 
de reconnaissance el d'affection pour son bienfaiteur. 

Dans tous les pays du globe et a quelque epoque que Ton se 
reporte, on troirve enlre I'homme et le chien une liaison bien 
differente de celle qui relie a lui les autres quadrupedes. 

Le boeuf et la brebis obeissent a ses ordres, mais leurs affec- 
tions sont personnelles et toutes relatives a leur progeriiture. 
C'est a peine si quelques individus de ces deux races se dis- 
tinguent, de temps a autre, de leurs congeneres et monlrcnt a 
leurs maitres un certain sentiment d'intelligence quand ils se 
trouvent avec lui, de fac.on a lui prouver qu'ils le reconnais- 
sent. 

La plupart ne manifestent ce sentiment qu'a ceux qui leur 
donnent leur provende ordinaire. 

Le cheval une exception a la regie generale partage 

1 Les chiens out eii nriille patries difterentes, et cliaque race a une origiue 
et des instincts qui lui sont propres. (Traduction.) 



'20 HISTOIRE DES RACES DE CIIIENS. 

nos plaisirs. On le voit eprouver une joie toute particuliere a 
suivrc urie chasse, et quand, sur I'hippodrome, il est lance a 
fond de train avec quelques-uns de ses rivaux, on comprcnd 
bieii vite quclle emulation Pentraine vers le but et lui fait 
doubler sa vitesse pour arriver le premier. 

La se borne rintelligence des chevaux,et a quelques ex- 
ceptions pres il en est peu qui reconnaissent leur maitre et 
luiprouvent par des tremoussements, par leremuementdeleur 
queue, ou leurs cris, le bonheur qu'ils eprouvent a le voir pres 

d'eux. 

leur vraie joie ne se manifeste qu'au moment ou 1'homme 
leur apporte leur avoine, ou leur botte de foin. 

G'est la ce qu'on appelle Intelligence de I'estomac. 

Le chien est le seul animal susceptible d'une affection desin- 
teressee ; lui seul considere 1'homme comme son souverain el 
son compagnon; lui seul se plait a 1'accompagner partout 
comme un veritable ami; lui seul manifeste a chaquc inslant 
le desir de lui etre agreable et utile; lui seul se montre hen- 
reux de s'attacher a son maitre par un mouvement spontane 
qui bien souvent n'a eu d'autre moteur qu'une simple caresse, 
ou un mot dont 1'inflexion lui a paru flatteuse. 

Le cheval a qui 1'on ole son mors, retourne aussitot a son 
paturage, ou rentre dans son ecurie, landis que le chien, qui 
nous a suivi a la chasse, qui est harasse de fatigue, nous ac- 
cornpagne partout et ne nous quitte point, continuant ainsi son 
role d'ami devoue et deserviteur fidele, nous prouvant par des 
signes affectueux et des actes sinceres la joie qu'il ressent a 
r ester pres de nous. 

Le chien partage aussi bieri 1'abondance de la maison riche 
que lapenurie de la cabane pauvre. Vivanl, il nous aime; expi- 
rant, il nous cherit toujours, et souvent un chien ineurt cou- 
rageusement pour defendre encore son maitre. Exemple uni- 



ORIGINE DU CHIEN. 21 

que ou du moins ires-rare parmi les bipedes, n'en deplaise a 
rnes semblables. 

Comme animal de trait, le chien rend de grands services 
dans certains pays. Que deviendraient les habitants des re- 
gions glacees si le chien ne trainait pas leur chariot a patins? 
Comment feraient les Lapons, les Kamtchatkadales si ce bon 
quadrupede n'entrainait pas leur vehicule sur les couches de 
neige durcie avec une rapidite telle que bien souvent ils fran- 
chissent plus de cent milles par jour? 

A Terre-Neuve, 1'on emploie les chiens a trainer, de la mon- 
tagne au rivage de la mer, les billes de sapin qui forment un 
des points les plus irnportants du commerce de 1'ile, et dans 
les differents comtes de 1'Angleterre, le chien, bete de somme, 
a sa place marquee dans les services demandes par la civilisa- 
tion aux animaux. 

A dire vrai, a Londres comme a Paris, 1'usage a engendre 
Tabus, 1'ignorance a eu pour consequence la brutalite, In 
cruaute meme, et a Pheure qu'il est, les chiens traineurs 
sont defendus par une loi speciale dans la capitale de la Grande- 
Bretagne, et en France par uri decret qui s'apelle la loi 
Grammont. 

Nos voisins d'outre-Manche semblent desirer voir cette pro- 
hibition s'etendre dans tout le territoire duRoyaume-Uni, et 
leurs journaux, organes de toutes les opinions, sans aulre con- 
trole du pouvoir, contiennent journellement a ce sujet des 
reclamations qui ameneront un jour ou 1'autre la promulga- 
tion universelle de la loi anglaise dans toute Tetendue du pays 
gouverne par la reine Victoria. 

Cette loi ramenera le chien a son etat normal dans la crea- 
tion, car il a etc destine non point a trainer des fardeaux, 
mais a veiller a la siirete de riiomme, a 1'accompagner et a 
Taimer. 



22 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Pour ne citer qu'un exemple parmi les races de la gent ca- 
nine qui sauvent leurs maitres au peril de leur vie, je nom- 
merai le chien de Terre-Neuve, le sauveteur le moins medaille 
du monde et celui qui meriterait le plus de 1'etre. 

Dans le musee de Berne on rnontre aux visiteurs un terre- 
neuve empaille qui, sa vie durant, a arrache quarante-sept 
personnes a une noyade certaine. 

Ce n'est pas seulement pendant sa vie que le chien est utile 
a 1'homme : dans un grand nombre de pays, et meme en cer- 
tains endroits dont on ne se doute pas, le chien une fois mort 
sert aux besoins du roi de la nature. Sa peau se change en 
gants, en jarnbieres, en tapis, en tabliers d'ouvriers. 

Les Romains, c'est un fait certain, prisaient fort un chien 
gras et dodu pour un repas fin ; il n'y a done rien d'etonnant 
que les peuples d'Asie, d'Afrique et d'Amerique considerent le 
chien comme un quadrupede propre a leur subsistance, etnous 
aurions mauvaise grace de nous moquer des Chinois pour qui 
un chien est un mets exquis. 

Si le volume que j'offre aujourd'hui au public etait le pre- 
mier de ce genre, je pourrais, je devrais meme m'etendre bien 
au long sur les nobles qualites de ce bon quadrupede; je me 
bornerai dans un chapitre special a raconter certains fails 
celebres et quelques autres qui me sont personnels. 

J'ai deja dit precedemment ce que je pensais sur 1'origine 
du chien et quels etaient mes motifs de croire que les races 
creees par le maitre du monde avaient ete diverses. Buffon 
n'est point le seul qui ait fait descendre uniquement le chien 
du loup. 

Tin celebre professeur anglais, M. Thomas Bell, auteur 
d'un ouvrage forl interessant sur 1'histoire des quadrupedes, 
professe haulement la meme opinion. II se fonde en cela sur 
Pexamen de 1'osteologie du chien, qui differe a peine de celle 



ORIGINE DU CHIEN. 25 

de Panimal feroce; sur le crane qui a la meme forme, sur les 
croisements que Ton pourrail operer entre les deux especes. 
On pourrait bien objecler a ces raisonnements que le chien, 
dans tous les pays du monde, a quelque race qu'il appartieniie, 
est doue d'une pupille circulaire, tandis que chez les loups 
cette meme pupille est oblique. 

Le docteur Bell, un savant a d'ordinaire reponsc a tout, 
prouve que le chien a la disposition de regarder en avant, par 
cefte seule raison que depuis... trcs-longtemps, le deluge 
peut etre, le chien s'est accoutume a regarder I'hornme de- 
vant lui et a n'obeir qu'a sa voix.Pour un homme instruit c'est 
la une plaisanterie inadmissible. 

II suffit d'avoir \u quelquefois des loups, en Europe, comme 
dans les autres parties du monde, pour comprendre quelle dif- 
ference il y a entre cet animal et le chien, comme types, et 
cela par la forme de la pupille, celle de la queue, et particu- 
lierement encore par le langage. 

J'ajouterai enfin que Ton trouve des chiens dans toute 
1'etendue du monde, sous toutes les latitudes, sous tous les cli- 
mats, tandis que le loup n'est pas universellement connu et ne 
hanle que certaines contrees. 

Je n'oublierai pas non plus de menlionner ce fait, que les 
moeurs et les gouts des uns et des autres different d'une facon 
toute speciale. 

Tandis que le chien est sociable, doue d'un naturel affec- 
tueux, le loup conserve toujours, apeu d'exceptions pres, 
un caractere sombre et peu susceptible d'assouplissement. 

On cite parmi les exceptions la femelle qui s'humanise en 
mainte occasion avec le chien, et cede aux desirs de ce der- 
nier a 1'epoque de ses feux. Ce sont la des cas tres-excep- 
tionnels. 

On cite encore, comme preuve de la domestication possible 



24 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

des loups, et par consequent de cette possibilite d'une descen- 
dance de la souche primitive metamorphosee a 1'heure qu'il 
est en chiens d'especes diverses, la louve de Mussidan, dont le 
Journal des chasseurs a raconte la vie dans son vingt et unieme 
volume. 

Buffon a pretendu que le loup ou la louve apprivoises ne 
s'attachaient pas a leur maitre : c'est la une erreur. Le grand 
naturaliste en a commis bien d'autres ! 

Sarah disait le narrateur, tel est le nom de la louve 
aime celui qui Ta prise et qui la garde. Elle se plait a rester 
aveclui. 

Cet exemple n'est nullement convaincant ; d'une part il est 
unique, et de 1'autre il appert que dame Sarah etait d'une 
voracite feroce, qu'elle etrangla deux chiens, qu'elle devalisa la 
cuisine et devora un agneau dans la bergerie de son maitre. 11 
est probable que si ce dernier avait voulu corriger Sarah, celle- 
ci eut montre les dents, et peut-etre meme eut-elle saute sur 
la main qui la chatiait. 

Quelle difference, il faut en convenir, avec le naturel du 
chien qui esl soumis au supreme degre ! II leche la main qui le 
frappe, sans rancune, comme si rien ne s'etait passe! 

II n'est pas probable que 1'homme ait eu assez d'influence ou 
de pouvoir pour modifier ainsi Finstmct et Pappetit naturel du 
loup, de fagon a en faire un chien. 

On a egalement mis en avant, dans cette recherche de 1'ori- 
gine du chien, le chakal d'Afrique, d'Asie et d'Amerique 1 , 
regarde par quelques notables de la science comme une des 
souches de plusieurs varietes connues. 

De nos jours un savant illustre, M. de Quatrefages, attribue 
1'origine du chien au chakal. 

1 Le chakal de 1'Amerique du nord s'appelle coyote dans le pays, particu- 
lierement au Mexique, dans la Californie et les prairies indiennes. 



ORIGINE Dtl CHIEN. 25 

En observant les mceurs de ces quadrupedes africains, asia- 
tiques et am6ricains, on verra qu'a part les habitudes sociales 
enlre pareils, les instincts sont fort differents de ceux des 
chiens, comme on pourrait s'en convaincre en examinant a fond 
la question. 

Mieux encore, dans les pays chauds ou resident les chakals, 
chaque fois qu'on amene un chien, au lieu de le voir vivre en 
sante, procreer et prosperer, on s'aperc.oit qu'il deperit, dege- 
nere et meurt souvent, pour ne pas dire toujours. 

Les chakals apprivoises conservent loujours une sauvagerie 
sans pareille, et 1'influence de 1'homme ne peut point parvenir 
a assouplir ce caractere indomptable ; tandis que le chien de- 
venu sauvage reprend tres-facilement ses habitudes domes- 
tiques du moment ou il se trouve en contact avec 1'homme. 

Je ne citerai pour exemple que cette page du recit des 
naufrages du navire Wayer, faisant partie de la flolte de 1'ami- 
ral Anson : 

Nous rencontrames plusieurs troupes de chiens sauvages, 
mais il ne nous fut jarnais possible de les approcher d'assez 
pres pour en tuer un seul. 

Un jour, en rodant c,a et la, nous apercumes une ventree 
de jeunes chiens qui, des qu'ils nous virent, allerent se cacher 
dans des trous, comme font les lapins; nous les poursui- 
vimes, et, a force de fouiller dans le sable, nous les trou- 
vames. 

Cette decouverte nous determina a nous reunir lous pour 
aller fureter dans les terriers que nous avions remarques aux 
environs. 

Nous vinmes a bout de nous emparer de treize jeunes chiens 
que nous ernportames dans notre cabane, a dessein de les ap- 
privoiser, s'il etait possible. 

Avec le temps, Us devinrent aussi dociles que des epayneuls 



26 HISTOTRE DBS RACES DE CHIENS. 

anglais, et nous rendirent de tres-grands services. Ghacun do 
nous avail sa petite meute. Ces chiens chassaient a merveille; 
ils nous tuaient souvent des armadilles latous et meme 
une fois ils nous forcerent un cerf 

Dans une de nos chasses, nous fimes rencontre d'un trou- 
peau de cochons sauvages; nos chiens se mirent a leurs 
trousses et saisirent deux jeunes marcassins. .. 

II est certain que les chiens sauvages dout il s'agit etaient 
semblables a ceux qui obeirent a 1'homme dans les premiers 
temps, a 1'epoque ou 1'animal n' avait point encore subi la vo- 
lonte de la creature essentiellement divine. On remarquera co- 
pendant que ces chiens se creusaient des terriers, ce que ne 
font pas d 'ordinaire les quadruples de la race canine appri- 
voisee. 

M. de Quatrefages, a 1'appui de sa theorie, raconte, d'apres 
les details que lui a fournis M. Lartet fils, attache a la suite de 
M. le due de Luynes pendant son voyage d'exploration de la 
mer Morte, le cas suivant, qu'il trouve tout a fait concluant. 

Le noble due avait ramene de Syrie deux chiens de 
bazars, pris tout jeunes dans les fosses de Jerusalem. Quelquc 
temps apres leur arrivee en France, on s'aperc,ut que la femelle 
etait pleine. 

Aubout du temps voulu, on reconnut qu'elle etait delivree, 
mais on ne trouvait pas les petits. Apres bien des recherches 
sculement, on les decouvrit au fond d'un terrier de 2 metres 
de profondeur, que la mere avait creuse en cachette dans un 
coin ecarte du pare. 

Et M. de Quatrefages ajoute ceci : 

C'est que, fille d'une race qui vit libre et sans maitre, 
quoique au milieu des villes, cette chicnne avait conserve ou 
retrouve ses instincts natifs, attestant ainsi une fois de plus, au 
milieu de nous, saparente avecle chakal. 



ORIGINE DU CHIEN. 27 

Mais les chiens tie bazars sont de vrais chakals, des chiens 
sauvages,^ non point des chiens de la vraie race. Voila, a mon 
avis, la difference qu'il y a entre le vrai chien et son congenere 
du genre carnassier. 

Certains naturalistes ont voulu donner pour souche a la race 
canine le cynhyene de PAfrique centrale, ou le cyon de I'Hyma- 
laya. Ce sont la, il n'y a pas a en douter, des races de chiens 
sauvages distinctes, comme Test le levrier sauvage decouvert 
par le voyageur Rueppel dans les montagnes de PAbyssinie. 

La domesticite n'est done point la cause unique et absolue 
de la variete des races canines ; tout concourt a prouver que 
ces varieles ont eu des souches diverses, et cela se voit rien 
qu'en comparant les formes et les caracteres exterieurs, rien 
qu'en examinant les instincts particuliers qui predestinaierit 
ces creatures a servir aux besoins de Fhomme. 

II est seulement extraordinaire que Tori n'ait pas retrouve, 
dans les pays nouvellement explores, les types primitifs de ces 
chiens sauvages ; on cut ainsi resolu un des plus interessarils 
problemes de 1'histoire naturelle. 

II ne faut pas esperer rencontrer en Europe aucun type d'ori- 
gine primitive, car en examinant ce qui se passe pour les autres 
races, on verra qu'un grand nombre d'animaux auxiliaires de 
rhomme ont disparu des contrees ou ils habitaient. On ne les 
rencontre plus que sous la main de celui qui les a domptes a 
son usage. 

Le cheval lui-meme, s'il existe en manades nombreuses, 
dans la Tartarie, 1'Amerique du Nord et celle du Sud, n'est en 
ces endroits que par le fait de Fabandon de rhomme, qui Py 
avail amene en venant conquerir lepays. 

Quant a la formation des varietes multiples, eu egard au 
nombre restreint de la creation, on Texpliquera facilement en 
se disant que ceux des nnimaux primitifs soumis par rhomme 



28 I1ISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

qui Font suivi dans ses peregrinations lointaines, se sont trou- 
ves en contact avec leurs congeneres et ont produit des \arietes 
par le croisement, dans des conditions toutes particulieres. 

Je n'entends pas pretendre que ce fait se soit toujours pre- 
sente; 1'importation et 1'acclimatation ont bien plus fait quc 
I'accouplement d'especes diverses. Mais il est certain que 
1'homme a guide lui-meme la multiplication ou la destruction 
de certaines races, selon ses besoins, ou plutot la bizarrerie do 
ses gouts. 

C'est ainsi que nous avons vu les chiens a double nez, pro- 
duits d'un jeu de la nature, faire souche, ainsi que les animaux 
a queue courte, resultat d'une paternite dont les ancetres, do 
pere en fils, avaient eu Pappendice caudal relranche, etc., etc. 

Je reviens main tenant aux recherches faites sur Porigine 
du chien, sur la taille colossale ou minuscule de ces quadru- 
pedes. 

M. Georges Pouchet m'a fourni la-dessus des documenls 
tres-curieux, fruits de recherches parfaites. 

Daubenton, a la fin du siecle dernier, a essaye de se rend re 
compte par des mesures exactes des differences que pouvaient 
presenter deux individus appartenant a la race canine. Le plus 
gros chien de montagne qu'il examina mesurait, du bout du 
museau a 1'origine de la queue, l m ,52 ; il etait haut de 0"',77. 
On connait aujourd'hui des races de chiens plus grandes que 
cela. -- Le plus petit bichon que put se procurer Daubenton 
n'avait que O m ,22 de long sur O m ,1l de haut. Nous ne croyons 
pas que cet ideal ait ete surpasse a aucune exposilion de 
chiens. 

L'antiquite ne parait pas avoir connu ces petits etres turbu- 
lents et desagreables qui faisaient deja au seizieme siecle les 
delices du monde elegant. 

D'ou viennent-ils? de qui descendent-ils? comment se sont 



ORIGINE DU CHIEN. 29 

formes ces prodiges d'abatardissement et ces merveilles de de- 
crepitude? On ne sail trop. Ce qui est certain, c'est qu'ils sout 
le fruit de la domesticite et de 1'eselavage. (Test a dessein que 
j'emploie ce mot d'esclavage; il est le seul qui qualifie avec une 
rigueur scientifique la condition du chien dans les civilisations 
avancees. 

Get animal est soumis, devoue jusqu'a la mort, tant que 1'on 
voudra ; mais il est esclave et ces preuves d'abnegatiori dans 
1'etat servile sont loin d'etre rares. Peut-etre meme ne sont-elles 
pas 1'exception. 

Ce qui fait 1'esclave, c'est la docilite au fouet du maitre^ le 
chien a vendu sa liberte au premier coup qu'il a endure. 

Bien differente est la position sociale du chat, qui n'est pas 
uri esclave, et a traite avec I'homme en lui disarit a sa maniere : 

Je t'aiderai, je purgerai la maison de rats, de souris, de 
mulcts et de toute cette vermine qui ronge ton bien. Mais toi, a 
tori tour, tu me donneras le gite et la patee, ce sera mon sa- 
laire. Je me reserve le droit de te quitter aussi bien que lu as 
celui de me cbasser. 

C'est ainsi que parlent les egoistes, ceux qui n'airnent rien, 
on bien pen de chose, qu'eux-memes. 

Le fait est que I'homme ne serait pas fache d'avoir deux de 
ces amis commodes semblables au chien, courbant 1'echirie sous 
les coups et obeissant a tous ses commandements. 

Comme je 1'ai dit plus haut, 1'origine des rapports entre 
riiomme et le chien a ete une association libre, telle qu'elle 
convient a deux etres forts et armes tous les deux pour le com- 
bat. 

Presque partout les voyageurs ont retrouve le chien libre- 
merit associe a riiomme plutot que son esclave : dans la plus 
grandc partie de PAfrique, dans les deux Ameriques, en Aus- 
tralie, dans plusieurs archipels de la rnei du Sud, et enfin chez 



50 HISTOIRE DES RACES DE CHIEFS. 

tous les peuples circumpolaires, au dela des regions ou le renne 
trouve encore le modesie lichen qui suffit a ses besoins. 

Mais depuis quand le chien s'est-il ainsi fait 1'associe de, 
1'homme? et depuis quand est-il devenu son esclave? com- 
ment cette transformation s'est-elle operee etaquclle epoque? 
Ce sont ia autant de questions a peu pres insolubles, dans Tetat 
actuel de nos connaissances. 

En remontant aussi loin que possible le cours de 1'histoire, 
la seule decouverte qu'on ait faite, c'est que, la ou elle com- 
mence, le chien etait a peu pres ce qu'il est aujourd'hui. II 
faudrait remonter encore, et au dela nous ne trouvons plus 
que la geologic, qui ne peut pas nous appreridre grand'chose 
avec des ossements, sur les rapports de Phomme et du chien. 

On coric,oit qu'il ne peut plus etre question ici de carlins, ni 
de havanais, ni interne d'epagneuls, de levriers, de bassets ou 
de dogues. 

Les geologues appellent du nom de chien la grande famille 
ou on rencontre avec celui-ci le loup, le chakal et le reriard. 
Tous ces animaux se ressemblent par la conformation inte- 
rieure de leurs organes et par leur squelette. C'est pour ccla 
qu'un certain nombre de naturalistes n'ont pas hesite a regar- 
der le loup et le chakal comrne la double source d'ou seraieril 
descendues toutes les races de chiens aujourd'hui connues. 

C'est la une erreur, car il existe, au centre de 1'Asie eh 
particulier, des chiens completement sauvages qui forment 
des especes distinctes, au meme titre que le loup et le chakal. 

Le chien, pris dans la large acception que donnent les na- 
turalistes a ce nom, n'est pas un tres^ 7 ieil habitant de la terre* 
II serait plus raisonnable de dire simplement qu'on ne Ta pas 
rencontre jusqu'a ce jour tres-profondement dans les couches 
du sol, car nous ignorons la surprise de demain. 

C'est a peine si nous avons ecorche la surface de nos conti- 



OK1GINE DU CHIEN. 51 

nents, et nous n'avons guere apergu que le seuil du prodigieux 
monde des morts. Aujourd'hui meme quelques debris d'os 
remues par un terrassier ou par un mineur peuvcnt venir bou- 
leverser tout ce qu'on croit sa\oir, et prouver que le chien, 
1'homme peut-etre aussi, cxistaient deja dans des ages bien 
autrement recules . 

Les plus anciens ossements de chiens connus remontent an 
temps ou se sont deposees les assises des carrieres a platre de 
Montmartre. 

Cuvier a trouve la des debris irrecusables attestant Pexis- 
tence deces animaux au milieu d'especes aujourd'hui perdues. 
C'etait Page ou le palaeotherium et Panoplotherium 
broutaient Pherbe et le feuillage sur un continent qu'aucun 
etre a forme humaine n'avait encore foule. 

Plus tard, beaucoup plus tard, nous voyons le chien mele 
aux fossiles du deluge. Etait-il deja en ce temps-la un ami 
pour rhomme? 1'a-t-il aide a se defendre des elephants, des 
rhinoceros, des grands cours des cavernes? ou s'est-il mele 
d'abord a tous ces ennemis? 

S'il estvrai que Petal ou vivent aujourd'hui les trilnis ex- 
tremes du pole ait quelque analogic avec Pexistencc de nos 
ancetres du deluge, on peul admeltre que le chien etait deja 
pour eux un auxiliaire et un allie. 

On a beaucoup parle depuis quelque temps de ccs amas pro^ 
digieux d'ecaillcs de coquilles qu'on .trouve sur les cotes du 
Dancmark. 

Apres avoir longlemps disserte sur Torigine de ces debris 
qui forment parfois d'iinposantes assises de terrain, il a fallu 
se rendre a ^evidence. Ce sont les reliefs gigantesques de repas 
seculaires; On les appclle en Allemagne les debris de cuisine- 
G'est la place ou des generations sans nombre ont jete les co- 
quilles dont P animal les avait nourries. 



32 H1STOIRE DES RACES DE CHIENS. 

On y trouve meles des os de chiens. 

Ceux-ci etaient vraisemblablement les compagnons de ces 
infatigables pecheurs d'huilres, de moules et de coquillages de 
toute sorte. 11s ont du parlager ces maigres repas, dont le menu 
montre assez que I'homme n'avait pas encore dresse le chien a 
chasser pour lui. 

La domestication proprement dite du chien n'eut lieu sans 
doute qu'apres bien des siecles d 'alliance libre. Elle suppose 
chez le mailre une civilisation deja raffmee. L'epoque ou se fit 
cette transformation nous echappe; il faut la placer, selon toute 
apparence, longtemps avant Finvention de Fecriture, longtemps 
avant le commencement de 1'histoire. Quand nous remontons 
aux plus anciens monuments graphiques que nous ait laisses 
le passe, nousy trouvons precisement la preuve irrecusable que 
deja existaient plusieurs races distinctes de chiens dornestiques. 

Au dela de 1'histoire, dans les horizons brumeux des ori- 
gines aryennes, on a cru retrouver aussi la preuve que le chien 
etait deja, dans les demeures de I'homme, a peu pres ce qu'il 
est chez nous. II faut se defier de ces recherches dites dc pa- 
leontologie linguistique. 

Mais si nous en sommes reduits a de vagues hypotheses pour 
ce qui est des Aryas, au moins est-il certain que les livres sa- 
cres de 1'Inde et de la Perse viennent attester 1'antique domes- 
tication du chien dans ces regions de 1'Asie, pendant qu'a 
Textreme Orient, les plus vieux monuments de la litterature 
chinoise semblent contirmer par un temoignage indirect ce 
que nous disent les Vedas et le Zend-Avesta. 

Les cinquante noms que porte le chien en Sanscrit suffi- 
raient seuls a prouver la domestication du chien et les ser- 
vices varies auxquels il sc pretait deja sous plusiours formes. 
Le principal de ces noms, cvau, serait ineme, au dire des liu- 
gnistes, la source dc tons ceux qui ont servi a le designer dan-s 






OlUGhNE DU CHIEN. 55 

I'antiquite, et ineme de tous ceux par lesquels on le designe 
aujourd'Jiui dans les differenls idiomes de 1'Europe. 

Le Zend-Avesta, cetle autre expression sublime de la civi- 
lisation aryenne, est precisement de tous les livres sacres de 
TAsie celui qui mentionne le plus souvent le chien, un des trois 
animaux que la religion mazdeenne prescrivait anx fideles de 
nourrir dans leur demeure. 

Un passage du Irvre dit m6me ceci : 

Lorsque le chien a six mois, il i'aut qu'une jeune liile le 
nourrisse ; cette fille aura le meme merite que si elle gardait 
le feu, fils d'Ormuzd. 

11 est curieux de voir un traite chinois, qui ne le cede guere 
en antiquite aux saints livres aryens, le Ghou-Kiny, ne parler 
au coritraire du chien que comme d'un animal elranger et 
qui n'aurait fait que depuis peu son apparition dans 1'Est de 
I'Asie. 

Voici Thistoire telle que In raconte M. de Quatrefages. 

C'etait vers 1'an 1122 avant notre ere (j'emprunte ces faits a 
VRlstolre de la Chine, par M. Pothier), c'est-a-dire a peu pres 
a 1'epoque de la guerre de Troie, peut-etre a ce moment ou le 
noble Argus, immortalise par Homere, expirait de joie en re- 
voyant son maitrc. Le prince Fa venait de detroner le dernier 
des Chang et de fonder la dynastie des Tcheou. Sous le norn 
de Wou-Wang, il regnait sur un immense empire, et recevait 
de toutes parts hommages et tributs. Parmi les cadeaux eri- 
voyes du pays de Lou, situe a 1'ouest de la Chine, figurait un 
grand chien que le roi Guerrier (signification litlerale du riom 
de Wou-Wang) semble avoir accueilli avec une faveur trop 
marquee, car elle lui altira de serieuses remon trances de la 
part du premier ministre. 

UnTai-Pao, sorte de grand personnage, s'exprime ainsi dans 
le Ghou-Kiny en adressant une remoritrance au prince Fa Wou- 

5 



34 IIIST01RE DES RACES DE ClllENS. 

Warih : Un chien, un cheval, sonl des animaux etrarigers a 

notre pays, il n'en faut pas nourrir. 

Le Chou-Kiny fut ecrit du \ingt-deuxieme au vingt-septieme 
siecle avant Jesus-Christ. 

Si la Chine, a cette epoque, regardait le che\al ei le chien 
comme des nouveautes, depuis longtemps elle nourrissait les 
vers a soie, et ses riches industriels s'habillaient d'etoffes cha- 
loyantes, tandis que dans les forets de la Gaule, des especes 
de sauvages, nos peres, \etus de peaux, se faisaierit la guerre 
et se taillaient des pirogues avec des armes en hronze et des 
outils en pierre. 

On s'est etonne de ne retrouver le chien dans aucurie des 
scenes pastorales de la Genese. 

Le passage de ce livre sacre relatif a Nemrod, qui fut le 
premier chasseur, n'en fait pas meme mention. 

L'art a represente le chien de Cain defendant son maitrc 
contre les betes affamees de la terre. C'est la une tradition 
rabbinique qui a sa source en dehors du texte meme des \er- 
sets sacres : elle date de 1'epoque du Talmud. 

11 est meme probable que les ecrivains d'Israel ont tres-long- 
temps ignore que le chien put servir a la garde des troupeaux. 
En Egypte, meme de rios jours, il .n'y a jamais ete employe. 
On ne trouve mention du chien de berger, dans la haute anli- 
quite, que sur les vieilles peintures etrusques. 

Une autre omission des livres hebraiques, plus singuliere, 
est celle-ci^ que le chien ne figure pas meme dans la triple liste 
d'animaux purs et impurs que trace le Levitique. Un tel oubli 
ne semble pas eh etre un. 

On serait prestjue eh dfoit de se demander si les premiers 
legislateurs des douze tribus n'aVaient pas rapporte du pays 
d'Anubis quelque chose de celte vague terreur qu'inspirent 



OH1GINE DU CHIEN. 5> 

encore les chiens, apres le soleil couche, aux habitants de la 
vallee du Nil. 

Pour tout ce qui touclie aux moeurs d'interieur, ce sont les 
hypogees de 1'Egypte qui donnent les renseignements les plus 
precis sur Thistoire du chien domestique. Quelelecteurveuille 
bieri me suivre a 1'extreme limit e de 1'antiquite monumentale 
ties pharaons. 

Cette limite est marquee par de si grandes choses, qu'elle 
laisse deviner derriere elle un passe au moins aussi grand quo 
celui qui nous en separe. Les plus prodigieux monuments de 
1'Egypte sont justement les plus anciens : le Sphinx et les Pyra- 
mides. 

Qu'on retourne comme on voudra la question ; meme enl'ab- 
sence de toute ecriture, n'est-il pas evident qu'il a fallu des sie- 
cles a un peuple, si bien doue qu'on le suppose, pour inventer 
le cordeau et 1'equerre, pour apprendre a tailler et a mettre en 
place les pierres de lagrande pyramide, pour savoir dresser les 
plans d'un pareil monument et mener a bonne fin une entre- 
prise architecturale que jamais les plus orgueilleuses civilisa- 
tions n'ont egalee? 

La preuve trouvee qu'a Pepoque ou se dressait la graride 
pyramide de Giseh, ou du moins peu apres, le chien etait 
deja aussi profondement modifie par Pesclavage qu'il Test de 
nos jours, amerie Ibrcernent Thomme qui i'ait des recherches a 
renoncer a decouvrir les origines de la domestication. Mais on 
peut encore considerer cette preuve comme toute nouvelle, apres 
tant d'autres, de Tantiquite aussi prodigieuse qu'inconnue de 
la civilisation dans la vallee du Nil. 

Voila done au moins trois mille ans que le chien a atleinl, 
de Pest a 1'ouest, les deux extremites de Tancien monde^ et les 
monuments egyptiens atteslent qu'il etait en Afrique bieri avant 
cette epoque. 



50 HIST01RE DES 1UCES DE CHIEFS. 

Apartir de ce moment, toules les fois qu'un document de 
nature a Jeter du jour sur cettc question nous est revele, nous 
y voyons 1'homme et le chien associes ou marchant ensemble 
a la coriquete du monde. 

En feuilletant Fceuvre immortelle dela commission d'Egyple, 
et surtout le grand ouvrage de Lepsius, on peut clairement se 
rendre compte qu'une exposition de chien s a Memphis ou a 
Thebes, au pied du meme obelisque quifait si triste figure sur 
la place de la Concorde, a Paris, n'eut pas ete sans variete et 
sans interet. 

Peut-etre n'y eut-on pas trouveces roquels inutiles qui font les 
delices de nos dames, mais bien des epagneuls, des levriers, des 
bassets, des dogues, lesquels eussent ete nobleinent representes. 

La boutique de colliers n'eut pas meme fait defaul; il y en 
avait a cette epoque de fort jolis, brodes et festonries, avecdes 
agrements en couleur. 

Deja, dans un tombeau qui date de la quatrieme dynastic, on 
troiwe la representation tres-nette d'un levrierde grandelailie. 
C'etait sans doute le favori du mort. II portele collier au cou : 
c'est done bien un animal domestique qu'on a dessine au ci- 
seau sur cette pierre. 

La quatrieme dynastie florissait vers 1'an 3400 avant Jesus- 
Christ. II n'etait pas encore question de 1'obelisque de la place 
de la Concorde. 

Mais le monument le plus curieux pour 1'histoire du chien 
est un autre tombeau ouvert a Berii-Hassan. Sans etre aussi 
vieux que le precedent, il est encore d'urie antiquite fort re- 
commandable : il appartient a la douzieme dynastie; il est par 
consequent anterieur a Rhamses III, mieux connu sous le nom 
de Sesostris. II date de 2300 ans environ avant Jesus-Christ. 

C'est a peu pres 1'epoque ou les savants de Port-Royal ont 
place le deluge, la tour de Babel et la confusion des langues. 



ORIGINE DU CHIEN. 57 

11 ne faut pas trop leur en vouloir : ils n'avaient pas comma 
nous a leur disposition les travaux des Champollion, des Rosel- 
lini, desLepsius et des Mariette. 

Cetle tombe, dontnous parlons, est celle de quelque fanieux 
sportsman du temps. Les egyptiologues ont dechiffre son hiero- 
glyphe : il avail nom Roti 1 . L'habitude etait, en Egypte, de 
pcindre dans les tombes des morls les objets de leurs affections 
et aussi leurs occupations habituelles. Le seigneur Roti est re- 
presente chassant la gazelle avec Pare, entoure de ses piqueurs 
ctde ses chiens qu'on mene couples. 

Ce personnage'possedait une meute qui n'eut pas depare une 
exposition, a ceci pres que son chenil n'avaitpas d'unilbrme ; ce 
n'efait sans doute nila mode, ni le grand ton. Ainsi un epagneul 
blanc, tachete de noir et de roux, esttenu par la meme couple 
qui retient un levrier aux oreilles droites, de pelage uniforme 
et de couleur noisette. On voit aussi representes sur la tombe 
du seigneur Roti des chiens qui ont les oreilles coupees au ras 
de la tete, sans doute pour des chasses speciales. 

Quant a ce qui est de toutes les petites especes de chiens, on 
ne connait point de monuments del'antiquite qui les rappelle. 
On dirait qu'ils sont sortis du moyen age. Ce qui est posilif, 
c'est qu'ils etaient en favenr aupres des raffines du seizieme 
siecle. 



I La facilite qu'ont eue de tout temps les professeurs de langues inconnues 
pour lire, ex abrupto, les hieroglyphes qui leur etaient presentes, me rappelle 
le fait suivant. 

M. Champollion revenait d'Egypte et passait a Aix en Pretence. Invite -a de- 
jeuner parM. S..., amateur de curiosites, 1'idee vint a ces messieurs, apresle 
repsB, d'ouvrir une caisse renfermant une momie comme pour se divertir. Le 
cercueil est eventre ; c'etait celui d'une femme. On deroule les handelettes qui 
entourent le cadavre, et Ton trouve a 1'extremite de 1'une d'elles un signe hie- 
roglyphique. M. Champollion s'en empare, le regarde, et s'ecrie sans hesiter : 
Elle s'appelait Dade, c'etait la reineDade.w 

II lallait le rroire, ou... y aller yoir. On y crut. 



38 I1ISTOIRE DES RAGES DE CHIENS. 

Le Veronese nous les montre sur les tables, jouissant deja de 
toutes les caresses et de toutes les licences. 

Les grands chiens etaient seuls recherches des anciens et 
seuls estimes. 

L'emotion que causa dans Athenes la celebre fantaisie d'Al- 
cibiade montre tout le as qu'on faisait d'une belle bete ct 
tout le prix qu'on y mettait. On ne savait pas de plus riches 
presents a faire que des chiens. 

La tradition veutqu'une reine d'Ethiopie ait envoye a Alexan- 
dre urie meute de quatre-\ingt-dix de ces animaux dresses a la 
chasse aux hommes. 

Dans une autre circonstance, quand le conquerant macedo- 
nien etait en marche pour 1'Indus, on lui amena des dogues 
enormes. C'etait sans doute la meme race qu'on dit s'etre per- 
petuee jusqu'a nos jours dans le Thibet. 

Les rois des rois en avaient a leur cour : un curieux bas- 
relief assyrien de 1'epoque de Nabuchadnedzar nous montre un 
de ces chiens depassant de la tete le coude de l'homme qui le 
mene en laisse. Les lions et les tigres devaient toe leur gibier. 
Leurs maitres furent cette forte race d' hommes que M. Miche- 
let nous montre sauvegardant la notion du droit et du devoir 
sur les apres plateaux de 1'Iran. 

On ne comptait, en Grece, que trois principales especes de 
chiens : la premiere, la plus vantee, venant d'un chien et d'une 
chienne de Lacedemone; la seconde, d'un chien de Lacedemone 
et d'un molosse; la troisieme, la moins estimee, d'un chien 
de Lacedemone et d'un renard. 

L'historien Xenophon ne nomme que deux races : les Alope- 
cicles (tueurs de renards) et les Castorides (chiens de Castor). 
Ces derniers, originaires de la Laconic, etaient ainsi nommes, 
parceque Castor, si connu pour sa passion pour la chasse, ai- 
mait particulierement cette espece. L'auteur grecest cependant 



ORIGINE J)U CHIEN. 50 

d'avis qu'avec le temps ces deux races se mdlerent ensemble, 
au point de ne plus 6tre distinguees. 

Les chiens d'une seule couleur n'etaient pas estimes chez les 
Grecs. 

Pendant mori sejour aux Etats-Uriis, mon honorable ami, 
M. Stephens, qui avail fait plusieurs voyages dans le Yucatan, 
m'a montre divers monuments quiches prouvant que le chien 
se trouvait a la cour de Xibalba, dans la ville de Palenque, 
comme en font foi les legendes de Nohalpu et de Exbolanque. 

Chez lesMahoris, les premiers colons partis d'Harvalki pour 
la Nouvelle-Zelande emmenerent avec eux le chien que Ton 
retrouve dans toute la Polynesie. 

On voit les traces de cette migration dans les chants sacres 
recueillis par sir Georges Gray. 

11 va sans dire, et en cela je suis de 1'avis de nos naturalistes 
franc.ais, que dans ces nombreux voyages, le chien a subi d'im- 
portantes modifications qui ont produit de nouvelles races ; 
mais il est inadmissible que cerlaines especes de chiens sau- 
vages soient identiques avec des chiens civilises, et ne soierit 
que les fils, devenus libres, d'animaux soumis a Phomme 
dans les temps recules. 

Si ce fait peut exister, et encore est-il contestable, pour 
PAmerique du Sud, ou Ton trouve, dans la republique Argen- 
tine, des limiers sauvages, tres-redoutables et horriblement 
feroces, soi-disant echappes du camp de 1'armee espagnole, il 
n'y arien d'equivalent dans PAmerique du Nord, ou le coyote et 
les loups ne se civilisent point, ni dans les autres parties du 
monde, ou les chiens sauvages ou libres, si mieux on aime, 
sont tout simplement des carnassiers qu'il serait impossible 
de dompter et de soumettre a la volonte humaine. 

N'en deplaise a nos illustres naturalistes, le diozo de PAus- 
tralie, le buansn du Nepaul, le paria de PInde et de PHimalaya, 



40 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

le dhole des monts Rhangani, sont bien des especes distinctes 
qui n'ont point leurs semblables, meme approximativement, 
dans les races civilisees. 

Que, dans un temps donrie, Thomme, avec sa tenacite ordi- 
naire, parvienne a croiser, s'il le croit opportun et utile, 
les races libres avec les races asservies, cela se comjoit, cela 
est possible; mais il faut des siecles pour dompter un animal 
sauvage, et nul de nous ne pent dire ce que sera le monde 
d'ici la. 

En attendant, contentons-nous d'avoir sous la main des ani- 
maux aussi utiles, aussi bons, aussi doux, aussi devoues que 
les chiens des races humaines. 

Le chien n'a pas son pareil dans tout Poeuvre de la creation. 



Ill 



(.'INTELLIGENCE DU CHIEN 



Quoi qu'on ait dit et quoi qu'on en dise, detous les animaux 
crees pour Phomme, le chien est le plus sagace, le plus intel- 
ligent. II sait raisonner, supputer, cornpter, comprendre la 
parole et deviner par Pexpression des yeux, par un geste, un 
signe, un rien. 

II suffit de s'occuper du chien, de 1'elever, de le tenir a ses 
cotes pour le voir graduellement se developper en intelligence, 
en sagacite : je dirai plus, en esprit. 

Cette aptitude, le chien la montre non-seulement a la chasse, 
mais encore dans les choses les plus elementaires ou les plus 
difficiles de la vie interieure. A mon avis, cependant, comme 
a celui de bien des gens, un chien qui joue aux cartes ou aux 
dominos ne vaut pas un chien qui chasse avec discernement et 
suivant les regies. 

II n'est chasse que de bons chiens, dit le proverbe, et 
les proverbes ont rarement tort. 



42 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Buffon a dit quelque part : 

Le chieri, sans avoir comme 1'homme la lumiere de la 
pensee, a toute la chaleur du sentiment : il a, de plus que lui, 
toute la fidelite, la Constance dans les affections. 

Buffon s'est trornpe, et certes ce n''est pas cette seule fois 
qu'il a fait erreur. Le chien pense, et la meilleure preuve, c'est 
que lorsqu'on le punit pour certaine chose, il n'y revient plus 
si son maitre est la. Mais celui-ci s'est-il absente, le naturel 
revient au galop. 

Qui nierait que ce ne soit la pensee qui le fait agir ainsi ? 

A la chasse, le chien ne consulte-t-il pas son maitre du re- 
gard pour savoir ce qu'il va faire? si c'est a droite ou a gauche 
qu'il doit se diriger? 

Le chien s'agite et gambade lorsqu'il voit toucher a 1'attirail 
de chasse ; que se passe-t-il done chez ces animaux? Un phe- 
nomene intellectuel que nous appelons le souvenir ; .ils se rap- 
pellent, unissent et composent a leur maniere 1'impression 
produite par la souvenance d'une impression passec. Ils ont 
done la memoire et associent leurs idees. 

Saint Basile, a 1' oppose de Buffon, s'exprime ainsi : Le 
chien raisonne et sait la dialectique. 

Saint Ambroise ajoute : Aucun animal ne se souvient, 
comme le chien, d'un bienfait ou d'une injure. 

Or, raisonner, se souvenir, n'est-ce pas penser? 

Le degre d'instruction que certains chiens peuvent recevoir, 
les habitudes qu'on leur fait contracter, tout cela developpe en 
eux ce souvenir, qui devient de plus en plus net et precis. 

Le chien d'un de nos amis avait le defaut, lorsque celui-ci 
dejeunait au coin du feu, de passer devant lui pour aller prendre 
le morceau de pain qu'il lui tendait du cote oppose a celui ou 
il etait couche, et il laissait quelques-uns de ses poils attaches 
a ses vetements. Un jour son maitre le frappa legerement, el 



INTELLIGENCE DU CHIEN. 45 

depuis ce moment, le chien fait toujours le tour du fauteuil. 

Nous ne voulons pas pretendre que ce chien ait conc.u les 
idees superieures de Futile et du nuisible. Nous n'avons pas 
besoin de le croire capable de generaliser les idees, de les com- 
parer autrement que d'une maniere empirique ; non, rnais le 
jour ou il a passe trop pres des genoux de son rnaitre, il a rec,u 
une petite correction, et c'est le souvenir de cette correction, 
unie au fait de passer devarit le fauteuil, qui lui a fait com- 
prendre que Tune des deux choses serait suivie de 1'autre ; tel 
est le principe de toute conception chez les animaux. De meme 
le tout jeune enfant qui s'est brule ou qui s'est blesse en tou- 
chant a de certains objets, s'abstiendra desormais d'y porter 
les doigts. 

Ainsi, de ce que les animaux sentent, perc,oivent et associent 
les idees, il en resulte qu'ils ont une intelligence. 

J'ai lu quelque part qu'un veterinaire avait reboute la patte 
d'un chien. Celui-ci, quelques mois apres, revint pres du doc- 
teur, eleve d'Alfort, en lui amenant un caniche qui s'elait 
casse la cuisse. 

Les chiens ont la plus grande aversion pour les remedes, et 
cependant, apres la seconde ou la troisieme dose, ils se pre- 
tent d'eux-memes, quand ils sont malades, a Tadminis- 
tration de tout ce qu'on juge a propos de leur offrir. 

Elzear Blaze raconte qu'un de ses chiens se tournait vers 
lui.... du cote de la queue, quand il etait.... constipe. 

Le chien est acteur, comme il est joueur. Du temps de Ves- 
pasien, un chien, nomme Zopian, parut sur le theatre et y fit 
flores. C'est Plutarque qui 1'assure. 

De nos jours, ne voit-on pas chaque soir des chiens se 
m61er aux acteurs et jouer leur role aussi bien que ces mes- 
sieurs dans les drames de nos grands auteurs? 

Albert le Grand raconte qu'un chien tenait la chandelle dans 



.44 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

la gueule, tandis que son maitre prenait son repas. C'est ce 
meme savant qui a laisse un traite fort explicite pour dresser 
des chiens de saltimbanques. 

En somme, 1'Ecriture sainte dit qu'un chien vivant vaut 
mieux qu'un lion mort ; et 1'Ecriture a toujours raison. 

La celebre Ninon de Lenclos avait un chien nomme Baton, 
qui 1'empechait de manger des mets qui pouvaient lui faire 
mal, de boire des liqueurs qui Feussent excitee. 

Le chien de 1'aveugle, cette providence d'un infortune, un 
caniche d'ordinaire, n'est-il pas le type de ['intelligence ? 

Le chien a ete honore par toutes les peuplades de la terre en 
raison des services qu'il rend, de Intelligence qu'il deploie, 
del'amour qu'il voue a 1'homme. 

Les Egyptiens avaient un si grand attachement pour cet ani- 
mal, qu'a la mort d'une chienne, il ne devait plus rester un 
poil sur tout leur corps, et qu'ils se couvraient le visage et le 
corps de boue. 

Les sauvages de 1'Amerique du Nord accordent au chien une 
haute et unique origine : 

Le Grand-Esprit, disent-ils, apres avoir cree le ciel, la terrc 
ct les animaux, voulut faire mieux, en donnant 1'etre a Fhommc 
et a la femme; comme il tenait dans sa puissante main la 
matiere a ce destinee, il la partagea en deux parties egales, et 
de son souffle il anima la premiere qui fut rhomme; mais 
comme il voulut que 1'homme fut maitre de tout, il retrancha 
un peu de ce qui allait devenir Cemme, et il fit le chien, qu'il 
mit a leurs pieds. 

Pline rapporte plusieurs exemples curieux de I'attachernent 
et de la fidelite du chien. 

Solin affirme qu'on ne put jamais separer un chien de son 
maitre condamne a mort, et qu'il raccompagna au supplice 
en poussant des hurlements affreux. 



INTELLIGENCE 1)U CHIEN. 45 

Elien raconle qu'un chien se laissa mourir de laim sur le 
tornbeau de son maitre. 

Antigone de la cecite, le bon animal dirige les pas du pauvre 
aveugle et s'arrete a la porte charitable, tandis qu'il neglige 
celle de 1'egoisle. 

Cela se peut-il compreridre sans ratiocination ? a dit Mon- 
taigne. 

Le chien calcule et raisonne, et c'est pour cela qu'il reve, 
partarit il se rappelle. Lucrece (livre IV) a ecrit a ce sujet sept 
vers dignes de passer a la posterite, dans lesquels il depeint 
1'aiiimal errant, se demenant dans son sommeil, comme s'il 
assistait a une chasse au lievre. 

Ne craignons done point, en accordant aux animaux quelque 
peu de notre intelligence, de ravaler la nature humaine.N'alloiis 
pas refaire, avec notre esprit mesquin et etroit, 1'oeuvre de la 
creation. Le souverain dispensateur des dons de la nature a 
jete sur le globe toutes les facultes intellectuelles, comme le 
semeur jette dans ses sillons la graine qui doit germer ; con- 
statons seulement ou elles sont tombees, et ne soyons pas assez 
temeraires pour critiquer ses volontes. D'ailleurs 1'homme a 
sa large part. II a, ce que ii'auront jamais les animaux, les 
notions de 1'infini qui le renderit capable d'avoir 1'idee de Dieu. 

Je reviens a ceci, que le chien est le seul etre de toute la 
creation animale qui moritre un atiachement parfait,le seul qui 
comprenne les desirs de Fhomme, qui se plie a ses habitudes, 
qui se sournette a ses volontes, qui s'ideritifie avec lui comme 

un ami. 

Le service de 1'homme, tant qu'il y a entre eux un seul lien, 
est une necessite de son existence. 

On lacheles chiens de Siberie pendant 1'ete pour qu'ils trou- 
vent leur vie comme ils peuvent : ils ont beau etre surcharges 
de travail, traites avec brutalile et a peine nourris, ils n'en re- 



40 HISTOIRE DES HACKS DE CHIENS. 

viennerit pas moins chez leurs maitres a 1'approche de Timer, 
pour se laisser atleler de nouveau au traineau et parcourir les 
steppes couvertes de neige au grandissime galop, suivent les 
habitudes du pays. 




Le chien jparia de 1'Inde, lorsqu'il n'a ni maitre ni asile, s'al- 
lachera a un etranger et epuisera tous les moyens de seduc- 
tion pour se faire adopter par lui. On a vu un de ces chiens ac- 
eompagner pendant un temps considerable, en tenant les yeux 
fixes sur lui, certain personnage qui voyageait rapidement en 
palanquin, et continuer sa course jusqu'a ce qu'il tombat sur 
la route, epuisede fatigue. 

Cette sympathie du chien pour I'homme est evidem'ment un 
don special de la Providence, accorde dans Finteret de notre 
espece. 

D'autres animaux surpassent le chien en beaute et en force, 
et pourtant le chien seul est, dans toutes les parties du globe, 
1'allie de rhomme, parce que liii seul est doue d'un caractere 
qui le rend sensible a nos avances et docile a nos \olontes. La 
reduction du chien a 1'etat de domesticite est, selon Cuvier, 
la conquete la plus complete, la plus utile, la plus singuliere 



INTELLIGENCE DU CHIEN. ' :i / 47 

que nous ayons faite, et cette conquete, ajoute-t-il, fut peut- 
elre essentielle a Fetablissement de la societe. Sans le chien, 
nous aurions ele la proie des betes que nous avons subjuguees. 

Le chien est, suivant la charmante expression de M. Blaze, 
un transftige qui, abandonnant nos ennemis, a passe dans 
noire camp, pour nous aider a nous rendre maitres du monde 
anime. 

Cerlaines especes de chiens sont douees d'une force et d'un 
courage vraiment extraordinaires. L'anecdote, rapportee par 
Plinc, de ce chien albanais d'Alexandre qui triompha successi- 
vement d'un lion et d'un elephant, a tout 1'air d'un conte; on 
peut en dire autant des circonstances ajoutees par Elien, qui 
nous apprend qu'on lui coupa 1'une apres 1'autre, la queue, les 
paltes et la tele, sans parvenir a lui faire lacher prise, sans 
meme qu'il manifestat aucun signe de douleur. 

Le colonel H. Smith fut temoin d'un combat entre un dogue 
et un bison : le dogue sauta aux naseaux de son ennemi, et 
s'y tint cramponne jusqu'a ce que le bison furieux 1'eut ecrase. 
Le basset tient tete a des beles \ingt fois plus grosses que lui ; 
il a beau lre cruellement dechire, il meurt sans laisser echap-^ 
per un gemissement. Le chien qui, par son agilite, procure 
au sauvage le gibier dont il se nourrit, sait aussi le proteger 
par son courage. Nous avons peu d'especes domestiques qui 
possedent au meme degre ce courage et ce mepris de la dou- 
leur. 

La nature developpe dans le chien les facultes qu'exigent les 
circonstahces* tin chien esquimau, amene en Angleterre, fai- 
sait usage de certains stratagemes a peu pres inconnus a nos 
chiens d'Europe, qui ne sont point, en general, obliges de 
vivre de leur indtistrie : il eparpillait son manger autour de 
lui, puis faisait semblant de dormir, afin d'attirer la volaille et 
les rats, qu'il ajoutait regulierement a son ordinaire. 



48 H1STOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Meine chez nous, les chiens qui chassent pour leur propre 
compte font preuve de plus d'intelligence que ceux qui chassent 
pour le compte de leur maitre. 

On salt 1'hisloire de ce chien d'arret qui s'etait associe avec un 
levrier ; Pun, ayarit 1'odorat plus fin, se chargeait de decouvrir 
le gibier, 1'autre, aux jambes plus agiles, de 1'attraper. On cut 
quelques soupc,ons sur la conduite du chien d'arret, et on lui 
init une chaine pour gener ses mouvements. Comme il n'en 
continuait pas moins sa \ie vagaboride, on le surveilla, et on 
iinit par decouvrir que le levrier, son associe, pour lui donner 
le moyen de remplir la tache qui lui etait assignee, portait le 
bout de la chaine dans sa gueule, jusqu'au moment ou lui- 
merne devait entrer en chasse. 

L'intelligence du chien courant ordinaire, quoique moins 
frappante, est neanmoins proportionnec aux exigences du ser- 
vice. Si un jeune chien est en defaut, un de ses camarades, 
plus experiment, se chargera d'eventer les manosuvres du 
renard ou du cerf : la pratique lui a appris a connaitre toules 
les ruses de I'animal qu'il poursuit, a ne pas se laisser tromper 
par les artifices mis en jeu pour le derouter et lui faire perdre 
la voie. II est un point toutefois par lequel tous les chiens, 
jeuries et vieux, sauvages et apprivoises, se rcssemblent : 
c'est 1'interet qu'ils prennent a la chasse. Ses apprets ne 
manquent jamais de produire chez eux les transports les plus 
vifs. 

11 arrive parfois que le chien dont le maitre se trouve empc- 
che de prendre part a la chasse aille chercher un autre chasseur 
et s' attache a lui pour lajournee; mais on essayerait vaine- 
ment soit de le detourner pour quelque autre service, soit de 
le retenir quaiid la chasse est fmie. Lors merne qu'il accom- 
pagneson maitre, il lequittera momentariement, malgretoule 
sa fidelite habituelle, pour suivre un elranger plus adroit au 



INTELLIGENCE DU CHIEN. 49 

tir et cependant il n'est mu par aucun interet egoiste, car il 
n'aime pas les os de toute espece de gibier. 

Comrne portefaix, la tache la plus delicate que le chieri ail a 
remplir est celle d'agent du commerce de contrebande qui se 
fait sur le continent entre Etats limitrophes. II deploie dans ce 
service penible, qui lui est toujours fatal, une merveilleuse 
sagacite. Charge de marchandises, il part a la faveur de la 
nuit, flaire de loin le douanier, 1'attaque s'il peut le faire avec 
a vantage, ou, s'il n'est pas de taille, se blottit derriere une 
haie, un buisson, un arbre. Arrive a sa destination, il ne se 
moritre qu'apres s'etre bieri assure qu'il n'y a aucun danger. 
11 est evident qu'une armee entiere de douaniers ne suffit pas 
pour exterrniner ces contrebandiers, qui se multiplient en quel- 
que sorte a 1'infini, qui franchissent la frontiere en silence, 
dans 1'obscurite, a travers champs et bois, et qui peuvent se 
soustraire par leur vitesse au danger que le vent leur a revele. 

Le chien de berger est, dans sa sphere d'action, un prodige 
d'intelligence. II comprend la voix, le geste, le regard de son 
maitre; sur un simple signe, il rassemble le troupeau disperse, 
le pousse dans la direction qui lui est indiquee, et le maintient 
dans 1'ordre et Fobeissance, moins encore par 1'activite de ses 
evolutions que par les diverses inflexions de sa voix, qui se 
prete a tous les tons et exprime tout ce qu'il veut dire. 

Le chien sait, au besoin, faire mieux encore. 

Sept cents agneaux confies a la garde du berger d'Ettrick 
s'echapperent pendant une belle nuit, et sedisperserent eri plu- 
sieurs bandes par les plaines etles vallons! 

Sirrah, mon garc.on, ils sont partis! dit tristement Hogg 
a son chien, pour donner cours a sa pensee, mais saris aucune 
idee de lui intimer un ordre. Puis il se mit a courir de tous 
c6tes a la recherche de ses agneaux fugitifs, tandis que, silen- 
cieusement et a son irisu, car 1'obscurite ne permettait pas de 

4 



50 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

distmguer les objets, le chien s' etait eloigne. Au point du jour, 
epuise de lassitude et le desespoir dans 1'ame, le pauvre berger- 
poete se disposait a retourner vers son maitre, lorsqu'a son 
grand etonnement il apenjut au fond d'un ravin profond son 
lidele Sirrah qui gardait, non pas une partie de ses agneaux, 
comme il 1'avait d'abord suppose, mais le troupeau tout entier 
et au grand complet. 

Ce chien etait parvenu lui seul, dans I'intervalle de minuil 
au lever du soleil, a reunir tous les fuyards. 

On peut se demander si toute Intelligence que deploie le 
ehien, dans ses fonctions auxiliaires duberger,egalecelledont 
il fait preuve lorsqu'il a contracte 1'habitude de manger les 
moutons, habitude deplorable, et dont il est impossible de le 
guerir autrement qu'en le tuant. 

Sir Thomas Wilde cite I'exemple d'un chien qui se debarras- 
sait de son collier, et le remettait lorsqu'il rentrait de ses ex- 
cursions nocturnes. Dans un cas du merne genre, le coupuhlc 
avait en outre la precaution de laver dans un ruisseau sa gueule 
ensanglantee : toutefois, il est possible qu'il n'eut, en agissant 
ainsi, d'autre motif que celui d'etancher sa soif. 

Bewick parle, dans son Histoire cles quadrupedes, d'un de ccs 
chiens qui commit pendant trois mois d'affreux degats, malgre 
tout ce qu'oii put faire pour se debarrasser de lui. II avait pris 
position sur une hauteur qui commandait les routes des en- 
vironsj de maniere a etre a 1'abri d'une surprise et a pouvoir 
battre en retraite a 1'approche du danger ; il finit cependant par 
etre tue d'un coup de fusil dans ce poste, qu'il n'avait adopte 
que parce qu'il en avait compris les avantages. 

Le vrai chien de maison a le caractere plus aimable, sans etre 
pour cela moins utile. 

On a pretendu, saris aucun fondement, que son utilite etait 
en raison de sa timidite, parce que le desir d'obtenir pro- 



INTELLIGENCE Dt CHIEX 51 

lection pour lui-meme le rendait d'autant plus bruyant. Mais 
un chien de cette espece ne sert pas plus a signaler le danger 
qu'une cloche d'alarme qui sonnerait sans cesse : tout le fait 
aboyer, levent et la lune aussi bien que lesvoleurs; il vous 
tient constamment sur le qui-vive, ou vous habitue a ne 
faire aucune attention a ses avis. Ce n'est pas a dire qu'il n'y 
ait point d'alternative entre le silence et la lachete ; tous ceux 
qui connaisserit les chiens savent d'ailleurs qu'il y a des especes 
Ires-bruyantes qui sont en meme temps Ires-braves. Cependant 
on peut dire en general du chien trariquille ce qu'on dit en 
pareil cas du soldat, que c'est ordinairement le plus resolu. 

Le chien de garde est susceptible d'arriver, par 1'education, 
a un liaut degre de perfection. De sa niche placee dans la cour, 
il distingue le commensal de la maison du visiteur accidental, 
le visiteur de 1'etranger, 1'etranger du voleur, ainsi qu'on peut 
le recorinaitre aux differentes intonations desavoix. L'ouie est 
probablement le sens principal a 1'aide duquel il opere ce tra- 
vail d'analyse; c'est a 1'oreille qu'il reconnait le pas des habi- 
tues . 

Le meilleur modele d'un bon gardien est le chien du voitu- 
rier, auquel Cliarles Dickens a donne un role dans son joli corite 
du Grillon du foyer. Le chien du voiturier ne forme point une 
espece a part, maisil est remarquable parl'energie avec laquelle 
il defend la propriete contieea sa garde. 

M. Blaze a vu le caiiiche d^un pauvre aveugle, qui> ayant 
perdu son maitre, continuait le commerce pour son comple : il 
jeta un sou dans sa sebile, et le chien courut a la boutique 
d'un boulariger, d'ou il rapporta un morceau de pain. 

Edwin Landseer, celui de tous les peintres modernes qui rend 
le mieux la beaute des betes, parce qu'il a etudie leurs moeurs 
uvant de traduire leur physionornie, a spirituellement desigrie 
le chien de Terre-Neuve coinme un meinbre distingue de la 



52 IIISTOIRE DES RACES DE CHIKNS. 

societe humaine, et cet animal a \raiment bien merile cet 
hommage d'un grand artiste. L'eau est son element, et sa pro- 
fession est de nous venir en aide. 

On a vu a Paris un chien de cette espece qui ne voulait pas 
meme permettre qu'on se baignat : il se promenait sur les bords 
de la Seine, se jetait a 1'eau pour aller saisir les baigneurs, et 
les ramenait de force au rivage, avec la marque de ses denis. 
Aussi, en presence d'un danger reel, le zele officieux du chieri 
de Terre-Neuve n'a-t-il pas besoin d'etre slimule. 

N'a-t-on pas vu le chien de Terre-Neirve aller cherclier du se- 
cours lorsqu'il se sentait lui-meme insuffisant a 1'accomplisse - 
ment de sa tache? Dans son genereux devouement, il ne cornpte 
sa vie pour rien; c'est ainsi qu'il fera des efforts inouis, en- 
core bien qu'il lui soit impossible de hitter contre une mer 
furieuse, pour porter une corde d'un vaisseau en danger jus- 
qu'au rivage. 

11 n'y a pas de sacrifices dont un chien ne soit capable pour 
son maitre. La crainte du feu est tres-vive chez les animaux, et 
cependant le chien n'hesitera pas au besoin a traverser les 
ilammes comme le ferait un pompier. 

Un chasseur de Libourne avait donrie sa vieille defroque 
pour habiller un mannequin dont on devait faire un auto-da-fe 
aPaccasion du careme-entrant l . Son chien se trouvait sur 
la place au moment oil ce mannequin fut livre aux flammes ; 
croyant reconnaitre son maitre, il se jeta plusieurs Ibis dans le 
feu pour Fen retirer, mordant ceux qui cherchaient a le rete- 
nir : il cut irifailliblement peri, si son maitre en personne 
n'etait accouru. 

Peu de passages de VOdyssee ont ete plus admires que celui 
qui montreUlysse devinepar son chien Argus apres une absence 

1 Fete du mercredi des Cendres a 1'occasion de laquelle on brule un man- 
nequin dans les departments du Midi de la France. 



INTELLIGENCE DU CHIEN. 55 

de vingt ans. Homere decrit cette reconnaissance comme ayant 
etc instantanee. Sir Walter Scott s'est montre plus fidele 
ohservateur de la nature en meltant une certaine gradation 
dans la reconnaissance de Morton par son epagneul : 1'animal 
commence par aboyer, comme il eut fait pour un etranger; 
puis, revenu de sa premiere surprise, apres avoir longtemps 
flaire et examine, il continue a bondir et a manifester sa 
joie 1 . 

L'aflection que se portent des amis ou des parents, le cliien 
la temoigne, etavec plus de Constance, aux hommes qui le trai- 
tent bien. II y avait dit le professeur Wilson, poele et redac- 
teur du Blackivood Magazine, en parlant d'un de ses chiens 
certaines personnes qu'il ne pouvait souffrir, et il n'aurait pas 
accepte d'elles une pomme de ferre rotie sortant de la leche- 
frite. S'il grogne a Tapproclie de tel individu, le chien prodi- 
gue ses caresses a tel autre ; sa decision est aussi prompte que 
son jugement est sur. 

Bewick raconte qu'un chien de Terre-Neuve, de passage a 
liord d'un batiment qui fit naufrage devant Yarmouth, en 1789, 
gagna la terre a la nage, tenant dans sa gueule le portefeuillo 
du capitaine ; il ajoule qu'apres avoir resiste aux efforts deplu- 



1 Un de nos habiles ecrivains, M. Amedee Pichot, directeur de la Revue 
brilannique, a public, dans le recueil intitule Paris-Londres, un memoire 
plein d'interet et de charme sur les chiens des romans de Walter Scott ; nous 
eiterons ici ce qu'il dil du chien de Morton ; c'est une scene charmante : L'Ar- 
gus des romans ecossais est Elphin, le chien de Morion dans Old Mortality. 
Elphin hesite un moment avant de lecher la main de son mailre, qui se laisse 
aller a une injuste accusation contre tous ses amis, sans en excepter son gro- 
gnard i'avori ; mais Elphin a recueilli ses souvenirs : son instinct ne le trompe 
pas. II s'approche de 1'etranger avec une lamiliarite affectueuse, il le caresse 
jusqu'a rimportuner : u A has! Elphin! a has! s'ecrie Morton impatiente... 
a has ! Ah ! notre chien vous caresse, et vous connaissez le nom de notre 
chien... un nom qui n'est pas commun cependant, dit Tancienne femme de 
charge du vieux Milmvood! Qui seriez-vous, si vous n'etiez Henri Morion? 
Henri Morton s'est train lui-meme. Le, nouvel Argus est justifie. 



54 HISTOIRE DKS RACES DE CHIENS. 

sieurs individus qui cherchaient a s'en emparer, il le deposa 
entre les mains d'un homme de la foule dont la physionomie 
lui inspirait plus de confiance. 

Quand le chien oublie sa bonte naturelle, c'est la faute de 
1'homme. Que de fois on a repete que le levrier etait mefiant, 
capricieux, incapable d'attachement, et meme dangereux! Ces 
defauts proviennerit uniquement du mode d'education qu'on lui 

donrie lorsqu'il est dresse pour la chasse. Faites-lui une exis- 
i 

tence vraiment domestique en le gardant pres de vous, en le 
choyant, en lui parlant fort sou vent j'en parle par expe- 
rience vous le trouverez tout intelligence et affection ; vous 
admirerez 1'imperturbable egalite de son caractere. 

On a beaucoup ecrit pour prouver que le chien peut arriver n 
comprendre la conversation ordinaire d'homme a homme. 

Gall declare avoir souvent parle a dessein d'objets qui pou- 
vaient interesser son chien, en ayant soin de ne pas prononcer 
son nom, de s'abstenir de toute intonation ou inflexion de \oix, 
de toutgeste qui put eveiller son attention; il etait neanmoins 
facile de voir par la conduite de I'animal qu'il comprenait ce 
dont il etait question. 

Lord Brougham affirme tenir d'une personne tres-veridique 
que ses chiens de chasse comprirent un jour, par une conver- 
sation qui avait lieu devant eux, qu'on se proposait d'aller lo 
lendemain en deplacement dans le Nottinghamshire. 

Une mere demandait a son fils d'aller chercher les habits de 
sa jeune sceur. L'enfant ayarit refuse d'un air maussade, la mere 
dit, en forme de reproche : Alors Black ira les chercher, lui! 
et le chien fit aussitot la commission. 

Lorsque les paroles sont adressees directement au chien, on 
voit qu'il en saisit le sens, soit par le ton et Taction qui les ac- 
cornpagnent, soit par la repcHifion de quelques phrases qui lui 
sont bien connues. 



INTELLIGENCE DTJ CHIEN. 55 

Autre exemple de 1'intelligence du chien : M. Blaze s'etant 
un jour egare a la chasse, un paysaa lui offrit de le faire 
conduire par son chien a une certairie maison. S'adressant a 
1'animal : Mene monsieur a tel endroit, lui dit le villageois. 
Tu n'entreras pas dans la maison, entends-tu? et tureviendras 
tout de suite.... Voyez-vous, monsieur, ajouta-t-il, je lui dis de 
ne pas entrer, parce qu'il se batfrait avec les autres chiens. 
Le guide quadrupede se conforma litteralement a 1'ordre deson 
maitre; il conduisit M. Blaze, n'entra point, et revint au galop. 
Ici, il est clair que le nom de la maison a laquelle ce chien fut 
envoye lui etait aussi familier que son propre nom, et qu'ii avait 
ete souvent gronde pour s'etre aventure sur cette habitation et. 
y avoir en des querelles avec les chiens du logis. 

Le chien semble aussi avoir le sentiment exact dela duree du 
temps. 

11 distingue le dimanche des autres jours; mais il ne faut 
attacher qu'une mediocre importance a ce fait, car tout a, le 
dimanche, un aspect bien different des jours de la semaine ; 
le chien peut s'en apercevoir au premier coup d'ceil. Ce qui 
est plus etonnant, c'est qu'il connait aussi le retour des six jours 
successifs. 

Un dogue, cite par M. Blaze, savait se rendre compte de 
Fheure. aussi bien que du jour : ce meme animal assistait aux 
prieres qui se faisaient le soir en famille, et du moment ou 
Ton commenc,ait le dernier Pater, il se levait et se plac,ait pres 
de la porte pour etre le premier a sortir des qu'on Pouvrirait. 
Sans doute il etait averti par quelque leger mouvement dans 
le cercle des diseurs d'oremus. 

Le chien connait aussi les couleurs. On a vu, dit M. Blaze, 
des prisonniers qui se servaient de leurs chiens pour porter des 
lettres : ils ecrivaient. sur papier jaune, rouge ou bleu, et le 
chien savait, par la couleur du papier, a qui il devait porter la 



56 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

lettre. II est certain que le chien peut, avecunpeu ^instruction, 
devenir un excellent commissionnaire. 

M. Blaze connaissait un caniche qui avail couturne, non pas 
de tirer la sonriette, mais d'accompagner a la porte la servante 
qui allait ouvrir, puisde suivre le visiteur jusqu'a la chambre 
de son maitre. Devenu sourd dans sa vieillesse, et ne pouvant 
plus entendre tinter la sonnette, il s'etablit dans un endroit 
d'ou il pouvait 1'observer, et, Pceil toujours fixe dessus, il so 
levait des qu'ii la voyait en mouvement. 

Le chien possede une faculte dont il nous est impossible de 
nous rendre compte bien qu'elle lui soit commune avec 
d'autres animaux c'est celle de se diriger par une route 
qu'il n'a jamais parcourue. 

Un chien, qui fut envoye de Londres en Ecosse par mer, s'e- 
tant echappe, revint a Londres par terre. 

Boisrot de Lacour, qui a ecrit sur la chasse, emmena une 
bassette de Rochefort (Seine- et-Oise) a Paris; cette chierme fit 
le voyage dans un cabriolet, et dormit tout le long de la route; 
cependant, elle ne fut pas plut6t mise enliberte, qu'elle alia re- 
joindre son ancien maitre. 

Une autre fois, il emprunta d'un chasseur qui demeurail 
a douze lieues de chez lui un chien courant : ce chien, ayant 
ete mene a la chasse le lendemain de son arrivee, s'echappa et 
retourna chez son maitre, rion par le meme chemin, mais a 
travers champs et en passant deux rivieres a la nage. M. Blaze 
appelle cet instinct un sixieme sens. 

Le chameau conduit son maitre a trois cents lieues dans les 
sables du desert, la oil nulle route n'est tracee. -- Les pigeons 
portent des lettres a travers les airs. Les oiseaux de passage 
nes en Europe partent pour 1'Inde, et, ce qui est fort remar- 
quable, ils voyagent ordinairement saris leurs parents, qui ont 
deja fait le meme chemin. Le cheval retrouve sa route a tra- 



INTELLIGENCE DTI CHIEN. 57 

vers la neige, et probablement tous les animaux ont cette meme 
faculte. 

Le fait suivanl est rapporte dans un memoire lu a 1'Institut. 
II s'agit d'un barbel, appartenant a un deerotteur, dont le talent 
consistait a procurer de 1'ouvrage a son maitre. Pour cela, il 
allait salir ses pattes dans le ruisseau, et venait les poser sur 
les souliers du premier passant. Aussitdt le decrotteur d'offrir 
ses services. Tantqu'il etait occupe, le chien restait paisiblement 
assis a c6t de lui; mais la pratique expedite, il recommenc.ait 
son manege. Un Anglais, enchante de 1'esprit de ce chien, 
1'acheta et Femmena a Londres. La petite bete saisit la premiere 
occasion de s'echapper, retrouva le bureau ou s'etait arretee la 
voiture qui 1'avait amenee, suivit cette \oiture jusqu'a Douvres, 
et apres s'etre faufilee a bord d'un paquebot qui la trans- 
porta a Calais, finit par arriver a Paris a la suite d'une autre 
voiture, 

L'habitude qu'ont les chiens de quitter une ville a 1'approcbe 
d'un trernblement de terre habitude que Ton attribute sou- 
vent a quelque etrange et inexplicable instinct tient uni- 
qucment a leurs perceptions journalieres : le roulement sou- 
terrain frappe leurs oreilles longtemps avantqu'il soitentendu 
des habitants, et leur inspire urie terreur qui est la cause de 
leur fuite. 

Dans les observations dont le chien est 1'objet, on n'attache 
pas, en general, assez d'importance a la finesse de ses organes. 
Cette finesse est telle, qu'un chien qui dort sail si c'est son 
niailre qui le louche ou un etranger, et reste tranquille ou s'e- 
veille en grognant, selon que c'est Pun ou 1'autre. 

Les qualites parliculieres du cliien d'arret, qualiles enliere- 
ment arlificielles, sont devenues pour ainsi dire innees par voie 
de generation ; c'est ainsi que les petits d'un chien de berger, 
en service actif, garderont instinctivement les troupeaux, tan- 



58 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

dis que, si leur pere ou leur ai'eul a ete enleve a son occupation 
naturelle, ils auront perdu cette aptitude speciale et ne pour- 
ront etre dresses que tres-difficilement. 

J'ai vu, dit uri auteur anglais (M. Knight, qui a consacre 
plusieurs annees a Tetude du chien), un basset, dont les ance- 
tres avaient eu Phabitude de faire la guerre aux putois, donner 
des sigries d'une vive irritation la premiere fois qu'il avait de- 
couvert la piste de cet animal, encore bien qu'il ne put voir 1'a- 
riimal lui-meme. Un epagneul, eleve avec le basset, ne mani- 
festa aucune emotion dans cette circonstance ; mais il se mit a 
la poursuite d'un faisan, la premiere fois qu'il en vit un, en 
aboyant et donnant des marques de joie. 

Unjeune chien d'arret qui n'avait jamais \u de perdreaux, 
ayant ete mis en presence d'une compagnie de ces oiseaux, 
s'arrSta tout a coup, palpitant d'emotion, les yeux fixes et les 
muscles tendus. Et pourtant ces differents chiens ne sont que 
des \arietes d'une meme espece, et la nature n'a donne a cette 
espece aucune de ces habitudes. 

Les faisans frequentent dans Fhiver le bord des ruisseaux et 
des cours d'eau qui ne sont pas geles. 

Les vieux chiens, qui savent apprecier le degre de froid qui 
force ces oiseaux a quitter leurs converts habituels, se dirigent 
toujours du cote des eaux. Non-seulement les petits de ces 
chiens precedent de la meme maniere, mais il est avere que 
leur intelligence, an moment de leur naissance, est propor- 
tionnee a 1'experience que possedent leurs parents. 

Les chiens de chasse du Mexique attaquent par derriere, et 
jamais par devant, les grands daims de leur pays, qui, sans 
cette precaution, les terrasseraient et leur briseraient les reins. 
Leurs petits heritent de cette tactique de leurs peres, tandis que 
tous les autres chiens commettent la faute d'attaquer 1'ennemi 
de front et se font generalement tuer. 



INTELLIGENCE DU CHIEN. 59 

Je pourrais citer a Pinfmi des traits relatifs a la sagacite du 

chien. 

Mes lecteurs suppleeront a ce que je ne puis dire, car on 

ecrirait des volumes sur cette matiere attrayante et ils existent 

deja dans plusieurs langues. 






IV 



LES CHIENS SAUVAGES 



Qui n'a pas un certain faible pour les bergers, leurs chiens 
et leurs moulons? qui ne joiiit point avcc delices de la me- 
lancolie pastorale, et ne tressaille pas a 1'aspect de ces val- 
lees depouillees d'arbres, au fond desquelles serpenle le lil 
pierreux d'uri torrent desseche, dont le silence n'est inter- 
rompu que par les belements confus des troupeaux paissant an 
flanc des collines? Mais comme il y a beaucoup de pays on Ton 
ne trouve ni bergers ni troupeaux, et qui cependant abondent 
en chiens d'une nature inculte et sauvage, beaucoup plus dis- 
poses a dechirer les moutons pour les manger eux-memes qu'n 
les garder pour le compfe d'autrui, on ne saurait adrnettre, 
commejeraiditprecedemment, cette theorie de Buffon : quc 
le chien de berger est la soucbe et le modele de 1'espece en- 
tiere. 

11 me parait inutile de chercher a rapporter toutes les especes 
de chiens domestiques a une commune origine, a une source 



LES CHIENS SAUVAGES. 61 

unique. Quelques modifications qu'ait pu produire la domesti- 
cite, les varietes que presenterit, dans leur nature comrne dans 
leurs attributs, ces differentes especes, sont trop nombreuses 
pour pouvoir s'expliquer, soil par les effets de cette domesli- 
cite, soit par les influences du climat surles descendants d'une 
seule espece primitive. 

Pallas, naturaliste allemand,qui passa une partie de sa vie 
en Russie, exprima un des premiers I'opinioii que le chien, en- 
visage sous un aspect general, devait etre considere jusqu'a un 
certain point comme un animal accidenlel, c'est-a-dire comme 
le produit du melange varie, quelquefois fortuit, de plusieurs 
races naturelles. C'est la une idee assez bizarre, qui a pourtant 
son cote specieux. 

Un excellent riaturalisle anglais, M. Bell, adopte, dans son 
liistoire des Quadrupedes britanniques, la vieilie opinion que le 
loup est la souche primitive d'ou proviennent tous nos chiens 
domestiques. 

II y a bien des loups dans ce monde, il y en a de tres-sau- 
vages en Amerique, et, a tout prendre, il serait assez difficile 
de iaire entre eux un choix impartial, quoique les chiens des 
regions occidentales aient peut-eire quelque droit de se regar- 
der comme descendant de leurs propres loups , de meme que 
les notres pourraient revendiquer les loups d'Europe comme 
leurs auteurs. Or, les especes sauvages de 1'ancien et du nou- 
veau monde etant considerees comme distinctes par la ptupart 
des naturalistes, et chacune de ces deux grandes divisions du 
globe nous donnant ainsi plus d'un loup, on voit qu'eri nous 
engageant dans ce systems, nous trouvons des le principe une 
paternite assez complexe. 

En France, le vrai chien sauvage, c'est le loup, qui n'est 
quoi qu'en ait dit Buffon qu'une variete de 1'espece ca- 
nine. Ce qui le prouve, c'est qu'il s'accouple fort bien avec le 



02 111ST01RE DES RACES DE C11IENS. 

chien, et que les individus qui resultent de cette union pro- 
duisent a leur tour et se multiplient. 

Mieux encore, tout ce que Buffon a ecrit sur leurs caracteres, 
et particulierement sur leur antipathic contre les chiens, est 
absolument faux et le resultat des prejuges de Tepoque ou vi- 
vait cet ecrivain. 




L'.'.'LLL S . 



11 n'est aucun de mes lecteurs qui n'ait vu un loup dans sa 
vie, cet animal, au pelage d'un fauve grisatre et orne d'une raie 
noire sur les jambes de devant, quand il esl adulte. Sa queue 
est droite, ses yeux sont obliques, a iris d'un fauve jaune. 
Dans le Nord, on en trouve quelquefois une variele entiere- 
ment blanche. II habite toute FEurope, excepte les ilesBritan- 
niques, ou Ton est par\ 7 enu a le detruire. 

De tous les temps, le loup a ete le fleau des bergeries et la 
terreur des bergers ; ii est d'une constitution tres-vigoureuse 



LES CHIEFS SAUVAGES. 65 

il pout laire quarante lieues dans une seule nuit, et rester plu- 
sieurs jours sans manger. Sa force est superieure a celle de 
nos chiens de plus grande race. Heureusement que la ferocite 
de son caractere ne repond pas a cette extreme vigueur, et 
que, par ses qualites morales, il ne merite pas la reputation 
qu'on lui a injusternent faite. Le loup n'est ni lache ni feroce, 
c'est ce que son histoire prouvera quand on la debarrassera 
des absurdes contes dont on a coutume de la falsifier. 

Si le loup n'est pas tourmente par la faim, il se retire dans 
les bois, y passe le jour a dormir, et n'en sort que la nuit pour 
aller fureter dans la campagne. Alors il marche avec circori- 
spection, evitaijt toute lutte inutile, fut-ce meme avec des arii- 
maux plus faibles que lui. II fuit les lieux voisins de 1'habita- 
tion des hommes; sa marche est furtive, legere, au point qu'a 
peine l'entend-on fouler des feuilles seches. II visiteles collets 
tendus par les chasseurs, pour s'emparer du gibier qui peut 
s'y trouver pris; il parcourt le bord des ruisseaux et des ri- 
vieres pour se nourrir des immondices que les eaux rejetlent 
sur le sable. Son odorat est d'une telle finesse, qu'il lui fait 
decouvrir un cadavre a plus d'une lieue de distance. Aussilot 
que le crepuscule du matin commence a rougir Phorizon, il 
regagne 1'epaisseur des bois. S'il est derange de sa retraite, ou 
si le jour le surprend avant qu'il y soit rendu, sa marche de- 
vient plus insidieuse : il se coule derriere les haies, dans les 
fosses, et, grace a la finesse de sa vue, de son ouiie et de son 
odorat, il parvient souvent a gagner un buisson solitaire sans 
etre aperc.ii. Si les bergers le decouvrent et lui coupent le pas* 
sage, il cherche a fuir a toutes jambes ; s'il est cerne et atteint^ 
il se laisse devorer par les chiens, ou assommer sous le baton 
sans pousser un cri, mais non pas sans se defendre. 

Quand cet animal est pousse par la faim, il oublie sa dc- 
liance naturelle et devient aussi audacieux qu'intrepide, sans 



64 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

renoncer a la ruse quand elle peut lui etre utile. 11 se deler- 
mine alors a sortir de son fort enplein jour; mais, ayant do 
quitter les bois, il ne manque jamais de prendre le vent. Ar- 
rele sur la lisiere, il evente de tous cotes, et recoit ainsi les 
emanations qui doivent le diriger dans sa dangereuse excursion. 
11 parcourt la campagne, s'approche des troupeaux avec precau- 
tion pour n'en etre pas apercu avant d'avoir marque sa vic- 
time, s'elance sans hesiter au milieu des chiens et des bergers, 
saisit un mouton, Fenleve, 1'emporte avec une legerete telle, 
qu'il ne peut etre atteint ni par les chieris ni par les bergers, 
et sans montrer la moindre crainte de la poursuite qu'on lui 
fait, ni des clameurs dont on 1'accompagne. D'autres fois, s'il 
a decouvert un jeune chien inexperimente dans la cour d'une 
grange ecartee, il s'en approche avec effronterie et souvent 
jusqu'a portee de fusil : il prend alors differentes attitudes, 
fait des courbettes, des gambades, se roule sur le dos cornme 
si son intention etait de jouer avec le jeune novice. Quand ce- 
lui-ci se laisse surprendre a ces trornpeuses amorces et s'ap- 
proche, il est aussitot saisi, etrangle et entraine dans le bois 
voisin pour etre devore. J'ai ete temoin de ce fait, qui prouve 
dans le loup autant d'intelligence que d'audace. 

Mais quand un chieri de basse-cour est de force a disputer sa 
vie, le loup s'y prend differemment : il s'approche jusqu'a ce 
que le chien Tapergoive et s'elance pour lui livrer combat; 
alors 1'animal sauvage prend la fuite, mais de maniere a exci- 
ter son ennemi a le suivre, ne s'en eloignant que suffisammerit 
pour n'elre pas atteint. Le matin, ariime par ce commence- 
ment de victoire, poursuit le loup jusqu'aupres d'un fourre 
ou un second loup 1'attend et aide son camarade a 1'etran- 
gler, comme il 1'aidera un moment apres en prenant part au 
repas . 

Maintes fois aussi, cela se comprend, le loup est surpris par 



LES CHIENS SAUVAGES. 65 

le chasseur, et il paye de sa mort son audace, ses crimes et ses 
depredations. 

Tel est le premier chien sauvage, qui doit trouver sa place a 
la tete des autres dans ce volume. 

Apres lui, afin de suivre la nomenclature naturelle, vient 
inaitrc Fox, le renard ordinaire, tres-connu de tous les sports- 
men d'Europe et du monde entier, car on le rencontre, outre la 
France et PAngleterre, en Suede ou il s'appelle Rwf, en Po- 
logne Liszka, en Suisse Kohl fash, en Russie Lisitza, en Perse 
et en Turquie Tulki, en Arabic Taaleb ou Doren, et dans les 
hides Nor. (Test un charmant animal d'un fauve plus ou moiiis 




roux en dessus, blanc en dessous, et noir derriere les oreilles. 
Sa queue est touffue, terminee par un bouquet de poils blancs. 
Le renard charbonnier' ne differe des autres que par le bout de 
sa queue, qui est noir ainsi que quelques poils de son dos.et 
de son poitrail. Le devant de ses pattes anterieures est egale- 
ment noir. 

11 y a dans PAmerique du Nord de tres-gracieuses betes qui 
sont des renards de 1'espece dite Charbonniers. 



66 HISTOIRE DBS RACES DE CH1ENS. 

Je ne raconterai point ici les moeurs de ces depredateurs de 
noscbasses et de nos basses-cours, qui, a elles seules, rempli- 
raient un volume et sortent du cadre que je me suis trace. 

II existe dans divers pays bien des chiens sauvages propre- 
ment dits, presentant dans leur caractere et leurs moeurs des 
differences tres-remarquables ; mais aucun d'eux, meme apres 
des siecles deliberte en supposant que ce soient simplement 
des varietes emancipees n'est retourne a Fetal de loup. 

Le vrai chien paria de FInde habite, comme espece sauvage, 
les forets qui s'eterident loin du sejour des hommes, sur les 
pentes inferieures des monts Himalaya, 011 le loup est egale- 
rnent connu; mais il ne s'associepas a ce dernier dans Fetat de 
nature. 

Cependant on sait depuis longtemps, par des experiences 
faites dans un etat de sequestration (on ne saurait dire de do- 
mesticite), que le loup et le chien s'accouplent volontiers; on 
a meme acquis la preuve plus decisive encore (un de ces ani- 
maux etant alors a Fetat completement sauvage) qu'ils se re- 
cherchent et s'associent librement, comme appartenant a une 
meme race. 

On a eu, pendant le premier voyage de sir Edward Parry, des 
exemples frequents de chiens des equipages seduits et entraines 
par des louves. Dans les mois de decembre et Janvier, saison du 
rut pour les loups, dit ce voyageur, une femelle venait presque 
tous les jours roder autour des vaisseaux. Elle fut bientot re- 
jointe par un chien couchant, appartenant a Fun de nos offi- 
ciers* Us restaient ordinairement deux a trois heures ensem- 
ble; et comme ils ne s'eloignaient pas beaucoup, a moins 
qu'on ne cherchat a s'approcher d'eux ^ on obtint des preuves 
nombreuses et positives du motif pour lequel ils se reunis- 
saient. Les absences du chien devinrent de plus en plus 
longues, et un beau jour il ne reparut plus ; il avait sans doute 



LES CHIENS SAUVAGES. 67 

etc tue dans un combat centre quelque loup. La femelle conti- 
nua neanmoins ses visites aux vaisseaux comme par le passe, 
et debaucha de la meme maniere un second chien, qui, apres 
plusieurs absences, revint grievement blesse. 
Le chien des Hare-Indiens (Tndiens-lievres) est une petite es- 







LE CIIIEN DES IXDIENS. 



pece domeslique employee principalement, ainsi que 1'indique 
son nom, par les Hare-Indiens et autres tribus qui frequentent 
les bords du lac du Grand-Ours et du fleuve Mackenzie. Sir 
John Richardson dit qu'il ressemble tellement a une espece 
sauvage appelee le coyote des prairies, qu'en comparant en- 
semble deux echantillons vivants, il ne put decouvrir aucune 
difference, soit dans les formes (le crane est cependant un peu 
plus petit dans Fespece domestique), soit dans la nature et les 
accidents memes du pelage. Ce chien des Hare-Indiens parait 
etre au coyote des prairies ce qu'est le chien des Esquimaux a 
Fespece grise de plus grande taille; il est joueur et caressant, 



68 HISTOIRE DBS RACES DE GHIENS. 

il s'attache facilement a ceux qui le traitent bien, mais il ne 
peut supporter la privation dela liber le. 

TJn jeune chien que j'avais achete aux Hare-Indiens, dit sir 
John Richardson, s'atlacha beaucoup a moi, et parcourul, 
n'ayant pas a cette epoque plus de sept mois, une dislance de 
neuf cents milles en courant sur la neige a cote de rnon trai- 
neau, sans souffrir de la fatigue. Pendant cetle longue mar- 
che, il lui arriva souvent de porter, 1'espace d'uri ou deux 
milles, une petite baguette ou un de mes gants; mais, quoique 
tres-doux de caractere, il montrait peu d'aptitude pour un 
exercice que les chiens de Terre-Neuve apprennent si vite, je 
veux dire pour aller chercher un objet et le rapporter sur Por- 
dre de son maitre. II fut tue et mange par un Indien, qui pre- 
tendit 1'avoir pris pour un renard. 

Le capitaineBack mentionnc un fait encore plus important 
en ce qu'il a trait a une branche au moins de la genealogie de 
la race canine c'est que les produits du loup et du chien 
sont eux-memes prolifiques, et eslimes des voyageurs comme 
betes de trait, parce qu'ils sont plus forts que les chiens ordi- 
naires. 

J'ai vu a Moscou, dit Pallas, une vingtaine d'animaux metis 
provenant du croisement de chiens avec des loups noirs. Us 
ressemblent pour la plupart a des loups, si ce n'est que qucl- 
ques-uns d'eux portent la queue plus haute et font entendre 
une sorte d'aboiement. Us s'accouplent entre eux, et leurs pro- 
duits sont quelquefois de couleur gris de fer, ou tirent meme 
sur le blanc, comme les loups arctiques. 

Le loup a Tetat sauvage offre des varieles remarquables de 
couleur. Dans les Pyrenees, il est communement noir; les Es- 
pagnols Pappellent lobo, et il ressemble tellement a un gros 
chien feroce, que beaucoup de personnes le considerent comrne 
une espece mixte et hybride. 



LES CHIENS SAUVAGES. f>9 

Le loup odorant est plus grand que notre loup d'Europe. Son 
poll est obscur et pommele a sa partie superieure, et ce qui 
domine sur ses flancs, ce qui le distingue de ses congeneres, 
c'est 1'odeur forte et fetide qu'il exhale. Get animal, d'un aspect 
redoutable, se trouve dans les plainesdu Missouri desEtats-Unis. 
II vit en troupes nombreuses, associees pour la chasse, 1'alta- 
que et la defense, aguerries, soumises a une sorte de tactique 
reguliere. Us poursuivent les daims et autres animaux ru- 
minants, les forcent ou les surprennent et les devorent en 
commun. Us osent meme assaillir le bison quand ils le trou- 
vent ecarte de son troupeau, et ils viennent assez ordinaire- 
ment a bout de le terrasser. Les sauvages qui peuplent le pied 
des montagries Rocheuses el les bords de 1'Arkansas redou- 
tent cet animal; et, quand ils sont parvenus a en tuer un, ils 
se font un trophee de sa depouille, qu'ils portent en forme 
de manteau, avec la peau de la tete pendante sur leur poi- 
trine. 

Le coyote se trouve dans les memes contrees que le loup 
odorant, et a les meme habitudes; cependant il parait qu'il est 
un peu moins carnassier, car il se nourrit souvent de baies ct 
autres fruits. Son pehge est d'un gris cendre, varie de noir et 
de fauve cannelle terne; il a sur le dos une ligne de poils un 
peu plus longs que les autres, formant comme une sorte de 
courte crinierc; ses parties inferieures sont plus pales que les 
superieures, et sa queue est droite.Le coyote de laColombie est 
lememe animal. 

Dans le Canada, et plus au nord, on voit souvent des coyotes 
entierement blancs. Dans les contrees aux fourrures, on en 
rencontre qui sont tachetes de noir, c'est-a-dire pies; mais ils 
s'accouplent avec les loups gris ordinaires, et sir John Ri- 
chardson observa une fois cinq louveteaux qui jouaient et se 
roulaient ensemble et paraissaient appartenir a une mSme 



70 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

portee. L'un etait tachete, un autre entitlement noir, le reste 
du corps gris. 

Le loup coyote que Ton trouve au Mexique est un peu moins 
grand que le loup d'Europe. Son pelage est d'un gris rougeatre, 
strie de fauve, marque de plusieurs bandes noires. Le tour du 
museau, le dehors du corps et les pieds sont blanchatres. Cette 
espece habite tout le Mexique et est moins feroce que le loup 
rouge. 

On trouve dans PInde, au dela de Krichna, des chiens sau- 
vages qui onl beaucoup d'analogie avec le loup, et il existe 
des especes correspondantes dans PAmerique du Sud et jusque 
dans la Nouvelle-Hollande. Le loup lui-meme manque au dela 
de la ligne, et son absence y est, a vrai dire, peu regrettable. 

Les chiens sauvages et domestiques sont indigenes dans 
PAmerique du Sud, quoiqu'il ne se trouve pas de loups pro- 
prement dits dans ces contrees. Les premieres especes sont 
desigriees dans les idiomes du pays par des noms inconnus aux 
langues de PEurope : le mot Awn, mentionne il y a plus de trois 
cents ans par Herrera, existe encore aujourd'hui dans la langue 
maypure. 

Le plus grand animal sauvage de la race canine, dans PAme- 
rique du Sud, est YAguara, qui est de la taille de nos plus 
grands loups, et dont la couleur generale est d'un roux can- 
nelle, fonce sur les parties superieures, plus pale en dehors, 
presque blanc dans Pinterieur des oreilles. Le museau et la 
pointe de la queue sont noirs. line courte criniere noire part 
de la queue et s'etend tout le long du dos. C'est un animal dont 
la force ne repond pas a la ferocite. On ne le trouve pas au 
nord de Pequateur; il habite principalement les regions mare- 
cageuses et plus decouvertes du Paraguay, les plaines buisson- 
neuses de Campos Geraes, la Guyane et le Bresil, ou les pampas 
de la Plata. Ses moeurs sont solitaires; il nage bien, a le nezfm 



LES GHIENS SAUVAGES. 71 

et donne la chasse au menu gibier, dont il se nourrit, ainsi que 
d'animaux aquatiques, etc. 

VAyuara yuazu, tel est son vrai nom, n'est point un animal 
dangereux, car il est beaucoup moins hardi que les loups du 
Nord; il n'attaque pas les bestiaux, et 1'opinion commune au 
Paraguay, que son estomac nepeut digerer le bceuf, a ete con- 
firmee jusqu'a un certain point par les experiences du docteur 
Parlet, faites sur un stijet captif, qui rejetait la viande crue 
apres la deglutition, et ne digerait que la viande bouillie. Les 
bons traitements furent, du reste, sans effet sur cet animal; il 
persista dans la m6me attitude de defiance, et ne se familiarisa 
pas meme avec les autres chiens. II ne pouvait supporter P eclat 
du grand jour, et allait se coucher vers dix heures du matin, 
puis a minuit; ses yeux brillaient parfois dans Pobscurite 
comme ceux d'un vrai loup. Une fois lache, il n'avait aucune 
idee d'obeissance, et on ne parvenait a le reprendre qu'en le 
bloquant dans un coin; il se couchait alors et se laissait saisir 
sans opposer de resistance. 

VAyuara yuazu, bien qu'il ne soit pas chasse, est extr6me- 
ment defiant, et comme il a Podorat et Pouie tres-fins, il sail 
se tenir a distance des hommes; on Paperc,oit souvent, mais 
rarement a portee de fusil. La femelle met bas au mois d'aout, 
et sa portee est de trois ou quatre petits. Cet animal a un cri 
trainant, qu'on pent figurer par a-you-d-d-d, cri qu'il repete, et 
qui s'entend de fort loin. 

Je rappellerai ici un autre fait bien connu : c'est que les 
animaux de la race canine n'aboient point a Petat de nature, 
ils ne font que hurler. L'aboiement est une habitude, bonne ou 
mauvaise je n'emettrai pas d'opinion a ce sujet car elle 
a probablement ses a\antages et ses inconvenients mais une 
habitude qui s'acquiert sous Pinfluence de circonstances pure- 
ment artificielles. 



72 HISTOIRE DES RACES BE CHIENS. 

Les chiens domestiques retombes a Fetat sauvage cessent 
bientot eux-memes d'aboyer, et ne font plus entendre qu'un 
hurlernent aigu et prolonge; reciproquement, Fespece silen- 
cieuse des pays barbares ou a demi civilises apprend facile- 
ment a aboyer comme nos especes domestiques, et, a 1'instar 
de beaucoup d'autres creatures d'un ordre plus eleve, elle de- 
vient si fiere de ce nouveau talent, qu'il lui arrive souvent de 
faire beaucoup plus de bruit qu'il n'estnecessaire. 

On a donne a Fanimal sauvage precedemment cite le nom de 
loup-ayuara, bien qu'il ait la tete un peu moins forte que le loup, 
et les jambes proportionriellement plus longues; il a pres 
de 4 pieds et demi de long sur 26 pouces de hauteur. Mais 
il existe en outre dans FAmerique du Sud d'autres especes 
sauvages, appelees chien-ayuara, a cause de leur ressemblancc 
encore plus grande avec les anciennes especes domestiques de 
ce continent. Les naturels indiens reconnaissent generalement 
que ces aguaras sauvages sont la souche de leur race de chiens 
domesliques; mais ils encouragent depuis longtemps la pro- 
pagation de la race europeenne, qu'ils appellent perro, d'apres 
les Espagnols, et le chien domestique indigene est maintenant 
remplace presque partout par le chien d'Europe, qui supporle 
beaucoup mieux la fatigue de la chasse. 

II paraitrait qu'il n'y a pas maintenant a i'extremite meri- 
dionale de FAmerique du Sud de chiens a Fetat veritablement 
sauvage, et que ceux qui vivent avec les naturels sont plutot 
rares que nombreux. 

Le capitaine Fitzroy decrit le chien de Patayonie comme egal 
en grosseur a un grand chien a renard, et ayant une res- 
semblance generate avec le chien de berger, mais en meme 
temps un air de loup qui ne previent point en sa faveur. 11 
chasse a Foeil et sans aboyer; mais lorsqu'il attaque ou qu'on 
Fattaque, il grogne et aboie. 



LES CIIIENS SAUVAGES. 75 

Le chien de la Terre cle feu est beaucoup plus petit, et res- 
semble a un basset, ou plutot a un melange du renard, du 
chien de berger et du basset. II garde les habitations des na- 
turels et signale 1'approche d'un etranger par des aboiements 
furieux. On I'emploie pour chasser la loutre et pour attraper 
les oiseaux blesses ou endormis. Comme on ne lui donne pres- 
que jamais a manger, il se nourrit de moules et de mollusques 
qu'il detache adroitement des rochers a la maree basse. Dans 
les temps de disette, ces animaux sont si precieux dans quel- 
ques-unes de ces contrees lointaines de I'Amerique du Sud, 
que les indigenes aiment mieux, si Ton en croit le capitaine 
Fitzroy, assouvir leur appetit cannibale sur les vieilles femmes 
deleurs tribus, quetuer un seul chien. Leschiens, disent-ils 
peu galammerit, prennent des loutres, mais les vieilles femmes 
ne sont bonnes a rien ! 

L'absence de chiens sauvages dans les parties les plus me- 
ridionales de I'Amerique du Sud est un fait d'autant plus sin- 
gulier, qu'il y existe une espece tout a fait indomptee, se rap- 
prochant beaucoup du chien-aguara, dont elle est neanmoins 
distincte. C'est le seul quadrupede indigene de ce groupe a 
1'exception peut-etre d'un mulot et il est connu des natura- 
listes sous le nom Aeculpea (chien antarctique). C'est un chien 
un peu plus grand que le chakal, au poil d'un gris roussatre, 
dont les jambes sont fauves, la queue rousse a son origine, 
noire au milieu et terminee par une houppe blanche. On le 
trouve au Chili, dans les lies Falkland, 1'une des Malouines, 
ou il a ete decouvert par le capitaine Freycinet et precedem- 
ment par le commodore Byron. Cel animal se creuse un ter- 
rier dans le sable, et se nourrit de lapins et de gibier, qu'il 
saisit a force de patience. Bougainville pretend 1'avoir entendu 
aboyer. 

Tous les chasseurs de phoques, Gauchos et Indiens, qui ont 



74 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

visile ces lies, affirment qu'on ne trouve dans toute 1'Amerique 
du Sud aucune creature semblable. Molina Fa confondu avec 
le culpeu du continent; mais celui-ci forme une espece diffe- 
rente c'est le chien de Magellan, commun au Chili et dans 
le voisinage du detroit dont il tire son nom. 

Quant aux loups ou cMens sauvages des iles Falkland, ils ont 
etc decrits par le commodore Byron, qui signala leur disposi- 
tion curieuse et la hardiesse de leurs allures. 

Le chakal anthus ne se trouve qu'en Afrique, particuliere- 
ment au Senegal. Son pelage est gris, parseme de quelques 
taches jauriatres en dessus, blanchatres en dessous; sa queue 
est fauve, avec une ligne longitudinale noire a la base, et quel- 
ques poils a sa pointe. Ses mofiurs sont absolument les mSmes 
que celles du chakal de 1'Inde, seulement 1'odeur qui s'exhale 
de son corps est tres-forte. 

Le chakal commun, connu sous le nom de chien loup dore, de 
T/ios 1 , de Thoes\ de Go/a 3 , de A 7 an 4 , de Ttirfl 8 de Mebbia\ 
d'Adive ou Adibe\ de Deceb ouDib* et de Waui\ a le pelage 
d'un gris jaunatre en dessus, blanchatre en dessous, en gene- 
ral d'une couleur plus foncee que celui de Fanthus. Sa queue, 
assez grele et noire a rexlremite, ne lui descend qu'au talon; 
il exhale une odeur forte et desagreable. Sa taillc est presque 
celle du renard, mais il est un peu plus haut sur jambes, et sa 
tele ressemble a celle du loup. 11 est tres-commun en Asie et 
en Afrique, si, ainsi que je le crois, il n'est qu'une legere va- 
riete de 1'anthus. 

Les chakals n'ont rien du caractere sauvage et farouche du 
loup et du renard; ils s'approchent avec securite soit des cara- 
vanes en marche, soit des tentes dressees pour la nuit; leur 

* Pline, Hist, naturelle. 2 Aristote. 5 hide. 4 Coromandel. - 
5 Georgie. G Abyssinie. 7 Colinies du Portugal. 8 Afrique du Nord. 
9 Arabes du Maroc. 



LES CHIENS SAUVAGES. 75 

taille est moyenne entre les plus grands et les plus petits 
chiens; leurs poils sont plus durs que chez aucun chien, et 
d'une moyenne longueur entre les chiens qui les ont le plus 
longs et ceux qui les ont le plus courts. Leurs moeurs sont en- 
core plus conformes que leur organisation; et, en domesticite, 
leurs manieres sont absolument les memes que c.elles du chien; 
ils pissent de c6te en levant la cuisse, dorment couches en rond, 
et vont amicalement flairer les chiens qu'ils rencontrent. L'o- 
deur du chakal, beaucoup moindre qu'on ne Pa dit, est a peine 
plus forte que celle du chien al'approche de I'orage, etc. 

Les chakals vivent en troupes composees d'une trentaine d'in- 
dividus au moins et souvent de plus de cent, particulierement 
dans les vastes solitudes de 1'lnde et de 1'Afrique. Quoique ces 
animaux n'aient pas la pupille nocturne, ils dorment le jour 
dans 1'epaisseur des forets, ou, selon les anciens voyageurs et nos 
naturalistes, dans des terriers. Comme ils se retirent volontiers 
dans des grottes et des trous de rocher quand ils en trouvent 
1'occasion, cette habitude, mal interpretee, aura donnelieu de 
croire qu'ils se creusent des habitations souterraines. Mieux 
encore, le renard deBengale et le korsac, du meme pays, ayant 
ete souvent confondus avec le chakal, on aura attribue a celui-ci 
des habitudes qui n'appartiennent qu'aux deux premiers. Quoi 
qu'il en soit, la nuit, ces animaux parcourent la campagne pour 
chercher leur proie tous ensemble, et, pour ne pas trop se dis- 
perser, ils font continuellement retentir les forets d'un cri 
Jugubre, ayarit quelque analogic avec les hurlements d'un loup 
et les aboiements d'un chien. On pourrait en donner une idee 
en prononcjarit lentement et sur un ton tres-aigu les syllabes 
oua... oua... oua. Ils sont alors tellement audacieux qu'ils s'ap- 
prochent des habitations, et entrent dans les maisons qui se 
trouvent ouvertes. Dans ce cas, ils font main basse sur tousles 
aliments qu'ils rencontrent, et ne manquent jamais d'emporter 



70 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

ceux qu'ils ne peuvent devorer a 1'instant. Toutes les matieres 
animales conviennent egalement a leur voracite, et ils atla- 
quent, faute de mieux, les vieux cuirs, les souliers, les harnais 
des chevaux et jusqu'aux couvertures de peau des malles et des 
coffres. Comme les hyenes, ils vont rendre visite aux cime- 
tieres, deterrent les cadavres et les devorent. Aussi, pour mettre 
les morts a 1'abri de ces animaux, est-on parlbis oblige de 
meler a la terre dont on les recouvre de grosses pierres et des 
epines qui, en dechirant les pattes des cliakals, les arretent 
dans leurs funebres entreprises. Si une caravane ou un corps 
d'armee se mettent en route, ils sont aussit6t suivis par une 
legion de chakals qui chaque nuit viennent roder autour des 
campements et des tentes, en poussant des hurlements si nom- 
breux et si retentissants qu'il serait impossible a un voyageur 
europeen de s'y accoutumer au point de pouvoir dormir. Apres 
le depart de la caravane, ils envahissent aussitot le terrain du 
campement et devorent avec avidite tout ce qu'ils trouvent de 
debris des repas, les imrnondices et jusqu'aux excrements des 
hommes et des animaux. Les voyageurs sont tous d'accord sur 
ces particularites , qui ne peuvent appartenir a des especes 
sedenlaires comme sont necessairement celles qui habitent des 
terriers. 

Lorsqu'une troupe de chakals se trouve inopinement en pre- 
sence d'un homme, ces animaux s'arretent brusquement, lo 
regarderit quelques instants avec une sorte d'effronterie qui 
denote peu de crainte, puis ils continuent leur route sans trop 
se presser, a moins que quelques coups de fusil ne leur fas- 
sent hater le pas. Quoiqu'ils se nourrissent de charognes et de 
toute espece de voiries, quand ils en rencontrent, ils ne s'oc- 
cupcnt pas moins de chasser chaque nuit, et quelquefois en 
plein jour. Ils poursuivent et attaquent indistinctement tous 
les animaux dont ils croient ponvoir s'emparer ; mais nean- 



LES CHIENS SAUVAGES. 77 

moins c'est aux gazelles et aux antilopes qu'ils font la guerre 
la plus soutenue. Us les chassent avec autant d'ordre que la 
meute la mieux dressee, et joignent a la finesse du nez et au 
courage du chien la ruse du renard et la perfidie du loup. On 
a dit que les chakals se jettent quelquefois sur les enfanls et 
sur les femmes : ceci me parait une exageration que Ton n'ap- 
puie sur aucune observation positive. II est plus certain qu'ils 
poussent quelquefois la hardiesse, malgreleur petite taille, jus- 
qu'a attaquer des boeufs, des chevaux et autre gros betail ; 
mais pour cela ils se reunissent en grand nombre et emploient 
avec beaucoup d'adresse leur force collective. Ils eritrent ha'r- 
climent alorsdans les bergeries, les basses-cours et autres lieux 
habites, et enlevent a la vue des hommes tout ce qui esl a leur 
convenance, 

Tous ces animaux ressemblent plus ou moins a de petits 
loups, car ils sont d'une taille intermediate entre eux ct les 
vrais chakals. Ils ne se lerrent pas comme ces derniers et ne 
vivent pas eri troupes; aussi ne les entend-on pas hurler en 
clioeur, comme font les chakals; ils ne sont pas impreigries 
d'urie mauvaise odeur, ou du moins cette odeur est-elle tres- 
faible. 

Les vrais chakals sont d'une taille rnoyenne; leur repartition 
aussi est differente, car on ne les trouve pas seulement, comme 
les autres, en Afrique et dans PAsie occidentale, mais aussi 
dans 1'est de 1'Europe et dans le midi de 1'Inde. Ils se creusent 
des terriers, se reunissent en troupes, et ont une odeur fort 
desagreable Leur hurlement plaintif, qui commence au cou- 
cher du soleil et se prolonge presque sans interruption jus- 
qu'au matin, est un fleau bien connu de ceux qui ont visite 
1'Orient. Ces chakals suivent les traces des grands animaux de 
la race feline pour s'emparer, a ce qu'on dit, des debris de 
leurs repas; toujours est-il constant que, loinde servir de proie 



78 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

au roi des animaux, ils paraissent faire tout ce qui depend 
d'eux pour le mystifier. Dans 1'Inde, ou leur cri nocturne est 
repete par tous leurs compagnons jusqu'a fatiguer les echos des 
forets, ils ont un certain signal d'alarme qu'ils font entendre a 
1'approche d'un tigre, et auquel succede immediatement le 
plus profond silence. 

Les petits chakals (il y en a de plusieurs especes) penetrent 
aussi dans les villes pendant la nuit, pour se nourrir de debris 
de viande et de tout ce dont ils peuvent s'emparer. Pendant la 
saison des fruits , ils rodent dans les vignes et s'engraissent 
de raisin. Ils ne sont pas difficiles a apprivoiser, mais leur 
mauvaise odeur rend leur societe peu agreable dans un in- 
terieur. 

Les chakals s'accouplent volontiers avec les chiens, et il 
n'est pas rare de rencontrer desproduits de cet accouplement 
possedant eux-memes la faculte reproductrice. 

Beaucoup de chiens domestiques de FOrient se rapprochent 
singulierement de quclqu'une de ces especes. Le professeur 
Kretschmer pense que les Egyptiens ont obtenu leur race do- 
mestique du dib; et le colonel Hamilton Smith soupc,onne que 
le levrier du desert provient originairement d'une espece qui 
tient de pres a cette memc section, si elle ne lui appartienl 
pas entierement. 

Si les chiens domestiques, dit-il, etaient autre chose que 
des loups modifies par 1'influence des besoins de Thomme, 
il est permis de croire que les chiens des pays mahometans, 
auxquels on refuse les soins domestiques, qu'on laisse vaguer 
selon leur caprice, et qu'on ne tolere dans les villes d'Asie 
que parce qu'ils servent a ramasser les immondices, auraient 
repris depuis longtemps quelques-uris des instincts du loup. 
Dans tous les cas, si le retour de ces animaux a leur na & 
ture primitive n'a pas eu lieu, ce n'est pas le temps qui a 



LES CHIENS SAUVAGES. 79 

manque, puisqu'il est question d'eux dans les lois meme de 
Moise. Us etaient deja consideres a cette epoque comme des 
animaux impurs, car toutes les betes mordues, blessees, on 
qui n'etaient pas tuees suivant les formes prescrites, devaient 
Jeur etre abandonnees. 

On salt que les rues et les faubourgs des villes de POrient 
sont encore infestes de ces chiens, auxquels le roi David faisait 
evidemment allusion lorsqu : il priait le Seigneur de le delivrer 
de ses ennemis : 

Us reviendront vers le soir, et ils seront affames comme 
des chiens, et ils tourneront autour de la ville. (Ps. LIV. 6.) 

Le sort de Jezabel offre un autre exemple de leur nature 
ieroce; et Pon rapporte que les bords du Cison et la vallee de 
Jezrahel etaient particulierement infestes par une race de chiens 
sauvages. 

De notre temps les chiens des villes d'Orient habitent la rue et 
ne sont a personne. Le jour ils dorment c.a et la dans les carre- 
fours etendus an soleil, sans souci des passants. La nuit ils 
font sabbat et courent la ville en quete d'une pietre nourriture 
toujours rudement disputee. Les vieux meurent de faim dans 
les coins et finissent par etre manges. Comme ils purgent la 
ville des immondices de chaque jour, on les respecte. La loi 
meme est intervenue pour couvrir de sa protection ces citadins 
a quatre pattes. 

Celui qui tue un des nombreux chiens errants dans les rues 
est condamne a couvrir entierement de farine le cadavre du 
chien mort, suspeiidu par la queue, le museau touchant a 
lerre. Cette farine est employee a faire des pains que Pon 
distribue a tous les aiitres chiens des rues , aux frais du 
meur trier. 

Comme on le volt, les OrientaUx ont besoin de ces cliiens 
sauvages et ils les menagent. 



80 H1STOIRE DES RAGES DE CH1ENS. 

Les chiens errants de Turquie sont de couleur jaune pale, 
blanc et jaune et quelquefois tricolores ou a moitie fauves, ce 
qui leur donne Taspect du chien courant d'Europe. On trouve 
chez ces chiens tous les types , tous les caracteres essentiels 
du loup, dont ils ne different que par la petitesse de la taille. 

En effet, c'est bien la meme robe, la meme rudesse de poil, 
meme conformation de tete, meme finesse de pied, merne port 
de la queue que chez le depredateur des forets. Le chien turc a 
la cuisse plate et les muscles moins saillants que le loup, mais 
il faut attribuer cette particularite au manque d'exercice et a la 
vie de lazzarone qu'il mene a Constantinople et dans les autres 
villes de Tempire ottoman. 

Le chien turc est au loup ce que le cochon est au sanglier. 

Si le chien turc n'est pas maltraite paries musulmans, il est 
condamne a vivre errant et vagabond au milieu des rues, 
expose a toutes les intemperies, ne recevant pour toute nour- 
riture que des debris de cuisine, insuffisants ei malsains, jetes 
a la voie publique par la bienveillance souvent oublieuse des 
habitants. De la des maladies de peau frequentes, le rou- 
vieux. 

Mais par une anomalie assez singuliere, tandis que les chiens 
d'Europe, si biens soigries, deviennent frequemment enrages, 
leurs congeneres turcs offrent rarement des cas d'hydrophobie. 

Cela tient a ce qu'en Turquie les animaux sont libres, non 
museles et peuvent se livrer librement a des accouplemenls 
naturels. 

Dans le nombre des races de chiens turcs, je n'oublierai pas 
celle des chiens de bazars qui se trouve a Jerusalem et dans la 
Judee. C'est la une espece tout a fait particuliere a etudier pour 
ses moaurs et pour ses habitudes sauvages. 

II existe un animal tres-dangereux, de la race canine, qui 
suit, dit-on, les caravanes de Bassora a Alep. Les Arabes Tap- 



LES CHIENS SAUVAGES. 81 

pellent chib, et Ton pretend que tous ceux qui sont rnordus par 
lui en meurenl. Le docteur Russell cherche a expliquer ce tail 
en supposant que Panimal est atteint de la rage; mais il oublie 
que ces chiens sauvages \ivent en societe et voyagent par trou- 
pes, ce que ne font jamais les chiens enrages. L'existerice de 
rhydrophobie dans 1'Asie occidentale a meme ete revoquee en 
doute; mais cela n'est pas exact, car dans I'lnde les hyenes, 
les loups, les chakals, les renards y sont sujets aussi bien que 
les chiens domesliques. 




Inclependammerit des chakals, il existe uri autre groupe im- 
portant d'animaux sauvages de la race canine, connus sous le 
riom general de chiens rouges. 

Repandus au loin dans beaucoup de contrees de 1'ancicn 
monde, ils sont representes dans le nouveau par le loup aguaru, 
deja inentionne, et dans TAustralie par le dingo de la Nou- 
velle-Galles du Sud; en .4sie, on les trouve depuis les corilre- 



82 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

forts meridionaux des monts Himalaya jusqu'a Ceylan, et, de 
1'ouest a Test, depuis les bords de la Meditcrranee jusqu'a la 
Chine. 11 leur manque ordinairement la seconde dent tubereu- 
leuse de la machoire inferieure ; ils ont le corps un peu al- 
longe, les yeux legerement obliques et la plante du pied veluc. 
Ils vivent retires dans les bois, et Ton ne croit pas qu'ils se 
terrent. Leur cri naturel estune sorte d'aboiement; ils chassent 
la nuit comme le jour, par petites troupes. Ils craigrient 
riiornme, mais ils attaquent courageusement toutes les autres 
creatures, meme les especes redoutables et d'une force supe- 
rieure, telles que le sanglier et le buffle; on assure qu'ils 
savent, en agissant de concert, braver le tigre lui-meme. II est 
constant, du moins, qu'ils ont pour tons les grands animaux de 
la race feline une haine instinctive, semblable a celle que beau- 
coup de chiens d'Europe portent a nos chats domestiques; 
aussi font-ils une guerre acharnee a leurs petits. L'accord, 1'au- 
dace et la tenacite qu'ils deploient dans leurs luttes avec les pa- 
rents est, si 1'on en croit les chasseurs indiens, la cause prin- 
cipale de la frayeur que temoigne le tigre a la vue d'un chieri, 
ne fut-ce qu'uri epagneul domestique. 

Au groupe des chiens rouges appartient cette espece interes- 
sante que M. Hodgson a decouverte dans le Nepaul, et qu'il a 
decrite sous le nom de cams primxvus. Son veritable nom est 
buansa . 

Get animal chasse, la nuit comme le jour, par bandes de six 
a dix individus; il poursuit sa proie guide par 1'odorat plutot 
que par ses yeux, ainsi qu'on doit le supposer d'apres la nature 
accidentee du pays qu'il habile, et, une fois sur sa trace, il ne 
1'abandonne plus. On ne saurait Papprivoiser du moment oil il 
a pris sa croissance ; mais ses petits, lorsqu'ils sont captures 
fres-jeunes et eleves avec des chiens domestiques, montrent de 
la douceur et de 1'intelligence. Ccttc espece habile les mori- 



LES CHIENS SAUVAGES. 85 

tagnes rocheuses et boisees qui separent le Setlege du Brahma- 
poulra, et elie parait s'etendre, a quelques modifications pres, 
jusqu'aux Gathes et a la cote de Coromandel. 

Le buansa serait, a en croire M. Hodgson, la souche primi- 
tive de toutes les especes de chiens domestiques du mondc 
entier, et c'est dans cette hypothese qu'il a cm pouvoir lui 
donrier ce nom un peu pretentieux de cards primxvus. Gommc 
il a toutes les habitudes du chien de chasse, il est perrais de 
supposer qu'il a ete apprivoise et dresse de bonne heure par 
les peuples chasseurs, qni auront tire parti de ses dispositions 
naturelles ; c'est ainsi, sans doute, qu'il aura pu devenir la 
souche des chiens de chasse de peuples dit'ferents, et par la 
suite meme tres-eloignes de son pays natal. Mais on ne voit 
dans les caracteres particuliers de cette espece, non plus que 
dans ceux d'aucune autre espece donnee, rien qui puisse auto- 
riser a conclure qu'elle ait ete la souche de tous les chiens de 
la terre. Le buansa ne ressemble pas plus au chien que les 
Groenlandais attelent a leurs traineaux, que le levrier de Perse 
ne ressemble au basset anglais. Nous dirons ici en passant que 
le chien sauvage appele kolsun, et decrit par le colonel Sykes, 
le dhole decouvert par M. Wooler dans les monts Mahabblishwar, 
et le guild, tel que 1'a reconnu le docteur Spry, peuvent etre 
rapportes a la race buansa. 

Le chien sauvage du Beloutchistan est farouche et mediant, et 
se tient loin des habitations des hommes. Le colonel Hamilton 
Smith le cite comme 1'une des especes de chiens sauvages 
qu'on trouve dans les montagnes boisees du sud de la Perse, 
et qui s'etendent probablement jusque dans le Kaboul, par les 
grands plateaux a 1'ouest de 1'Indus. Ces chiens chassent par 
troupes de vingt a trente; lorsqu'ils sont ainsi en force, ils at- 
taquent les buffles et les taureaux, et quelques instants leur 
suffisent pour les mettre en pieces. 



84 HISTU1BE DES RACES DE C11IENS. 

Les dholes de 1'Inde (ce nom est derive d'un vieux mol asia- 
tique qui signifie insouciance) se rattachent aux especes dont 
nous venons de parler. Le vrai dhole est represente comme etant 
d'urie taille intermediaire entre le loup et le chakal, assez 
mince, de couleur bai clair, avec une tele angulaire et des yeux 
pergants. Ses formes generates rappellent celles du levrier ; sa 
queue est droite et non touffue, ses oreilles larges, ouvertes et 
triangulaires ; son nez, son museau, le derriere de ses oreilles 
et ses pattes sont couleur de suie. II chasse en troupes nom- 
breuses, et lorsqu'il est sur la voie, il fait entendre, dit-ori, un 
cri qui ressernble a celui du chien a renard, entremele d'urie 
espece dc glapissement. Le docteur Daniel Johnston a vu une 
troupe de dholes attaquer un sanglier. 11s ont etc quelqucfois 
apprivoises et employes comme cbiens de cbasse. Le eapitaine 
Williamson reconnait leur vitesse, mais il pretend qu'on ne 
peut compter sur eux pour chasser a courre, attendu qu'ils 
sont sujets a lacher pied pour se jeler sur des chevres ou des 
rnoutons. Us sont neanrnoins precieux pour la cliasse au sati- 
glier. Le vrai dhole, qui parait etre assez rare, se rencontre 
principalement dans les monts Rharngany, et quelquefois dans 
les Ghates occidentales. Le cbien sauvage de Ccylan est aussi 
un dhole, aussi bieri que les chiens de Dakhun. 

Le paria, chieri sauvage, est plus gros que le chakal, niais il 
est bas sur pattes, et rappelle a cet egard le basset ; sa queue, 
de moyenne longueur, et peu flexible, est plus fournie de poils 
a 1'extremite qu'a sa naissance ; ses oreilles sont droites, poiri- 
tues et tournees en avarit ; ses yeux sont de couleur noisette : 
I'epaisseur de sa fourrure varie suivant la latitude, et la cou- 
leur rougeatre de son corps est plus foncee dans le Nord que 
dans le Midi, oil les parties superieures ont un ton argente au 
lieu d'une teinte noir. 

Les parias domestiques de J'lndc ibi'inent, il est vrai, une 



LES CHIENS SAUVAGES. 85 

race tres-melangee, quelquefois les instincts de la vie sauvage 
se trahissent encore chez eux, et souvent ils off rent, dans leur 
aspect, les signes les moins equivoques de degeneration. 
Bruyants et laches, ils ne manquent cependant pas d'une cer- 
taine sagacite; aussi les Chekaris les dressent-ils a leur ma- 
niere particuliere de chasser, et les paysans les emploient ega- 
lement pour le meme objet. On est fort etonne de trouver dans 
ces animaux negliges les m6mes qualites qui distinguent leurs 
freres plus heureux de 1'Europe. Ils sont souvent, en effet, plus 
negliges et plus miserables que les chiens du Levant. On enlre- 
tient des crocodiles dans les fosses de certains forts de Kama- 
tic, et tous les chiens parias trouves dans 1'enceinte de la place 
sont jeles en pature a ces monstres devorants. 

les parias d'Egypte, c'est-a-dire les chiens des rues, quoiquo 
aussi bien degeneres par suite de Tirregularite de leur genre 
de vie et de leurs croisements continuels avec des roquets do 
basse extraction, conservent encore des traces d'un sang pur 
et ancien : ces traces nous conduisent au levrier akaba des de- 
serts, espece feroce et de grande taille, fort estimee des Be- 
douins nomades, qui s'en servent pour chasser 1'antilope et 
pour garder leurs tentes et leurs bestiaux. Cette espece off re 
beaucoup^d'analogie, par sa forme et son caractere general, 
avec ces animaux de la race canine qu'on voit representes sur 
les anciens monuments de 1'Egypte. Toutes les especes sau- 
vages ayant les oreilles droites, tandis que la plupart des es- 
peces domestiques les ont rabatlues, on a pense que ce dernier 
caractere etait le resultat de la domesticite. On trouve sur les 
tombeaux des rois thebains, qui datent de plus de trois mille 
ans, des figures de levriers et d'autres chiens ayant presque 
invariablement les oreilles droites, tandis que les sculptures 
grecqucs du temps de Pericles, plus modernes de pres d'un 
millier d'annees, commencent seulement a presenter une es- 



86 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

pece correspondante a\ec les appendices des organes de I'ouie 
a demi-rabaitus. On ne voit pas dans les anciennes sculptures 
persanes de Takhti Boustan (del'epoque des Parthes) de chiens 
aux oreilles pendantes. Le colonel Hamilton Smith n'a pu in- 
diquer qu'une seule figure orientale, tres-ancienne, d'un chien 
ayant les oreilles tout a fait pendantes ; c'est dans un sujet de 
chasse egyptienne, public par Caillaud, et tire, a ce que nous 
croyons, des catacombes dont nous parlions lout a 1'heure. Ce 
n'est point un levrier, mais un lyemer (de lymme, courroie) ou 
chien mene en laisse, le chasseur qui 1'accompagne tenant son 
arc a la main. Le colonel suppose que c'est le chien elymeen, 
qui fut peut-etre introduit en Egypte par les rois pasteurs, ou 
ramene par Sesostris apres son expedition a 1'Oxus. On peut 
dire, d'une maniere generate, que les oreilles des chiens do- 
mestiques etaient originairement droites et pointues dans 
toutes les especes a longs poils et a museau allonge; a demi 
rabattues dans les especes a museau allonge, mais a poils ras, 
et pendantes dans les especes a museau arrondi. 

On peut encore mentionner, com me ayant une certain c affi- 
nite avec les chiens rouges et avec les dholes, une rernarquable 
espece sauvage deTAustralie, qu'on appelle le dingo de la Nou- 
velle-Hollande. Quelques personnes pretendent que c'est une 
espece importee, et la zoologie tres-exclusive de la grande lie 
meridionale oil on la trouve aujourd'hui ne rend pas cetle liy- 
pothese inadmissible. Le dingo est peut-etre, parmi les grands 
quadrupedes, le seul lien qui rattache d'une immiere quelcon- 
que les produits animaux de ce pays avec ceux des autres 
contrees : son caractere anormal dans cette meme localite est 
1'argument qu'invoquent ceux qui voudraient le iaire conside- 
rer comme une espece importee plutot qu'indigene. On ne 
possede, toutefois, aucune preuve, soil directe, soil tradition- 
nelle, de cette importation. TI faut prendre, en attendant, le dingo 



LES CHIENS SAUVAGES. 87 

ou nous le trouvons, et cet animal se rencontre avec tous les 
attributs essentiels d'une bete sauvage. II parait 6tre repandu 
dans toute 1'Australie, au moins dans tout ce que nous connais- 
sons de cette terra fere incognita, et il chasse soit par couples, 
soit par petiles families de cinq a six. C'est un animal fort et 
de grande taille, aussi actif que feroce; et lorsqu'il attaque des 
moutons, il semble prendre plaisir a en tuer le plus grand 
nombre possible, plutot par une sorte d'instinct sanguinaire 
que pour satisfaire aux exigences naturelles de la faim. 

A un defrichement appele New-Billholm, a environ cent 
soixante-dix milles de Sidney, un de ces dingos tua en une 
seule matinee quinze belles brebis. Quand la terre de Van 
Diemen commenca a etre colonisee par des cultivateurs euro- 
peens, leurs troupeaux eurent aussibeaucoup a en souffrir ; et 
telle etait 1'adresse en meme temps que la ferocite de ces 
chiens sauvages, que les gardiens et les feux etaient a peu pres 
impuissants centre eux. Douze cents moutons et agneaux 
furent, dans Tespace de trois inois, enleves ou detruils dans 
un seul etablissement ; sept cents dans un autre. 

Lorsque ces animaux sauvages rencontrent des chiens do- 
mestiques, ils sejettent aussitot sur eux pour les devorer. 11s 
montrenten pareil cas beaucoup plus de courage que les loups, 
et poursuivent les chiens de chasse pour ainsi dire jusqu'aux 
pieds de leur maitre. Un dingo amene en Angleterre, et dont 
on supposait les moeurs fort adoucies par une longue traversee, 
ne fut pas plutot debarque qu'il se rua sur un pauvre ane peu 
prepare a cette attaque, el qui aurait ete mis en pieces si on 
n'etait venu promptement a son secours. Un autre, au Jardin 
des Plantes de Paris, s'elanc,ait centre les barreaux des loges 
des betes feroces, lors meme qu'il voyait ces loges occupees 
par un jaguar, une panthere, un ours, avec lesquels il n'elait 
cerlairiement pas de force a lutter. 



88 1IISTOIRE DES RACES DE CHTENS. 

Prives de la liber te, ces memes animaux, dit-on, deviennent 
pour la plupart muets; ils ne hurlent pas, n'aboient pas, et ne 
manifesterit qu'en montrant leurs dents les sentiments qui les 
agitent. 

Les jardins de la Societe zoologique de Londres possedent 
depuis longtemps plusieurs individus de cette espece, qui 
n'ont jamais pu, ou voulu aboyer comme les autres chiens 
dont ils sont entoures. Cependant, quandunetranger se montre 
ou quand arrive Pheure de manger, le hurlement des dinyos 
est le premier bruit qu'on entend, et ce bruit domine tons 
les aulres. A 1'efat de liberte, ils poussent de temps a autre 
un cri lugubre et prolonge. Ils paraissent, malgre leur na- 
ture sauvage, avoir beaucoup d'affection les uns pour les 
a utres. 

Un voyageur connu, M. Oxley, inspecteur general de la Nou- 
volle-Galles du Sud, raconte le fait suivant : 

Nous tuames un clrien du pays, et nous jetarnes son corps 
sur un buisson. En repassant par le meme endroit, nous le 
trouvarnes a trois ou quatre toises du buisson, et, couchee au- 
pres, la femelle mourante : il est probable qu'elle etait la de- 
puis le jour ou le chien avait ete mis a mort. Elle etait telle- 
ment faible et amaigrie, qu'elle ne put meme se deranger a 
notre approche; nous crumes faire un acte de cbarite en lui 
tirant un coup de fusil. 

J'ajouterai que les naturels Ont apprivoise le dingo a leur 
fac^on, et qu'il les aide a chasser Temu et le kangurou. II s'ac- 
couple, dit-on, moins facilement avec le chien ordinaire que 
celui-ci avec le loup, quoiqu'on ait des exemples de ces croise- 
ments. Les metis conservent une grande partie des mows 
sauvages du dingo. Les petits sont bien faits et joueurs, mais 
ne brillent pas par leur docilite. Ils heritent d'une disposition 
naturelle a fouiller la terre, comme s'ils voulaient se creuser 



LES CHTENS SAUVAGES. 8 

des terriers, et, tout jeunes encore, ils attaquent la volaille, 
habitude dont on ne peut jamais les guerir. 

II ne faut point oublier dans cette nomenclature raisonnee 
des chiens sauvages, le quao, qui se trouve dans 1'Inde, au mi- 
lieu des montagnes du Ramghur, dont les oreilles sont pointues 
et la queue noire. 

Le chien de Sumatra, dont le nez est pointu, les yeux obli- 
ques, les oreilles droites, les jambes hautes, la queue pendante 
et tres-touffue, plus grosse au milieu qu'a sa base. Son pelage 
est d'un roux ferrugineux, plus clair sur le ventre. 11 vit a 
Petal sauvage dans le pays de Sumatra. 

Dans les montagnes de PHimalaya, on rencontre encore le 
wah, qui a le museau pointu et la tele allongee, les oreilles 
droites et pointues, le poil brun et soyeux, laineux a sa racine, 
d'un gris cendre sous la gorge, avec deux taches noiratres sur 
les oreilles, et la queue touffue. 

Je passe au poul de la Nouvelle-Islande, moitie plus petit que 
le dingo , ayant un museau pointu , les oreilles courtes et 
droites, les jambes greles, le pelage ras, brun et fauve. Get 
animal, tres-hardi, courageux et vorace, n'est chasse par les 
habitants que pour etre mange a Petat de gibier. 

Le koupara, ou chien yrabin de la Guyane, est une variete du 
chien domestique. Son pelage est cendre et strie de noir en 
dessus, d'un blanc jaunatre en dessous; ses oreilles sont bru- 
nes, droites, courtes, garnies de poils jaunatres en dedans; 
les cotes du cou et le derriere des oreilles sont fauves ; les 
tarses et le bout de la queue noiratres. Par ses qualites morales, 
il le dispute a nos chiens les plus intelligents. 

Le koupara vit en famille dans la Guyane frangaise, ou on le 
rencontre en troupes composees de sept ou huit individus, ra- 
rement plus ou moins. II se plait dans les bois ou coulent des 
rivieres peuplees d'ecrevisses et de crabes, qu'il sait fort bien 



00 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

pecher, et dorit il fait sa nourriture de predilection. Quand 
cette ressource vient a lui rnanquer, il chasse les agoutis, les 
paccas el autrespetits mammiferes. Erifm,faute demieux,il se 
contente de fruits. II est pen farouche, et s'apprivoise avec la 
plus grande facilite. line fois qu'il a reconnu son maitre, il s'y 
attache, ne le quitte plus, ne cherche jamais a retourner a la 
viesauvage, et devient pourtoujours le commensal dela mai- 
son. II s'accouple sans aucune repugnance avec les chiens, et 
les metis qu'il produit sont tres-estimes pour la chasse des 
agoutis et desakouchis. Ces metis, croises de nouveau avec des 
chiens d' Europe, produisent une race encore plus recherchee 
pour la chasse. 

Dans noire colonie franchise on trouve egalement le petit 
koupara, d'une taille moindre que le precedent, dont la tele 
est plus grosse, le museau plus allonge, et la robe au poil long 
et noir. Les sauvages Guaranis 1'elevent pour la chasse de pre- 
ference a tous autres. 

Le korsac duBengale est de la taille d'un chat; son poil gris 
fauve, uniforme sur le dos, devient d'un blanc jaunatre par 
dessous. Ses membres sont fauves; la queue fort longue, tou- 
chant a terre et noire a rexlremile. Ghacune de ses joues esl 
ornee d'une raie brune. On le trouve dans la Tarlarie et dans 
les Indes. 

Les korsacs vivent en troupes dans le desert, non dans les 
bois, mais dans les steppes converts de bruyeres, ou sans cesse 
ils sont occupes a chasser les oiseaux, les rats, les lievres el 
autres petits.animaux. Pendant la nuit, ils font enlendre leur 
voix, moins glapissanle que celle des chakals, mais lout aussi 
desagreable. Ils s'accouplent au mois de mars ; la femelle porle 
aulanl de jours que la chienne, el melbas, en mai ou en juin, 
de six a huit pelits, qu'elle allaile pendant cinq ou six se- 
maines. Elle les fait sortir ensuile de sa relraile, leur apporle 



LES CHIENS SAUVAGES. 91 

a manger, et leur apprend peu a peu a choisir leur nourriture 
et a chasser. Ces animaux n'ont pas moins de finesse que le re- 
nard pour s'emparer de leur proie, consistant quelquefois en 
nids de canard et autres oiseaux dont ils mangent les ceufs et 
les petits. On dit que le korsac ne boit jamais, rnais il est per- 
mis d'en douter nonobstant 1'affirmation de Georges Cuvier. 
Get animal, si peu connu en France qu'on va le voir a la Mena- 
gerie comme une curiosite, a neanmoiris ete commun a Paris 
sous le regne de Charles IX, parce qu'il etait de mode chez les 
dames de la cour d'en avoir au lieu de petits chiens ; elles le 
designaient sous le nom d'adive, et le faisaient venir a grands 
frais de 1'Asie. 

Dans les monies contrees, on trouve le karagan, petit chien 
de la forme du korsac, seulement d'une taille un peu plus 
grande; son pelage, d'un gris cendre au-dessus, est d'urt 
fauve pale sous le ventre. Sa fourrure est fort recherchee. 

Le kenlie du cap de Bonne-Esperance, de la Nubie, de 1'Abys- 
sinie et du Sennaar, est une espece curieuse qui porte sur le 
dos une plaque triangulaire d'un gris noiratre onde de blanc, 
large sur les epaules, et finissant en pointc vers la base de la 
queue; ses flancs sont roux, sa poitrine et son ventre blancs ; 
sa tete est d'un cendre jaunatre; son museau roux, ainsi que 
ses pattes ; sa queue, qui descend presque jusqu'a terre, a 
deux on trois anneaux noirs sur son tiers posterieur, ainsi que 
son extremite. 

Le chien-hnp de Java ressemble fort au loup ordinaire pour 
les formes et pour la taille, mais ses oreilles sont plus petites ; 
son poil est d'un brun fauve, noir sur le dos, a la queue et 
aux pattes. C'est le voyageur Leschenault qui 1'a decouverl 
a Javn. 

Le Ischerno-burol de la Russie est un loup noir qui reside 
dans les steppes de cet empire, et que Ton rencontre par basard 



92 HISTOIRE MS RACES DE CHIENS. 

dans nos montagnes de France. Sa robe est cntierement noire 
et sa ferocite redoutable. 

Tant que les chiens n'ont pas entierement depouille leur na- 
ture sauvage, ils devorent le roi de la creation avec aussi 
peu de scrupule ques'ils'agissaitdu dernier des animaux sou- 
rnis a son empire. Sur les champs de bataille on les rencon- 
tre meles aux vautours et aux chakals, et les aidant activement 
a remplir la mission que la nature sernble leur avoir donnee. 
Lord Byron les vit, a Constantinople, devorant sons les rmirs 
flu serail les cadavres des janissaires insurges et vaincus; do 
la ces vers si connus du Siege de Corinthe : 

Du crane d'un Tartare ils enlevaient la peau 
Comme on pele une figne ail moyen du couteau. 

La chasse a courre contribue a entretenir les instincts san- 
guinaires au sein meme de la domesticite : n'a-t-on pas \u des 
chiens courants devorer des malheureux qui s'etaient laisscs 
tomber dans leur chenil, ou qui avaient eu I'imprudence d'y 
entrer sans etre munis d'une arme pour les tenir en respect? 

Robert Bruce depista les chiens qu'on avait mis sur sa trace 
en traversant une petite riviere, et en s'elanc,ant sur un arbre, 
sans toucher le bord. Wallace se sauva en tuant un de ses com- 
pagnons dont il suspectait la fidelite ; les chiens s'arreterent 
devant le sang repandu, dont la vue les troubla et emoussa en 
quelque sorle la finesse de leurs perceptions. Du reste, il ne 
devait pas etre toujours facile de se soustraire a la poursuilo 
des chiens. 

Robert Boyle raconte qu'un limier suivit une fois un domes- 
tique a la piste pendant plusieurs milles, le long d'une route 
publique, jusqu'a la maison ou il demeurait, sur la place du 
marche d'une certaine ville, sans etre un seul instant mis en 
defaut par la multiplicite des traces etrangeres. 



LES CHIENS SAUVAGES. 95 

Les limiers, reserves jadis pour chasser les princes etles he- 
ros, ne f'urent plus guere employes par la suite qu'a traquer des 
bra conniers et des criminels vulgaires. Us etaient depuis long- 
temps reduits a ces ignobles lonctions, lorsqu'ils procurerent 
la capture du dernier rejeton dela royaute qu'ils eurent 1'hon- 
neur de poursuivre, I'infortune due de Monmouth ; ils le de- 
couvrirerit dans un fosse ou il s'etait cache apres la b^taille de 
Sedgernoor. 

L'emploi du chien a la guerre est un article ires-con testable 
dans le code du droit des gens. 



LES CHIENS DE GARDE 



Les chiens de berger appartiennent sans contredit a la race 
la plus vieille du monde; ils tiennent a la fois du loup et du 
renard. Leur museau pointu, leurs oreilles droites, 1'epaisseur 
de leur poll, souvent laineux et foule, leur queue allongee et 
\elue, leur robe generalement de couleur sombre, leur saga- 
cite et leur intelligence, denotent un animal deja tres-remar- 
quable a Tetat sauvage et maintenant sans rival dans la place 
que lui a faite la civilisation. 

La taille de ces animaux est generalement moyerme, et ce- 
peridant il existe certains chiens de berger aussi hauts sur 
jambes que les terre-neuve. D'ordinaire la bete est peu fami- 
liereettres-indifferente aux caresses deThomme, .dont il est le 
serviteur sans etre pourtant son ilote, car il Faide dans son 
office de gardeur de brebis ou de boeufs, avec une sagacite qui 
fait souvent le quadrupede 1'egal du bipede. 

Quel que soit le pays dans lequel on etudie le chien de her- 



LES CIIIENS DE GARDE. 



95 



ger, quelle que soil la race a laquelle appartienne Pindividu, 
on le trouve toujours fidele, obeissant et incorruptible. 

Selon toute probability le chien de berger n'a point change 
de forme : sa race est toujours la meme. 

On en compte eri France plusieurs tres-remarquables, entre 
a utres, celle des chiens de Brie, dont le poil soyeux et long est 
de couleur fauve ou isabelle. La taille varie de O'"j60 a O m ,70 





1,E CHIEN DE BERGEU. 



de hauteur, quelquetbis O m ,8(), et la longueur de l m ,25 a l m ,50. 
La plupart de ces chiens ont la queue coupee; cependant, 
un grand nombre de bergers prouvent un meilleur gout que 
leurs confreres et laissent a leurs chiens de tres-beaux panaches 
naturels. 
Les chiens de la Crau 1 sont de grands quadrupedes a la robe 

! Vaste plaine couverte de cailloux qui s'etend, dans le departeinent des 
Bouches-du-Rlione, entre Aries et Saint-Chamas. 



96 HiSTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

fauve ou noire quelquefois blanche comme neige au pelage 
loufl'u, munis de grandes oreilles droites et pointues, favorises 
par une queue aux poils splendides. 

On cite encore, parmi nos races franchises, une variete con- 
nue sous le nom de chien de montayne, tres-repandue dans tous 
nos departements, plus haute sur paltes que les chiens deBrie, 
le poil court sur la tete et les epaules, qui devient laineux 
comme celui du caniche sur le dos et la croupe, ou il est comme 
1'oule par larges plaques allorigeesassumant une teinte rougeatre. 

Les chiens toucheurs, autrement dit les animaux apparte- 
narit a la race canine de berger, destines a aider les conduc- 
leurs de bestiatix, sont dociles au dela de toute expression, et 
leur ressemblance avec leurs congenercs est vraiment remar 
quable, quoique leurs habitudes soient tout a fait differentes. 
Dans certaines contrees de France et d'Angleterre surtout, la 
surveillance des troupeaux de boeufs est entitlement abari- 
donnee aux toucheurs, dont le prix s'est souvcnt eleve a 
des sommes fabuleuses. Les conducleurs se fient si bien a la 
sagacite de leurs chiens, que maintes Ibis ils suivenl un autrc 
chemin, pour vaquer a differentes affaires, se trouvanl ainsi 
debarrasses du soin de ramener a leur etable les boeufs qu'ils 
ont achetes au marche, ou dans les fermes. 

J'ai \u, en Amerique, un de ces toucheurs partir d'une metai- 
rie avec un troupeau qu'il devait conduire, de Westfarms a New- 
York, une distance de douze lieues, et amener tout le betail a 
1' enceinte habituelle ou son maitre avait coutume de se pla- 
cer le jour du marche, enceinte qui etait d'avance preparee 
pour lui. 

La plus grande parlie de ces chiens riaissent sans queue na- 
turellement, mais on attribue avec raisori cette anomalie a une 
transmission hereditaire provenant de la section de cet appen- 
dice, faite aux ancetres de ces animaux. 



LES CH1EINS DE GARDE. 97 

Les chiens de berger anglais et e'cossais sont urie race dont 
la structure differe essentiellementde celle de leurs congeneres 
de France. On dirait des enormes renards au poil long, aucou 
entoure d'une fourrure epaisse, a la queue pareille a celle du 
lerre-neuve, ou plutot semblable a unc criniere fourree et 
frisee, legerement tordue en trompette. Le museau pointu d'un 
levrier, les pattes fines, Pceil vif, quoique enterre sous d'epais 
sourcils, les oreilles droites ou seulement retombant en avant : 
telle est la description exacte du scotch sheep-dog, animal a 
la robe grise, striee de taches noires. 




CHIEN DE BERGER (RACE COLMEY) ECOSSAIS. 

11 existe aussi une variete dont le poil est noir, marque de 
feu, c'est la plus estimee. Ils ont souvent le poitrail blanc et 
la pointe de la queue de la meme couleur. Les ergots supple- 
mentaires des pattes de derriere sont generalement doubles. 

7 



98 11IST01RE DES RACES DE CHIENS.' 

Les chiens de berger russes ou siberiens sont d'enormes arii- 
inaux ayarit de grandes analogies avec nos grands chiens deBrie, 
et pourtant ils ressemblent fort a des loups demoyerme taille, 
tant pour la forme que pour le poll. Leur robe, composee de 
soies Ires-longues, est feutree depuis les epaules jusqu'a Fextre- 
miledela queue, cequi est singulier et Ires-prise des amateurs. 

Le chien de garde chinois, d'un fort beau galbe, qui vient du 
Celeste-Empire, est tres curieux. 11 y en avait un specimen a 
['Exposition de 1865, qui attira fort 1'attention des amateurs. 
Je ri'ai pas de grandes notions sur cette race exotique et, eu 
egard a mon ignorance du chinois, il m'a etc impossible de 
me procurer des documents dans les livres du pays. 

En Allemagne, il existe une race de chiens de berger de pe- 
tite taille, remarquable par une queue fournie de tres-longs 
poils, ayant le museau court, la robe rude, generalement noire 
ou d'un brun pale. Tres-affectueux pour leur maitre, fort in- 
telligents, ils sont recherches par tous ceux qui aiment les ani- 
maux u tiles el agreables. 

Le chien de Pomeranie, autrement appele chien pour loups, est 
destine, comme le dit son nom, a proleger les troupeaux conlre 
ces carnassiers. Un museau pointu, des ofeilles courtes el 
droites, la taille d'un loup ; une robe, des oreilles jusqu'a Fex- 
trernite de la queue, bien fournie de poils, a 1'exception du 
museau et des pattes, le tout de couleur noire, grise ou blan- 
che quelquefois jaune ; telle est la description de cet animal. 

Les chiens de garde et de montagnes sont encore une variele 
de la race canine qui a dans la nature de nombreux speci- 
mens. Leur laille colossale, leur poil dur et frise, de fac.on a 
pouvoir resister aux intemperies de 1'atmosphere, la largeur 
de leur front, la longueur de leur museau, la forme de leur 
poitrine, et la force apparente et existante de leur marche, 
font de ces quadrupedes une classe hors ligne que riiomme 



LES CHIENS DE GARDE. 99 

a bien fait d'attacher a sa personne et d'adapter a ses besoins. 

D'autre part, leur forte taille leur permet de hitter centre des 
ariimaux sauvages et dangereux , des loups, des lynx , et c'est pour 
cette raison que nous avons choisi et fait multiplier ces diverses 
races, afin d'avoir nos maisons et nos personnes protegees. 

La plus remarquablerace parmi leschiens de garde etde mon- 
lagnes est celle connue sous le nom generique dechien desPyre- 
nees, betes de forte taille, au poil blanc, strie de plaques orange,' 
ocre ou grises a la tete et au cou ; ayant la queue touffue, douees 
d'un courage feroce et defendant avec une audacesans pareillele 
maitre, le troupeau et Fhabitation attaqiiee par les animaux car- 
nassiers, oupis encore paries hommes mis auban de la societe. 

Les chiens des Alpes, pareils pour la forme aux precedents, 
n'ont de difference avec eux que la longueur du poil et la 
droiture des oreilles, qui se tiennent debout comme celles 
des chiens loulous. 

Les chiens de Leonbery sont de grands animaux aux mem- 
bres enormes, aux tetes proeminentes, aux longues levres, qui 
ressemblent fort aux chiens du mont Saint-Bernard, race par- 
ticuliere qui occupe un rang important dans notre civilisation, 
grace aux services qu'ils rendent dans les Alpes aux voyageurs 
surpris par les neiges et engloutis par les avalanches. On a 
raconte et on raconte encore des histoires merveilleuses de 
1'intelligence de ces animaux qui, guides par un instinct tout 
particulier a leur nature, s'aventurerit dans les sentiers les 
plus deserts, les plus dangereux, et arrachent souvent a la mort 
un malheureux sur le point de perir. 

Le chien du mont Saint-Bernard , autrement dit Ye'payneul des 
Alpes, est une espece distincte qui ne se trouve que dans cette 
partie du vieux continent resserree entre la Suisse et la Savoie. 
Leur race est evidemment espagnole, autrement dit pyreneenne. 

Jl est inutile d'apprendre a tous rues lecteurs, qui le saveril 



100 HISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

aussi bien que moi, les dangers que Ton court le long dcs pen- 
tes abruptes des moniagnes, rendues glissantes par la glace 
fondue ou par la neige amoncelee qui recouvre souvent des 
abimes sans fond. Le sentier qui frole la montagne laillee a pic, 
est coupe au-dessus d'un precipice, et malheureux est celui qui 
se trouve force de passer par la. L'avalanche (qualifiee d'/iorw- 
dftepar 1'auteur du pocme de Guillaume Tell) se delache mainte 
Ibis des flancs du rocher et ensevelit le voyageur. Mais celui- 
ci a-t-il evile la mort, il court encore le peril d'errer, en 
cherchant sa route, au milieu d'une solitude glacee, vaste lin- 
ceul de neige, et de voir arriver la mort sans avoir atteint uri 
asile. S'il se couche, s'il s'endorl, c'est un homme perdu : le 
froid glace ses membres, et, comme la neige tombe sans cesse, 
ce corps inanime n'offre plus qu'une masse informe qui ressem- 
ble aussi bien a un rocher qu'a une creature humaine. 

Le couvent du mont Saint-Bernard, place au sommet des 
Alpes, au milieu d'une des routes les plus dangereuses du mont 
Blanc, conserve avec le plus grand soin la race des chieris de 
secours dont la gravure ci-contre est la parfaite image. 

La nuit, quand la rafale siffle et fait rage dans les ravins 
alpcstres, on ouvre le cbenil et les chiens s'elancent au dehors, 
portant a leur cou un barillet de spiritueux destine a ranimer les 
forces des malheureux qu'ils vont decouvrir dans la montagne. 
Lo flair de ces bons animaux est tel que le voyageur tombe, fut-il 
reconvert de 6 pieds de neige, ils reussiraient a le depister. Les 
voyez-vous creusant la neige et ecartant les obstacles, se reposant 
de temps a autre pour aboyer etpousser ces longs rugissemerits 
qui, repercutes par les eclios, vontamener pres de Phomme eri- 
gourdi les bons peres du convent. En effel, un moine semonlre 
au detour du sentier, il accourt, le voyageur est sauve, car le 
religieux charitable va 1'aider a regagner le toit hospilalier au 
somrnet duquel s'elevc la croix de ia Redemption. 



LES CIIIENS DE 

Les c/titftts rfw Saint-Bernard ont generalement la robe fauve 
fonce a I'extremife teintee de noir. Leur poitrail est d'un poll 
blanchatre comme le dessous du ventre et la poinie de la queue. 
La tele est large, le museau carrc et les oreilles courtes. La 
bonte la plus grande est 1'apanage de ces chiens sauveteurs, 
dont plusieurs ont manifesto des prodiges de bravoure. 

On cile, enlre aulres, un cbien, nomme Barry, qui portait a 
son collier une medaille inentionnant ses exploits graves sur 
les deux faces, avec les noms de ses debiteurs et les dates des 
evenements. Barry avait sauve la vie a quaranle personnes. 11 
mourut dans les circonstances suivantes. Tin courrier sarde, 
vcnant de France, avait atteint le Saint-Bernard, ct, malgre les 
moines qui le prevenaient du danger, il voulut s'en aller an 
village de Saint-Pierre, ou Patlendait sa famille, qui devait 6tre 
fort en peine sur son compte. Ne pouvant vaincre Pobstination 
de cet bomme, on lui donna deux guides et deux chiens, dont 
Tun etait 1'illustre Barry. Les cinq 6tres animes s'eloignent, 
mais a une demi-lieue du couvent, Pavalanche les engloutit 
fous et on ne retrouve leurs cadavres qu'a la fonle des neiges. 
Un peu plus loin, a une demi-lieue, le meme bloc de neige 
avait enseveli les parents du courrier qui se rendaient au con- 
vent afin de savoir si celui qu'ils cberchaient etait arrive dans 
ce saint asile. 

Une trcs-belle lithographic que j'ai cue entre les mains re- 
presente Barry, portant sur ses epaules un charmant enfant, 
sauve par lui dans le glacier de Balsore. La jolie creature 
serre de ses petits bras le cou du noble chien, qui semble tout 
glorieux de la conquete qu'il vient de faire sur la mort impi- 
toyable. En regardant ce dessin on sent des pleurs s'echapper 
de ses yeux. 

En Tan 1820, -cette race disparut, a 1'exception d'un seul 
individu, et les moines du morit Saint-Bernard reussirent a 



m , jtlSTOlRE DBS RACES DE CHIENS. 

repeupler leur chenil en accouplant cet etalon avec des lices 
de Leonberg. Le chien du mont Saint-Bernard est d'une taille 
de O m ,70 a IU ,8U de hauteur. La couleur de son poll est 
rougeatre ou fauve, et le museau noir, souvent strie de la 
meme nuance que la robe. Sa tete ressemble a celle du matin 







CHIEN DU MOIST SAlM-BKldNARH. 



anglais, quoique plus epaisse. Le poil rude de quelques chiem 
du Saint-Bernard laisse croire a tin croisement ancien avec le 
chien a sangliers. 

Les mdtins fran?ais, que les Latins appelaient canis lama- 
rim, race croisee dont la tete est allongee, le front plat, les 



LES ClliENS I)E GARDE. 103 

orcilles pendantes et la robe generalement fauve, sont une 
variete de la race canine qui est, a la tbis, chien de berger et 
chien de garde, fonction dont elle s'acquitte generalement avec 
la fideliie la plus grande et une sagacite sans pareille, quoique 
1'on ne soit pas porte a lui accorder tout d'abord une grande 
intelligence au simple examen du crane. 

Les chiens des Abruzzes sont encore une belle et bonne race 
a 1'aspect hardi, aux moeurs courageuses, a la demarche elas- 
tique. Us appartiennent aux animaux qui servent tout a la fois 
a la defense de 1'homme et a la conduite des troupeaux, Leur 
aspect est veritablement imposant. On comprend, rien qu'au 
simple examen de ces nobles betes, quels services elles peuvent 
rendre aux bergers de ces provinces napolitaines dont Fa pat hie 
naturelle, 1'indolence de lazzaronc, doit ctre slimulee et pour 
mieux dire assistee par un compagnon actif et devinant les de- 
sirs de son maitre. 

Leur poil est d'un blanc pur, quelquefois melange de fauve. 

Lors de la presence dans le Gevaudan de cct illuslre loup- 
rervier qui desola cette province, en 1765, le chevalier An- 
thoine, porte-arquebuse du roi Louis XT, envoye par ce mo- 
riarque pour combattre et mettre a mort cette horrible bete, 
amena avec lui des chiens des Abruzzes qui Paiderent fort ;i 
remporter la vicloire 1 . 

Je citerai encore les matins de Bretayne, dont le poil est noir, 
quelquefois poivre et sel, ou fauve et noir, et les mdtins d'Es- 
pagne, qui sont roux ou marrons. 

Les chiens de Camaryue sont indubitablement les descen- 
dants des chiens des Alpes et des Pyrenees. On s'en sert, dans le 
Delta du Rhone, pour conduire les troupeaux et garder les mai- 
sons. Leur robe est d'une entiere blancheur, sans etre le- 

1 Voir le volume intitule: Bourres de fusil, ou j'ai raconte au long cette hi?- 
toire. Chez Dentu, libraire, Palais-Royal, 



104 IHSTOJRE DES RACKS DE CHIENS. 

gere, car le poil en est frisc et laineux. Joignons a cette des- 
cription des yeux bleus rarete chez les animaux des 
oreilles pointues, retombant en avant, des paites un peu courtes 
et les phalanges de ces pattes largement palmees. 

Les chiens de Saint-Dominyue et du Mexique se rapprocheril 
plus de la forme du loup que de celle du chien. On les emploie 
pour trainer de petites voitures, afm de s'eviter la peine de 
legers transports. 

Les Newfoundlands anglais, chiens de Terre-Neuve, race 
herculeenne, tres-aimee et fort estimee en Europe sont chacun 
le sait des epagneuls geants, originaires de 1'ile pres de la- 
quelle on peche la morue et dont les habitants s'occupent 1'hiver 
a couper du bois pour le conduire a la ville de Saint-John, I'eto 
a encaquer des morues. A Terre-Neuve, ce sont les chiens qui 
remplissent Fofflce de chevaux et de mulcts : ce sont eux qui 
trainent les fardeaux sur des traineaux, comme les rennes en 
Laponie. Ces pauvres animaux, dont la nourriture est fort in- 
suffisante et se compose tres-souvent de poisson pourii, sont 
d'un courage et d'une resignation uniques et admirables. Un 
tres-grand nornbre de ces quadrupedes ilotes meurent de fa- 
tigue et d'epuisement avant la fin de 1'hiver. Pendant la saison 
de la peche, la plupart de ces pauvres betes sont abandonnees 
a elles-memes. Forcees par la faim, on les voit se reunir en 
nombre pour chasser et braconner, de fac.on a assurer leur 
vie contre les atteintes de la faim. 

Dociles et serviables, les terre-neuve sont d'une fidelite a 
toute epreuve et d'un devouement tel qu'ils defendent, au prix 
de leur existence, leurs maitres et leur propriete, de quelquc 
nature qu'elle soit, le logis ou les objets confies a leur garde. 
11 ne leur manque qu'une chose, selon moi, la faculte de la pa- 
role, a laquelle ils suppleent par 1'expression de leurs yeux. 

II est inutile, sans doute, de mentionner ici ce fait connu 



LES CHIENS DE GARDE. 105 

que 1'element dans lequel vit un terre-neuve est plutot 1'eau 
que la terre : et les cas de sauvetage accomplis par ces nobles 
betes sont si nombreux, qu'on ne les compte plus. Ghacun a lu 
les vers celebresde Byron, qui pleura longtemps la mort d'un 
terre-neuve qui 1'avait suivi dans ses voyages et qui traversa 
avec lui a la nage la voie liquide ou passait Leandre pour re- 
trouver Hero. 

The poor Dog! in life the firmest friend, 
The first to welcom, foremore to defend; 
Whose honest heart is still his masters's own ; 
Who labours, fights, lives, breathes for him alone ! 

L'intelligence du terre-neuve est surprenante ; je ne citerai 
pour la prouver que le fait suivant, dont je garantis 1'authenti- 
cite. 

Un de mes amis demeurant a Asnieres, M. de R , possede 

une tres-belle chienne de cette race qui dedaigne d'ordinaire les 
roquets des environs, habitues a lui aboyer aux jambes quand 
elle passe sur les chemins. Un jour un loulou, plus temeraire 
que les autres, poussa 1'audace jusqu'a mordiller les talons de 
Zora, tel est le nom du chien de mon ami. Cette liberle 
passait les bornes. Le terre-neuve, qui n'a pas, apres toul, la pa- 
tience d'un ange, saisit le coupable par la peau du cou, le porla 
tranquillement au bord du quai et le laissa tornber dans la 
Seine. Le malheureux loulou pataugeait d'une terrible fac,on; 
la berge etait abrupte; ii avait deja fait mainte et mainte tenta- 
tive inutile pour prendre pied, et poussait des cris lamenla- 
bles. En un mot il allait couler, lorsque la grosse chienne, qui, 
severe mais juste, avait assistea cette scene avec une impassi- 
bilite plus apparente que reelle, se jeta a 1'eau et alia elle- 
m^me repficher sa victime. 

II va sans dire que le loulou n'aboie plus a son sauveur. 



106 



HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 



L'espece primitive est toute noire, a poil plutut onde que 
frise, petite de taille, un peu longue de corps et basse sur 
pattes. C'est par des croisements avec des chiens de montagnes 
que Ton a obtenu la grande variete de terre-neuve blancs et 




f 



CHIEN DE TEriRE-NElJVE. 



noirs, si commune chez nous. En Angleterre, Pespece typique 
noire, quoique assez commune, est la plus estimee. 

II y a des chiens de Terre-Neuve a polls ras; ils sont tout 
noirs, un peu bas sur pattes et longs de corps. Cette variete 
est rare et peu connue en Europe. 



LES CHIENS DE GARDE. 107 

Les chiens du Labrador sont une variete de 1'espece terre- 
neuve et different en ceci que leur robe est d'un poil plus rude, 
leur aspect plus sauvage. Comme leurs congeneres, ces ani- 
maux sont propres a la garde du logis, au transport des far- 
deaux destines a la peche, a Palimentation et a la defense de 
leurs maitres. Quelques-uns de ces quadrupedes sont dresses 




<:IIIE.>' UU LABRADOR. 



par les habitants du Labrador a la chasse des ours, des rennes 
et des phoques. Rien n'est plus curieux que de voir ces chiens 
atteles a im traineau, quelquefois au nombre de douze, a la 
queue les uns des autres, comme qui dirait en tandem. Us 
vonl de la fagon la plus rapide, sans etre conduits par des 
renes, a la simple indication de la voix de leur maitre. Le 



108 IlISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

premier chien, celui qui court en lete des autres, est d'ordi- 
riaire un veteran qui sert de guide aux plus jeunes et aux 
moins experimentes. II faut bien se garder de trop f rapper 
ees chiens, car 1'usage du fouet leur est antipathique, et celui 
qui est atteint par la laniere de cuir se precipite sur son voisin, 
qui, a son tour, saute sur la bete placee devant et ainsi dc 
suite, de telle facon que la balaille devient generale et 1'equi- 
libre du traineau est souvent detruit. Avec eux plus fait dou- 
ceur que violence. Un chieri du Labrador peut trainer jusqu'a 
120 livrcs sur la neige, en parcourant de 7 a 8 milles par 
heure. Le poids que peut porler un labrador varie de 30 a 
50 livres. Laisses en liberte, quand vient la saison d'ete, par 
leurs maitres , a qui les services de leurs betes deviennenl 
inutiles,on les voit revenir fidelernent a leur logisrespectif aux 
premieres rigueurs de la saison. 

Dans plusieurs zones du Labrador on a etabli des relais dc 
chiens, comme des postes aux chevaux dans cerlains pays. On 
les attache au riombre de quatre a un petit traineau, et ces 
quatre betes suffisent pour conduireun homrne a destination. 
11 va sans dire qu'on double le nombre de quadrupedes si 1'on 
a joule un bipede sur le traineau. 

L'aspect general des labrador est assez ordinaire, et pour- 
tant, a les regarder de plus pres, on devine leur force et leur 
sagacite. Leur large poitrine, leurs jambes d'acier, Pepaisseur 
de leur poil, plus laineux et plus boucle que celui du terre- 
neuve , qui a souvent en hiver 5 pouces de long, et dont la 
couleur est un melange de brun dore et de gris, tout concourt 
a faire de ces chiens des animaux tres-utiles a riiomme, sur- 
tout dans la contree sauvage ou la nature les a procrees. 

Les chiens des reyions boreales, de grandes et petites races, 
ont pour type le chien des Esquimaux, au poil droit, rude et 
soyeux, au museau tres-pointu, a la tete allorigee, aux oreilles 



LES CHIENS DE GARDE. 109 

lorigues, roides et droites, a la queue en brosse comrne celle 
du renard, et recourbee, aux jambes Ires-fines et denudees 
eri entier. Le pelage est peu fourni, tres-fin, ondule de eou- 
leurs diverses avec de tres-grandes taches noires et grises. 

La taille de ces chiens de eeux de forte taille est la 
meme que celle des clriens de Terre-Neuve. 




CI1IEN DES ESQUIMAUX. 



Ces betes, accouturnees aux privations dans le pays ou elles 
vivent, au milieu des tribus de sauvages, sc nourrissent de 
poisson et de gibier, se contentent des debris du festin de 
leurs maitres, maigres debris, car ceux-ci rongent les aretes 
ct les os, de fac,on a ne rien laisser contre les parois. 

Les chiens des Esquimaux sont indubilablement d'origine 
orientate (de la presqu'ile de Kamtchatka); farouches avec 



110 I11STOIRE DES KACES DE C11IENS. 

leurs maitres, souvent dangereux pour les etrangers. 11 parait 
que les chienries se derobent quelquefois pour s'accoupler avec 
les loups ; il en resulte des metis qui ressemblent fort a leurs 
peres. 

Lorsqu'on parvient a dompter ces chiens ils sont fort dociles, 
eton peut les atteler aux kometiks (traineaux du pays), de facon 
a ce qu'ils rendent quelques services. Leur odorat esttres- 
subtil pour retrouver la piste et ramener le voyageur au toit 
hospitalierverslequelil se dirige pour fuir la tempete deneige. 

En cherchant 1'origine de ces chiens au Labrador, on est 
porte a croire que ces animaux ont emigre vers la partie nord 
de 1'Amerique, en traversant le detroit de Behring, et ont pe- 
nelre vers la cote de Mackenzie, le long de la baie d'Hudsori, 
et vers le nord du Labrador, pour arriver jusqu'aux terres du 
Greenland. 

Les Esquimaux emploient leurs chiens au trainage. Leur 
harnais consiste en une courroie fixee sur la poitrine, a la- 
quelle est attachee une simple corde. Pas de mors, partant pas 
de guide; la voix du maitre dirige les coursiers ; son fouet leur 
iridique la rapidite qu'il exige. En tete de 1'attelage, 1'Esqui- 
mau voyageur a soin de placer une bete intelligente et iidele, 
qui est chargee de conduire toutes les autres qui la suivenl. 
Ces chiens sont seulemerit employes de la sorte pendant I'hi- 
ver, trainant des sleighs sur la terre glacee, les rivieres con- 
gelees et la neige durcie; quand vient 1'ete, les Esquimaux les 
rendent a la liberte, leur laissarit licence pleine et entiere d'a- 
gir comme bon leur semble et de pourvoir eux seuls a leur 
subsistance. 

Dix a quinze chiens, atteles ensemble et conduits par uri 
captain doy (le chef de file), franchissent de 30 a 40 kilometres 
par jour, en entrainant de 500 a 750 kilos. La maniere de les 
conduire est le fouet accompagne du cri : Aout! aout ! 



LES CH1ENS DE GARDE. HI 

Les ckiens de Siberie, de Tartarie, du Greenland, du Canada 
et da Kamtchatk-a, sont des varietes de la race, a cette diffe- 
rence pres que cette derniere espece est plus grosse et plus 
elancee. Elle differe, pour la taille, de O m ,45 a IU ,50 de 
hauteur. Le museau de ces chiens est tres-pointu, pareil ace- 
lui de maitre Fox, ie front large, les oreilles droites et tou- 
jours oiivertes en avant comme celles d'un loup ; le corps est 
solide et porte has le poll dru, long et tres-epais, les pattes 
lines et bien formees. La couleur de la robe est generalement 
isabelle fonce, mouchete, et la peau du museau noire, ou bien 
gris ardoise et cendre. 

Les chiens flrlande et de Laponie ont les memes moaurs, 
les memes formes, le meme poil rude des esquimaux, a cette 
difference pres qu'ils sont de plus forte taille, qu'ils ressem- 
blent plus encore a des loups, et que leur caraclere est moins 
docile. La couleur de leur robe est d'un noirbrillant, pareil a 
celui d'un ours de Russie. Ces chiens font unechasse acharnee 
a une sorte de rats sans queue, nommes lemmings par les Nor- 
vvegiens comme par les Anglais. A de certaines epoques de 
1'annee, ces petits rongeurs apparaissent en quantite inriorn- 
brable en Laponie. On en trouve dans les moindres trous; ils 
sont en bandes dans toutes les plaines, sous toutes les pierres. 
La couleur de leur poil est roux et noir, et leur peau, pareille 
a celle du hamster, sert a doubler les manteaux. Le chien qui 
les tue ne les fait pas fuir, et Ton en a vu s'attaquer aux che- 
vaux. Ceux-ci les ecrasent sans meme les voir, et dans leur pla- 
cide justice, ils representent assez bien la Gloire terrassant 
1'Envie. 

Le soir^ quand la chasse est terminee, to us ces chiens grou- 
pes sous la tente^ autour du foyer de leurs maitres, attendent 
avec patience qu'on leur jette quelque chose a manger. 

Le chien Ionian faussemenl surnomme chieri de Pomera- 



112 



IliSTOIRE DES RACES DE C1IIENS. 



nie et le chien cl Alsace, qui est une variete du premier, 
etaient autrefois tres-communs en France. On les voyait sur 
1'irnperiale des diligences qui sillormaient la France, au sorn- 
met des ballots d'un char de camionneur, ou ils defendaient en 
aboyant 1'approche des colis confies a leur vigilance. Leur taille 
variait de O m ,20 a O m ,25, sur O m ,30 a O m ,35 de longueur de 
corps. Je rappellerai ici, pour 1'acquit de ma conscience, la 




pliysionomie de ces animaux, rcssemblant toul a fait, en dimi- 
riutif, a cellc du chien des Esquimaux, a cetle difference pres 
qu'ils etaient plus has sur jambes. Quant a la couleur de leur 
poil, elle variait du blanc au noir; ces deux couleurs pures 
etaient les plus estimees. 

De nos jour>, le type est bien diminue en France. 11 s'est 
refugie dans les Pays-Bas, ou on en renconlre un certain 
nombre sur les bateaux qui naviguent sur les canaux de ce 
royaume. En Angleterre, le loulou est actuellement de mode et 
fait prime quand il est fort joli. 



LES CHIEFS DE GARDE. 113 

Le chien chinois, comestible, appartient a la race du loulou. 
Ce n'est pas de celui qui est tout a fait nu qu'il s'agit ici : celui 
dont il est question est de taille basse, de pattes courtes, et 
son poil d'un rouge vif et orange. 

Les doyues sont ce que les Anglais appellent des mastiffs, 
dorit la caracteristique est d'avoir une enorme tete, due au vo- 
lume des muscles de la machoire eta 1'ecartement de ses bran- 
ches, delongues pattes, d'enormes cuisses, une large poitrine, 
les levres pendantes, la queue en trompette, les oreilles cour- 
tes et mi-retombantes, le museau aplati, le nez fendu et les yeux 
flamboyants. Leur peau forme sur le front des rides nombreuses 
et leur poil est ras et serre. Us servent de chiens de garde et 
aboierit surtout d'une fac.on remarquable, dans la cour d'un 
chateau ou sur le fumier de la ferme. Convaincus de leur force 
rnaterielle, ils ont rarement recours a la ruse et se jettent tete 
baissee au-devant du danger. 

Le dogue est sans contredit d'origine anglaise 1 , et ceux qui 
furent importes par les Espagnols a Cuba, lors de la conquete 
d'Hispaniola, venaient de la Grande-Bretagne. Las Casas, pretre 
hisloriographe de la decouverte du Nouveau-Monde, raconte de 
la maniere la plus graphique la terreur subie par les pauvres 
Indiens a 1'aspect de ces hideux quadrupedes, a qui leurs mai- 
tres avaient enseigne a se nourrir de chair humaine et a cou- 
rir sus a tous les bipedes peaux rouges. Au dix-neuvieme sie- 
cle, les dogues sont moins sanguinaires, ce qui ne les empeche 
pas d'etre encore fort dangereux la nuit, lorsqu'ils rodent, de- 
chaines, autour d'une habitation eloignee. 

Comme les chiens de garde et de montagnes, les dogues ont 
de nombreuses varietes dans leur famille. Parmi celles-ci, je 
citerai en premiere ligne le mastiff anglais, dont riinportatiori 

1 II parait cependant, au dire d'Oppiau, que lesGrecs connureiit ce chien a 
la suite de la conquete de la Macedoiue. 

8 






H4 H1STOIRE DES RACES DE CHIENS. 

chez nos voisins d'outre-Manche fut faite par les Geltes et les 
Remains, qui les employaient dans leurs combats du cirque. 

Au dix-neuvieme siecle, les mastiffs anglais ont une robe 
uniforme, fauve, et une raie noire sur le dos qui deteint sur la 
face. Quelques-uns sont rayes de cette meme couleur noire. 




t-.WcLLS. 



MASTIFF ANGLAIS. 



En France, le dogne de Bordeaux, d'urie tres-graride taille 
O lll ,80 a O m ,85 sur pattes a le poil ou tout blanc, ou blanc 
et noir, ou fauve bronze. 

Les dogues espaynols, plus petits que les precedents, sont ern- 



LES CHIENS DE GARDE. 



115 



ployes a la chasse aux sangliers, ou bien encore, dans les corri- 
das de los toros, pour exciter le taureau qui mollit au milieu 
du cirque et resiste aux piqures des picadores et des bandille- 
ros. On les nomrne perros de presa. 




CllIEM DE CUBA, CHASSEIJH ll'ESCLAVES. 



Le dogue molosse a museau noir, gros, court, et aux levres 
noires, epaisses et pendantes, est, en outre, orne d'oreilles 
courtes, redressees a la base. Son corps est allonge, gros, ro- 
buste, sa queue relevee et recourbee en dessus, a l'extremite. 
Sonpoil ras, d'un fauve ordinairement pale, plus ou moins on- 
dule de noir, lui donne un aspect singulier. Nul animal de la 
race canine n'est plus courageux qu'uri molosse et plus propre 



116 H1STOIRE DES 1UCES DE CHIENS. 

au combat. Si ses habitudes sont grossieres et brutales, son atta- 
chement a son maitre est sans pareil. 

C'est a cette race espagnole, croisee avec les bloods hounds, 
qu'est due 1'origine de ces horribles dogues des pays a esclaves 
de rAmerique; aux Etats-Unis, a Cuba, au Bresil, ils servent 
a la chasse du negre marron. J'ai assiste, sur une plantation 
de la Louisiane, aux environs de Baton-Rouge, a une expedi- 
tion de ce genre, et je declare serieusernent que si je n'avais 
pas eu egard a Fhospitalite du planteur de Fairfax-Lodge, je me 
serais embusque au coin d'un bois ou nous recherchions deux 
marrons, et que j'eusse fait coup double sur les deux mons- 
tres a quatre pattes qui suivaient la piste des malheureux 
noirs. 

J'ajouterai seulement que maintes Ibis dix-huit Ibis sur 
vingt les chiens a esclaves rentrent bredouille au chenil. 

Le doyue du Tltibet est 1'animal le plus caracteristique commo 
physionomie du genre dogue. Qu'on se figure un molosse au 
museau allonge, aux babines pendantes, aux yeux enflammes, 
enfonces dans leurs orbites et sanguinolents, au poil long, 
soyeux et d'un noir brillant comrne de la peluche ; des culottes 
de soie d'une longueur de O m ,25 a O m ,30, une queue de O m ,50, 
Ibrmarit le plus admirable panache qu'on puisse revcr : lei esl 
le dogue employe par les Thibetains a la garde de leurs trou- 
peaux et a celle de leurs bergeries ; car, dans cepays, ce sont les 
epouses et les jeunes filles qui veillent sur les bceufs et les 
moutons.La physionomie de cet animal offrea la vueun aspect 
feroce qui inspire la terreur. 

Lesbullen-beisseroubserenbeisser (dogues propres a la chasse 
a lours) sont des chiens allemands qui approchent de la taille 
du dogue anglais, mais dont la tete et le corps sont plus ramas- 
ses et plus courts. 

Lcur tele a quelque ressemblance avec celle du chien d'Epire 



LES CHIENS DE GARDE. 



117 



ou molosse. Certains individusontle nez fendu etla queue tres- 
courte; plusieurs sont tout a fait camus. 

La couleur de la robe de ces chiens est le plus souvent jaune 
ou noire. Leur museau est toujours noir. 




MIIEN DO TIUIIET. 



Quoique destines specialernent a chasser les ours, on em- 
ploie generalement les bullen-beissers a Tattaque de tous les 
grands animaux. 

Les bull-terriers, bringes, blancs, fauves, noirs, tricolores, 
sont des chiens qui ont leurs admirateurs et dont je ne com- 
prends precisement pas 1'utilite dans la civilisation, a moins 



118 HISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

que ce ne soit pour detruire les chats et attraper des rats et 
des souris. II en est cependantque Ton assure tre excellents 
destructeurs de vermine. On a souvent vu des bull-lerriers pe- 
sant moins de 4 kilogrammes, prendre des renardeaux ou 
de jeunes blaireaux gueule dans gueule, et les arracher a re- 
culons du fond de leur repaire. Par suite de 1'usage auquel ils 
sont destines, on doit rechercher les bull-terriers de petite 
taille, qui peuvent terrer plus facilement, et sont par conse- 
quent plus utilisables. 

Issus du croisement des bull-dogs et des terriers a poil ras, 
ils tiennent des unset des autres : ce qui n'estpas plus elegant 
pour cela. Leur seule qualite est d'etre fort sagaces ; mais, 
d'autre part, je dois dire que leurs coleres sont atroces. 

Sir Walter Scott avail un grand faible pour les bull-terriers. 
Son favori, nomine Gamp, ayant un jour mordu le boulanger du 
rnanoir, 1'auleur A'lvanhoele^rit entre ses mains, le mordit a 
son tour, et lui expliqua si bien Penormite de son crime, qu'a 
dater de ce jour, toutes les fois que le maitre faisait au chien 
la moindre allusion a cette aventure, 1'ariimal allait se cadier 
dans 1'endroit le plus sombre de 1'appartement. 

Les bull-dogs, une des plus anciennes races de 1'espece ca- 
nine en Angleterre, sont des chiens assez laids dont 1'espece 
est devenue Ires-rare en France, surlout depuis la promulga- 
tion de laloi Grammont. Jadis, il y a vingt-cinq ans, a 1'epoque 
ou les combats d'animaux etaient toleres, tous les bouchers de 
Paris et les fancy-men de notre capitale se donnaient le plaisir 
d'avoir un bull-dog chien taureau a leur disposition pour 
le conduire en champ clos et lui faire coiffer un malheureux 
baudet qui n'en pouvait mais, et quelquefois un ours pele, a 
moitie epuise par les chaines, les coups de baton et la mau- 
vaise nourriture. A voir cette tete carree, une veritable ca- 
boche d'Allemand, ces levres pendantes, ornees de verrues, 



LES CHIENS DE GARDE. 119 

recouvrant une machoire aux crocs aceres et terribles, on com- 
prend tout d'un coup le danger que Ton court a Stre attaque par 
un de ces chiens, vrais rejetons de ceux quigardaient lejardin 
des Hesperides. Les moeurs du dogue taureau, tristes et mo- 
roses, sorit de se jeter sans crier gare sur 1'inconnu qui rode 




L.WEIL* 



pros de sa niche, qu'il soit honnSte hommeou malfaiteur, et de 
le retenir bon gre, malgre, jusqu'a ce que les gens de la maison 
soient arrives : systeme barbare suivi par beaucoup derustres 
qui frappent d'abordets'expliquent apres. Le bull-dog, pour tout 
dire en quelques mots, est incapable d'une education serieuse, 
quoiqu'il s'attache a son maitre : ce qu'on n'a pas besoin de 
lui apprendre, c'est d'attaquer avec un courage qui tient de la 
ferocite et de ne lacher prise qu'eri emportant les morceaux 
entre ses dents tranchantes. 

Non missurus cutem nisi plenm cruoris 



120 IIISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Le nombre des bull- cloys est devenu tres-restreint. Us etaient 
autrefois plus gros qu'ils ne le sont de nos jours ; mais leur cou- 
rage et leur impetuosite n'ont point change a mesure que leur 
taille a diminue. On ne les emploie maintenant qu'a la chasse 
des rats, des blaireaux et des renards, comme aussi pour la 
garde desmaisons. 

La construction du bull-dog est vraiment exceptionnelle, et 
la physionornie de cet animal doit etre comme suit : 

Une tete ronde et un crane eleve, les yeux moyens, separes 
par un creux tres-marque, les oreilles droites, petites et bien 
plaeees des deux cotes de la tete, au sommet presque, de tellc 
facon qu'on croirait qu'elles tendent a se rejoindre; le museau 
court et des babines pendantes ; des machoires d'acier; les 
reins ecourtes, bien cambresvers la queue. Un certain nornbre 
de bull-cloys ont la queue tordue; on dirait que les vcrlebres 
de cet appendice ont ete brises. La poitrine doit etre large, les 
jambes fines etles pieds etroits et bien fendus. 

Le pelage de ces animaux est generalement fin et serre, quel- 
quefois laineux en certains endroits. 

11 y a parmi la grosse espece des bull- cloys bronzes, d'autres 
chiens aupoil noir et blanc; certains sont d'un jaune fauve, on 
completement blancs. 

Dans la petite race, les memes couleurs se represented dans 
un melange pareil. 

Je n'oublierai pas non plus dans cette nomenclature d'especes 
le dorian, qui differe du bull-cloy par son nez fendu. 

Les terriers se divisent en deux sections distinctes : les ter- 
riers apoil ras, et ceux a poll long. 

Les premiers se distinguent particulierement par la con- 
vexite de leur te"te, la proeminence de 1'opil, Facuite de leur 
museau, la tenuite de leur queue legerement recourbt'^e - 
generalement coupee a la longueur de O m ,15 la roideur de 



LES CHIENS DE GARDE. 121 

leurs oreilles droites -- ecourtees par la mode la cou- 
leur noire ou fauve de leur robe et les taches de feu au-dessus 
de leurs yeux. En Angleterre, il y a toujours au milieu d'une 
meute de Fox-Hounds, un terrier destine a se couler dans 




CIIIK.N TFIIfSlKIt AXG( 



le Terrier i ou le renard aura cherche un dernier refuge, 
et a Pen relirer avec ses crocs implantes dans les fesses de la 
victime. C'est a douze ou quinze mois que le terrier est d'une 
utilite certaine. Le chasseur a developpe toute son intelligence, 
et il rend alors de grands services, a la ferme comme aux 
champs, ou il declare une guerre acharnee aux belettes, aux 
fouines, aux putois et a toutes les betes puantes. Un fmifrpeut. 
detruire cent gros rats en huit ou neuf minutes. Le plus cele- 
bre des terriers a poil ras , chante par tons les bardes de la 

1 (Test la ce qui leur a fait dormer cette denomination. 



'122 



HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 



Grande-Bretagne, s'appelait Billy. II vecutlongtemps, edente et 
aveugle, massacrant encore cinquante rats en dix minutes. Les 
terriers ont la course tres-facile et peuvent franchir 8 kilo- 
metres en trente-trois minutes. 




TERRIEliS (llACE MIXTE). 



Les terriers a poil ras sont hauts sur pattes; leur pelage est 
tantot blanc ou noir et feu, quelquefois bronze defauve et de 
marron. Les varietes les plus remarquables sont d'abord celle 
appelee terrier a renard, blanc et fauve ; puis les terriers noir 
et feu, grands destructeurs de rats et fort prises en Angle- 
terre. 

Autrefois, les Anglais coupaient les oreilles a leurs favoris, 
mais de nos jours cette mode n'existe plus. On a compris que 
cet appendice naturel etait la pour proteger naturellement 1'in- 
terieur de 1'oreille et en outre comme conducteur acoustique. 



LES CHIENS DE GARDE. 123 

Cerlains terriers ont un double nez, et leurs nariries sont 

separees tres-distinctement. Cette originalite ne constitue ce- 

pendant pas une race speciale. 

Les terriers a longs poils sont divises en trois classes dis- 

tincles ayant quelques croisements a cote d'elles, croisements 

qui ne font pas type. 




TERIUER ECOSSAIS. 



La premiere est le scotch-terrier, ayant le poil long, de cou- 
leur fauve, dur et frise comme celui du griffon, et dont le pore 
est le highland- terrier. 

La seconde est le skye-terrier, et la troisieme le dandy-dw- 
mont, qui ressemble fort aux autres. 

La forme du corps de ces trois races les fait ressembler aux 
premiers, et comme eux on les apprecieparticulierementpour 
la chasse d'animaux nuisibles et de betes puantes. 



124 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Le scotch-terrier presente deux varietes : 1'unc a poll dur, 
de couleur rouge et grise, qui fournit certains chiens de luxe; 
1'autre basse sur pattes, au corps allonge et ayant une robe a 
soies longues ettouffues. 

Le highland-terrier, qui a ete Fetalon de cette race, est 
d'une taille plus elevee, mais en tout conforme aux premiers 
animaux. 







Le skye-terrler (chien issu de Pile de Skye) est le basset de 
Fespece; corps allonge, pattes courtes, long poil, oreilles 
grandes et droites. On les emploie pour la chasse aux lapins, 
et particulierement pour celle des animaux nuisibles. 

Le dandy-dinmont est une espece particulierc a FEcosse, 
qui se trouve rarement de nos jours. On les distingue par la 
petitesse de leurs pattes et leur robe fournie d'un poil rude et 
long, de couleur gris porvre et sel, quelquefois strie dc fauve. 



LES CHIENS DE GARDE. 



125 



Les yriffons de 1'espece ont generalement deux iiez : on les 
remarque par la beaute de leurs yeux, qui sont bleu d'azur. 




CHIENS DANUIES-DINMONT. 



Les danois appartiennent a la lamille des dogues, quoique 
cependant, quelle que soil leur taille, grande ou moyenne 
(chiens de Dalmatie), ou bien petite (arlequins), ils ressemblerit 
plus pour la forme a un beau pointer dont les pattes seraient 
celles d'un braque. Leur robe a cela de particulier qu'elle est 

1 d'ordinaire grise, mouchetee de tachcs noires, rondes et as- 
sez regulieres, de fac,on qu'on les appelle quelquefois les 
chieris tigres. Le vrai danois est d'une taille assez forte; son 
museau, au nez rose, coupe carrement, est assez gros; ses 

j oreilles courtes, un peu pendantes, ses yeux vairons ou blancs. 

|i Leur origine est, dit-on, tracee par les blairs, dont on trouve 

; une description dans Gaston Phoebus. 

Si celte race est devenue fort rare en France, il n'en est pas 



126 HIST01RE DES RACES DE CHIEiNS. 

de memo en Allernagne, en Danemark, en Russie, ou on 1'em- 
ploie a la chasse aux elans et aux ours. 

Comme chien de garde, les danois eussent du etre conser- 
ves en France, car cette race est non-seulement tres-belle de 
formes, mais encore on cite Pamenite et la douceur de son ca- 
ractere, qualite rare chez les chiens destines a proteger le seuil 




du logis, qui bien souvent ont devore leur maitre, le prenaut 
pour un autre, sans doute. 

Le danois de Dalmatie, dont 1'origine est tres-obscure, etait 
jadis Fanimal choye par nos peres. Certains auteurs attribuent 
la race de ces chiens a 1'Orient, car on trouve sur certains 
monuments de ce pays des danois au pelage convert de taches. 






LES CHIENS DE GARDE. 127 

Les formes du dalmate sont a la fois celles d'un chien cou- 
rant et d'un pointer. II est surtout remarquable par la regula- 
rite de sa robe, au fond blanc mouchete de taches noires, 
rondes, de la grandeur d'une piece de 50 centimes. 

Les chlens de Dalmatie , remarquables par leur affection 
pour les chevaux, servaient en France de suivants aux riches 
equipages, ou bien au cavalier seul. On 1'essorillait tres- 
particulierement et avec un tres-grand soin. 

C'est seulement en Angleterre qu'on trouve a notre epoque 
une tres-bclle race de chiens danois dahnates. 



VI 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE 



11 n'est pas de veritable sportsman, d' amateur meme, qui 
n'ait suivi, ne fut-ce qu'une fois dans sa vie, le drame d'une 
chasse a coun;e, assiste a la quete, au lancer, releve quelque 
defautetjoui du spectacle d'un hallali. Pour les veneurs, la 
chasse a courre est le nee plus ultra des plaisirs, comme aussi 
pour les chasseurs la chasse a tir n'a rien d'egal au monde. 

En principe, pour etre un des habiles dans Part de chasser 
a courre, il faut etre un ecuyer hors ligne, uri centaure cloue 
sur la selle d'un cheval aux jarrets d'acier, et ne craindre ni 
les chutes, ni les fatales rencontres d'une branche d'arbre qui 
vous coupe la poilrine en deux. Une fois ces dangers meprises, 
on est un veneur emerite et Pon se fait un riom parmi les lou- 
vetiers et les tueurs de sangliers de France, de Navarre et du 
monde entier. 

De tous temps, la France a ete le pays des veneurs ; et meme 
a Tepoque ou notre patrie etait tout sirnplemerit la Gaule, Part 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 129 

de la venerie, quoiqu'il fut dans Penfance, n'en etait pas moins 
en grand honneur. Lepays etait des plus giboyeux, etlesqua- 
drupedes ruminants comptaient parmi eux : Pauroch, ce tau- 
reau geant dont nos forets etaient peuplees, et qui maintenant 
n'existe plus que sous les futaies de Bielaowitz, en Pologne ; le 
bison; les rennes; les sangliers; les ours noirs et rouges; les 
loups argentes ; les cerviers, les lynx et les itatis aux fourrures 
d'azur. 

Je ne parlerai que pour memoire des cerfs, des daims, des 
chevreuils souvent attaques par les gloutons embusques 
sur les arbres, et attendant ainsi le passage assure d'une proie 
quelconque. 

Les Gaulois avaient done toutes facilites de chasser, et la 
chasse a courre etait leur passe-temps favori. 

Les chiens employes par les Gaulois a la chasse etaient les 
vautraits (vertragyi), remarquables par la rapidite de leur 
course, leur taille et la finesse de leur poil ; les segusiers, 
sortes de barbets, nommes du premier nom pour rappeler le 
pays qui les avait vus naitre ; les epagneuls et les levriers. 
Ces deux dernieres races servaient non-seulement a courir le 
lievre, mais encore certains oiseaux chasses par les faucons, 
que ceux-ci ne pouvaient point reduire. 

Les chiens des Gaulois, celebres par la rapidite de leur 
course et leur audace, se vendaient fort cher, et FAngleterre 
fournissait a la Gaule d'enormes molosses dont on se servait 
pour la chasse et pour la guerre. 

L'invasion romaine dispersa la plupart des animaux que je 
viens de nommer, et en diminua le nombre ; mais grace a nos 
premiers rois des Gaules eux qui inventerent la venerie 
francaise, en grand honneur dans le monde entier, puisqu'elle 
a fourni les termes de chasse a tous les autres pays les re- 
serves furent etablies, le gibier de meutc se multiplia, et il 

9 



150 HISTOIRE DES RACES DE GHIENS. 

fut facile aux seigneurs de se livrer aux deduicts de la chasse 
a courre sur toute Fetendue de leurs domaines. 

Parmi les souverains veneurs dont la tradition a apporte les 
noms jusqu'a nous, je citerai : Cherebert, Dagobert, Frede- 
goride, Clotaire, Charles Martel, Pepin le Bref, Charlemagne, 
Louis le Debonnaire, Charles le Chauve, Carloman, Louis 
d'Outremer; puis, sous les Capetiens, Philippe Auguste, 
saint Louis, Philippe le Bel, Charles le Bel, Charles YI et 
Louis XI 1 , qui fut le premier veneur serieux de France, et a qui 
1'on doit 1'introduction des chiens bauds ou griffons. Le 
roi se plaisait fort a courir le daim dans la foret de Rouvray, 
qui, de nos jours, est devenue le bois de Boulogne. 



1 Jusqu'a saint Louis, les meutes de nos rois n'avaient ete composees que 
de chiens noir et blanc. Lebon roi introduisit en France urie nouvelle race qui 
subsista fort longtemps et conserva toujours des qualites qui se perpetuerent, 
sans s'alterer, pendant plusieurs siecles. 

A la premiere croisade, les gentilshommes avaient emmene leurs meutes 
et leurs laucons, cequi causa de nombreux desordres et fut depuis defendu. 

Le roi Charles IX, dans son livre sur la chasse, nous apprend que : 

Le roi saint Louis etant alle a la conquete de la terre sainte, tut fait pri- 
sonnier ; et comme entre autres bonnes choses il aimait le plaisir de la chasse, 
etant sur le point de recouvrer sa liberte, et ayant su qu'il y avait une race de 
chiens en Tartarie qui etaient excellents pour la chasse au cerf, il fit tant qu'u 
son retour il en ramena une meute en France. Cetle variete de chiens sont 
ceux qu'on appelle gris. La vieille et ancienne race est privilegiee, si bien que 
la rage ne les atteint jamais. 

On citait, parmi les chiens du moyen age, les allanl vautres, pour la chasse 
aux ours et aux sangliers; les allanl gentils, a latete enorme et aux formes 
de levrier quant au train de derriere, destines a toutes sortes de gibier ; puis 
les allant de boucher, chiens conducteurs de bestiaux, et les courants gris, 
noirs, fauves, blancset bauds, autrement dit les greffiers ou griffons. 

Louis XI, ce roi si avare qui, pour tout ce qui concerne la chasse, se mon- 
tra le plus fastueux et le plus prodigue de nos rois a Texception de Fran- 
cois 1" le pere des veneurs mit en relief une quatrieme espece de chiens, 
nommes abaux ou grefliersw, qui chassaient parfaitement le cerf, mais qui 
avaient le desavantage de ne bien gouter que cette chasse. Cette race de gref- 
fiers , decrite par Salnove et autres ecrivains cynegetiques, eut pour etalon 
Souillard, une bete sans pareille> s'il faut en croire les historiens du temps. 



LES CIItENS DE CHASSE A COURRE. 151 

Jc ne saurais oublier Louis XII 1 , Francois l ur , Henri II, 
Charles IX, Henri IV, qui prenait trois cerfs en une journee, 
Louis XHI, Louis XIV, et, avec lui, la duchesse de Berry et le 
dauphin, Louis XV, qui reinplit une carriere sans lacune dans le 
noble art de la \enerie, et sous le regne duquel furent ecrites 
les fanfares de chasse encore en usage de nos jours. 

Certes, a Fepoque dont il s'agit, on faisait de magnifiques 
chasses dans les forets de la couronne; mais c'est egalemerit a 
cctte epoque qu'au grand regret des veneurs de France, on in- 
troduisit des chiens anglais pour croiser le sang des deux races. 
Louis XV avait donne Pexemple le mauvais exemple, au 
dire de nos meilleurs maitres en 1'art de chasse a courre et 
les gentilshommes suivirent le courant. Nos chiens blancs au 
large poitrail, a 1'odorat subtil, a la gorge de fer, race deSain- 

1 Louis XH qui, le premier, a Texemple de Galeas, due de Milan, introduisit 
des leopards dans ses equipages de chasse, rie partagea pas Fengouement de 
son predecesseur pour les greffiers ; mais on revint a se servir des chiens, 
qui avaient ete si negliges sous le regne de Louis XII. Lui-meme traga la vie et 
Thistoire de fielais, le plus fameux des chiens de cetterace. Voici sa biographie. 

lielais, issu de la race des chiens qui, dans la venerie, appartenaient au due de 
Bourgogne, avait ete donne, a Page de douze mois, a Louis, due d'Orleans, 
alors en Brelagne. il le servit dans ce duche jusqu'a ce que ce prince fut par- 
venu a la couronne. 

La France entiere devait etre le theatre des exploits decefier animal. II fut 
dans toutes les provinces et dans toutes les forets la terreur des betes qu'on 
abandonnait asa poursuite. Aftranchi de la couple qui tient les chiens sous un 
joug qu'il cut trouve indigne de son courage, il marchait, comme un general, 
a la tete de tous les autres, leur montrant toujours la droite voie et les y ra- 
menant lorsqu'ils s^en etaient ecartes. 

La nuit avait-elle derobe un cerf a ses recherches, il couchait sur la place, 
se relevait avec le jour et des jambes neuves; il reprenait ses erres et ne reve- 
nait point qu'il n'eut remporte la victoire. On ne parlait que de lui; il etait 
cheri de tout le monde et surtout de son roi, qui lui fit I'lionneur d'etre son 
historiographe, pour animer les descendants d'un aussi brave chien a se ren- 
dre aussi bons que lui et encore meilleurs s'il se pouvait. 11 etait dans sa trei- 
zieme annee, lorsque, le jour meme de sa mort, a la vue du roi et de tous ses 
courtisans, il attaqua et forca un cerf dix-cors jeuriement. Le roi ne fut pas 
ingrat ; il tit ecrire et publier le dernier acte cTun si brave et si iidele serviteur. 



132 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

tonge, du Poitou et de Normandie, furent detrones par une race 
peu bavarde, mais en revanche fort rapide, qui forc.ait le cerf 
en une heure. 

Au dix-septieme siecle, les chiens anglais devinrent a la 
mode, et, si Ton en croit Salnove, un rnaitre en matiere de ve- 
nerie, ils etaient plus dociles, sinon meilleurs, que ceux de 
France, ce qui ne Pempechait pas de trouver fort mauvais le 
croisement de cette race avec la notre. 

Louis XVI n'aimait pas la chasse, ou plutot le malheureux 
roi avait trop a faire pour lutter contre le torrent politique pour 
qu'il lui fut possible de songer a aucun plaisir. 

Apres la tourmente de 93, lorsque Barras se plac,a a la tete 
du Directoire, il cut le premier un equipage de chasse. 

Bonaparte, devenu empereur, retablit la venerie, et, sans etre 
chasseur, rendit pourtant a la chasse Phonneur qui lui etait du. 

Apres 1815, le due de Bourbon d'abord, puis Charles X, 
fideles aux traditions de leurs ancetres, donnerent a la venerie 
un eclat qui n'avait rien eu de pareil avant eux. Le due de Bour- 
bon a ete, de notre temps, celui qui avait conserve le mieux 
les traditions des grands maitres, et 1'on cite avec etonnement, 
dans les cercles de veneurs, les chasses de 1828, pendant les- 
quelles le prince de Conde preriait quatre-vingt-dix cerfs sur 
quatre-vingt-douze courus, et celles de 1829, ou sur cent vingt- 
quatre sangliers deux seulement echappaient a ses meutes. 

Sous le gouvernement de Louis-Philippe, les princes d'Or- 
leans entretenaient egalement une meute ; mais le gouverne- 
ment a bon marche ne comporlait pas trop de depenses, aussi 
cette meute n'avait-elle rien de particulierement remarquable. 
Les riches proprietaires du pays ont toujours ete mieux mon- 
tesen piqueurs eten chiens que les princes d'Orleans. 

De nos jours, tout cela est bien change. La venerie impe- 
riale possede une meute complete, qui n'est pas appreciee par 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 135 

les vrais amateurs, par cette raison qu'elle est composee de ba- 
tards anglais. Mais ce que veut le souverain, c'est une chasse 
rapide, et il Pobtient au moyen des anglais. Quant aux autres 
proprietaires de meutes de nos departements de France, leur 
nombre, quoique tres-restreint, n'en est pas moins encore con- 
siderable, et pourrait au besoin former une armee. 
Toutes les forets de notre pays, tous les pays boises dans les- 
quels les loups font des ravages, sont souvent temoins des 
steeple-chases de ces Nemrods intrepides lances a la poursuite 
d'un cerf inoffensif, ou d'un carnassier terrible, acharnes a la 
mort Pun et 1'autre pour le plus grand amusement des sports- 
men, comme aussi pour celui de leur meute. 

Certes si les hommes prennent plaisir a la chasse, il est cer- 
tain que les quadrupedes de la race canine n'eprouvent pas 
une moindre jouissance. Les bonnes betes intelligentcs, pour- 
quoi n'auraient-elles pas aussi leur passe- temps? D'autant plus 
que, pour la plupart du temps, ce qu'on leur laisse est bien peu 
de chose en comparaison de la peine qu'elles se sont donnee. 

Les chiens de Gascogne et de Saint onge sont des animaux 
generalement tricolores, dont la taille varie de 24 a 30 pouces, 
dont la robe est tantot un melange de sous-poil blanc tigre de 
noiretde fauve, tantot de marques de lie de vin, ayant sou- 
vent du feu aux yeux et aux pattes. Leur forme consiste en 
un cou allonge, une large poitrine, des reins larges et mus- 
cles, une queue fine et relevee, des babines ct des oreilles pen- 
dantes, tordues comme des tire-bouchons, et un oeil plein 
d'animation. Ces chiens ont pour qualite une finesse de nez ex- 
quise, un jarret d'enfer et une gorge de Stentor. 

On assure qu'il suffit de deux heures et demie a trois heures 
au plus a ces chiens pour forcer leur animal. Sans etre juge en 
fait de vitesse, ce peu de temps-la prouve un certain pied chez 
ces chiens. 



134 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

La plus belle meute frangaise de chiens de Gascogne et de 
Salntonge appartient a M. le comle de Carayon-Latour, pro- 
prietaire du chateau de la Virelade, qui a pris les plus grands 
soins pour le croisement des deux races, en se gardant bien 
d'accoupler les betes provenant de la meme famille; ce qui, 
soit dit en passant, produit les memes effets chez les quadru- 
pedes que chez les hommes. 

M. de Carayon-Latour a eu pour centaures Chiron, MM. le 
baron de Rubble et le comte Saint-Legier, savants veneurs, 
dont le premier entretient une meute celebre de gascons 
et le second de saintongeois, types qui se sont multiplies 
et existent encore de nos jours sur son territoire de chasse. 

Les uns et les autres chassaient le loup, avant toutes choses, 
puis ensuite ils ont couru le lievre. 

A ces races distinctes, M. de Carayon-Latour joignit encore 
les chiens de Bordeaux, provenant d'une association de chas- 
seurs presidee par M. Desfourniel. Selon toute probabilite, la 
descendance de ces chiens gascons et saintongeois provient de 
ces fameux chiens mentiormes par Charles IX dans sa Venerie- 
Royale. Chiens gris, grands, chiens hauls sur iambes et 
d'oreilles; ceux qui sont de la vraye race sont de couleur de poil 
de lieure, ont Vechine large et forte, le jarre droict et le pied 
bien ferme... Ce sont chiens enrages, car il se font rompre le col 
et les iambes pour les tenir. Si un cerf se dresse, Us le prendront 
et bien viste. 

Tels ils etaient autrefois, tels ils sont encore aujourd'hui, 
et 1' equipage de la Virelade, dont la fondation date de 1851, est 
d'une elegance et d'une vitesse sans egales; temoin les chasses 
de chaque annee pendant lesquelles on n'a a enregistrer que 
peu de defaites. 

Les chiens de Gascogne ont ete celebres de tout temps. Gas- 
ton Pho3bus les cite, et Henri IV s'en servait pour chasser les 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 155 

loups, en compagnie do M. d'Andrezzi, son premier veneur. 

C'est a cette race qu'appartenaient les chiens de M. Mira- 
mon de Montbrun. Ses aieux avaient ramene des croisades, 
auxquelles ils prirent une noble part, quelques chiens d'ori- 
gine asiatique, aussi remarquables par la beaute de leurs 
formes que par leurs excellentes qualites. Cette race, con- 
servee et perpetuee dans la famille de M. Miramon, qui s'en 
reservait la propriete exclusive, a ete detruite a sa mort, en 
execution de ses dernieres volontes. N'ayant pas d'heritiers, il 
n'a pas voulu que cette propriete passat dans des mains etran- 
geres, et, par un exces d'egoi'sme inexplicable, il a ordonne 
que ses malheureux chiens fussent tous sacrifies sur sa tombe. 
Ces chiens avaient une valeur considerable, et Ton raconte 
que M. Miramon, se trouvant un jour dans un embarras d'ar- 
gent, avait refuse de vendre seize mille francs un de leurs 
couples. 

On fait generalement reproche aux gascoris d'etre lents, 
mais en revanche ils ne quittent jamais la voie, leur gorge 
sonnc, quoique souvent bas et tantot a la maniere d'un ophi- 
cleide, et s'ils manquent quelquefois d'intelligence, leur flair 
est d'une finesse sans egale. 

On pretend que les gascons, dont la chasse du loup est le 
triomphe, ont eux-memes des pieds de loups. M. le comte Le- 
couteulx de Canteleu, un maitre en matiere de venerie ', le dit 
dans son ouvrage, et cela doit etre. Ce qui plait dans les sain- 
tongeois c'est leur forme ; du moins c'est ce qui frappe les 
yeux lorsqu'on examine de pres la meute de M. de Carayon- 
Latour. 

On comprend dans cette race de chiens de Gascogne les 

1 Auteur de deux tres-rernarquables volumes : la Venerie francaise et la 
Chasse du loup, a qui nous devons nos renseignements les plus exacts sur 
toutes les races de chiens. (Note de I'auteur, B. #, R.) 



136 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

chiens de Toulouse, leurs peres, remarquables par les marques 
sang de boeuf qu'ils portent sur le corps. Us orient beaucoup 
et bas, d'un ton doctoral, et out de belles fagons. Quand ils 
parlent on pent les croire, seulement ils ont plus de volonte 
que d'activite. Leur tete est generalement grosse et tres-long 
coiffee. 




CHIEN DE SAINTONGE. 



Le chien de Saintonge, pur de toute alliance depuis trente 
generations, ne ressemble qu'a lui-meme. Sa robe, d'un beau 
blanc argente, admet quelques marques noir d ? ebene. Sa poi- 
trine, demesurement profonde, vient mourir en cintre a son 
flanc resserre. Sa patte est seche et allongee; sa queue effilee, 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 137 

son rein arque; sa construction ressemble un peu a celle du 
levrier. Dans les a vue, il en a la vitesse. D'autre part, il est peu 
mordant, sans ambition au fourre ou il est gene par sa grande 
taille, mais jamais il ne fait un pas sans toe sur de la voie et 
cela invariablement, a moins de-circonstances imprevues. 

Le pays-mere des saintongeois est, a 1'heure qu'il est, la 
contree des Landes, du cote de Lavardac (Lot-et-Garonne), et 
enfin les environs de Bordeaux. La race vient des vallees avoi- 
sinant Pau. 

Blancs, marques de noir avec quelques feux pales, legere- 
ment tachetes de noir sur le poil, les chiens de Sa'mtonge ont 
1'oreille longue et papillotee, le cou long et mince, la poitrine 
profonde, le rein etroit et cambre, la cuisse plate, la queue 
attachee bas, la patte de lievre seche et nerveuse. La race pure 
de Saintonge est devenue rare depuis quelques annees; mais 
beaucoup de nos races meridionales en descendent. Elle n'est 
pas decrite dans les premiers traites de venerie, mais on la 
retrouve incontestablement dans quelques vieux tableaux. La 
noblesse et 1'antiquite de ces cbiens est done cerlaine, et Ton ne 
peut s'empecher de penser qu'ils doivent avoir un degre de pa- 
rente tres-proche avec les chiens blancs du roi . 

Les chiens du haul et du bas Poitou se rapprochent par la 
race de la famille des saintongeois, a ce point qu'on les con- 
fond souvent ensemble. 

Le chien de Poitou est plein de sang : sa tete fiere, seche et 
nerveuse, adrnirablemerit attachee sur une large encolure, est 
decoree de deux pendants minces, legers, poses bas mais 
courts, et formant en se repliant sur eux-memes le plus gra- 
cieux contour. Son nez long et busque, dont il se sert souvent 
avec un petit mouvement nerveux d'une rare intelligence, an- 
nonce assez la puissance de son odorat. Sur 1'os frontal, au- 
dessus des yeux, sont deux petites bosses saillantes que Gall 



138 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

cut surement definies bosses de 1' intelligence et qui semblent 
en effet rayonner de cette precieuse faculte. Ses formes ner- 
veuses sont grosses de muscles plutot que de graisse; son poil 
long, gros et d'un ton sale, plus abondant aux fesses et a la 
queue, annonce de la rusticite-. C'est un chien actif, requerant, 
prompt aux expedients, et par-dessus tout un limier capable 
d'enlever au galop les plus vieilles erres . 

Les chiens de haul et bas Poitou sont essentiellement de 
haut nez et ont des voix de tonnerre, a Pencolure des chiens 
anglais. Qu'un veneur examine trente chiens de cette race, 
lances sur la piste d'un loup, passe meme depuis six a huit 
heures; le nez colle sur la voie, jeunes et vieux se lancent et 
rapprochent leur animal par des chemins sees, les carrefours, 
defaisant exactement la nuit, soit a la foret, soit en plaine; une 
fois 1'animal en vue, ils ne le quittent plus qu'a Fhallali. 

C'est a M. de Larye, gentilhomme limousin, nous apprend 
M. le comte Lecouteulx, qu'est due la conservation de cette 
race choyee des veneurs et originaire d'Ecosse. La guillotine 
de 1793 coupa la tete au tueur de loups de Pile Jourdairi, situee 
dans la commune de Vigeau, et la meute de M. de Larye fut 
detruite, a Fexception de trois ou quatre betes dont une seule 
resta debout et fut le premier des poitevins qui existent de 
nos jours. 

Le meme auteur raconte la seconde version que voici : Deux 
de ces chiens de Larye survecurent seuls aux autres, et pour 
que leur mine d'aristocrate ne portat pas ombrage aux sans- 
culottes, leur maitre, qui y tenait beaucoup aux chiens 
leur coupa la queue et les oreilles, et de cette fac,on les garda 
assez longtemps pour voir la Terreur cesser, et ses animaux 
procreer de tres-beaux rejetons pourvus des appendices man- 
quants a eux-memes. Une soeur du gentilhomme avait garde ce 
depot fidele pendant son exil force. 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 139 

Les chiens du Poitou out la robe tricolore. Elances, un pen 
maigres, hauts d' environ 20 a 23 pouces, le 'dos harpe, la 
poitrine large, la tete fine, 1'oeil intelligent, 1'oreille courte et 
papillotee, la voix sonore, le fond infatigable et le flair tres-fm ; 
telle est la meilleure description que Ton puisse faire de cette 
race exceptionnelle. 

Je dois ajouter que F education de cette race de chiens est 
tres-difficile. On ne les eleve et on ne les nourrit qu'avec des 
precautions meticuleuses. 

En dernier lieu, pour terminer ce panegyrique, les poite- 
vins mSles aux saintongeois produisent, d'apres 1'avis des 
sportsmen les plus habiles, les meilleurs batards du monde. 

Les chiens du bas Poitou se rapprochent de ceux de Sain- 
tonye par la couleur du poil blanc et noir. 

line des plus belles meutes de chiens franc, ais des races du 
Poitou est sans contredit celle de M. le vicomte Einile de la 
Besge, residant au chateau de Persac. Ces chiens chassent in- 
distinctement le cerf et le chevreuil, mais leur passion domi- 
nante est la poursuite du loup. 

Les animaux de la meute de M. de la Besge ont en general 
une taille de O m ,63 a O m ,65, et la couleur de leur robe est 
tricolore. Quelques-uns seulement ont un manteau noir. 
Leur forme est parfaite, leur front large et busque, leur nez 
large, rioir et tres-epanoui ; Poreille est bien placee, fine et 
papillotee, et les types de ces chiens, exposes en 1863, repre- 
sentent a eux seuls la vraie race poitevine, quelque greffee 
qu'elle soit a\ec la race anglaise. A dire \rai, le croisement 
a ete fait avec une telle intelligence, qu'on distingue a peine 
le sang anglais, et que la forme originaire n'a ete en rien 
alteree. 

M. le vicomte Emile de la Besge a dote le Poitou d'une race 



UO HISTOIRE DES RACES 1)E CHIENS. 

qui a oublie les defauts de la souche, en cela qu'elle court plus 
vite et qu'elle a un flair excellent et irreprochable. 

Les chiens bleus de Foudras datent du commencement du 
dix-huitieme siecle. Ce fut un eveque de Poitiers, M. de 
Foudras-Chateautiers, qui les forma par 1'accouplement d'un 
chien bleu de Gascogne et d'une lice de Saintonge. 

Ces chiens, plus longs de corps que bauts sur pattes, ont le 
rein large et bien fait, la queue fine et bien arquee, les oreilles 
seches, bien modelees et soyeuses. Leur poil est tigre par- 
dessous, quoiqu'il paraisse blanc. 

II resulte de cette singularity que, quand ces chiens soul 
mouilles par 1'eau ou la rosee, ils paraissent d'un bleu d'ar- 
doise. 

La gorge des chiens de Foudras est excellente, ils collent 
a la voie, sont d'une vitesse ordinaire, lents peut-etre et pro- 
pres au change. 

Cette race est fort rare, mais il est facile d'en reproduire 
avec les memes etalons. 

Les chiens Ceres, de la Charente et du Limousin, sont unc 
race presque perdue aujourd'hui; elle date d'une epoquc 
tres-reculee. L'origine de son nom est inconnue. Leur taille 
est petite, d'envirori O m ,54, et ils sont cependant elegants et 
tres-fms. 

La couleur de leur robe est blanc et orange fauve. la cou- 
leur orange est toujours par plaques rondes et larges sur le 
dos, aux oreilles et de chaque cote des joues, le poil ras et 
brillant, le corps un peu levret, la queue forte a la naissance, 
et fine a la pointe un peu retroussee, les oreilles fort trans- 
parentes et en tire-bouchon. La voix sonore quoique un peu 
flutee. Ils chassent le nez haut sur la voie et sont estimes pour 
la poursuite du loup et du lievre. 

La race normande ou baiibis etait et est encore une des 



LES CHIEiNS DE CHASSE A COURRE. 141 

plus belles de France, et la gorge sonore, le fond et 1'odorat 
de ces chiens etaient choses proverbiales. Sous le regrie de 
Louis XIV, ou ils formerent la meute royale, ils etaient fort 
prises. 11 y avail a cette epoque deux races, une blanche, Fautre 
gris fauve et noire. L'crivain cynegetique d'Yauville donne 
pour origine a ces chiens la race de saint Hubert, car les nor- 
mands de son epoque etaient noirs s tries de blanc et de feu. 
C'est de la sans doute que sont venus les chiens tricolores. 

Le roi Louis XV, ayant introduit en France la race anglaise 
qui chassait plus vite, detrona la race normande; mais cet en- 
vahissementne reussit pas a la detruire. Ces admirables chiens, 
dont le manteau est d'ordinaire tricolore ou orange, ont deux 
bosses assez dominantes sur le front, la tete large et longue, 
le nez court, des rides sur la face, des levres pendantes, des 
oreilles minces, allongees et papillotees eri dedans, 1'oeil gros 
et la paupiere inferieure tombante, les reins larges et solides, 
la taille svelte, les pattes fortes, seches et pointues, le fouet 
grossier, le farion de boeuf ; mais leur fa c, on de chasser est sans 
pareille. 

Aucun auteur n'a assigne une origine bien certaine aux 
chiens de cette espece* On pense qu'elle remonte aux peuples 
du Nord qui 1'amenerent avec eux lorsqu'ils s'impatroniserent 
dans la Neustrie sous la conduite de Rhou. D'autres font re- 
monter la race des normands a ces chiens gris si vantes que 
saint Louis fit venir de la Tartarie. 

Des le regrie de Louis XVI, les normands etaient devenus 
rares par suite des croisements faits avec les chiens anglais 
amenes en France par les ordres de Sa Majeste Louis XV. 

Les chiens d'Artois sont originaires du pays artesien, de la 
Picardie, et on les prisait fort jadis pour former un equipage 
destine a la chasse au lievre. La couleur de leur robe etait 
blanc avec taches grises et fauves. Si on les reconnaissait a 



142 HJSTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

leur tete courte, a leur nez caraard ot a la Roxelane, a leur 
front large, a leur bel oeil, un peu gros, a leurs oreilles plates 
et allongees, a leur corps rable, a leur queue fournie, re- 
troussee et souvenl arquee, on les appreciait particulierement 
pour la justesse de leur voix, leur quete sans pareille qui leur 
faisait trouver la piste d'un lievre au milieu de secheresses ou 
le timide quadrupede avait passe une heure avant. 

La gueule du chien d'Artois s'eritendait de fort loin, et on 
leur faisait quelquefois chasser le loup; le renard seul leur 
etait antipathique. 

Le chien courant suisse a d'ordinaire le poil noir marque de 
feu et des formes epaisses. Cette race, dont le caractere est 
tres-mechant et dont le flair est aussi bon que 1'ardeur inepui- 
sable, fournit d'excellents limiers. 

A la fin du siecle dernier, on faisait grand cas dans Test de 
la France de ces animaux de petite taille a poil ras, blancs et 
oranges, qui ont la tete fine, les oreilles moyennement lon- 
gues et bien tournees; ils crierit bien et saventparfaitemerit se 
servir eux-memes. Le marquis de Foudras a rendu celebre un 
petit equipage de ces chiens suisses amene par le comte de 
Choiseul et surnomme les chiens de porcelaine. 

Le corneau provient de 1'accouplement du chien courant 
avec le matin. S'ils sont moins siirs pour suivre un animal en 
chasse, en revanche ils sont tres-\igoureux et tres-rapides. 
Dans un pays decouvert ou ces chiens n'ont pas la possibilite 
de perdre de vue 1'auimal de meute et de prendre le change, 
leur emploi est excellent. 

Les chiens vendeens se divisent en deux especes : les 
bauds ou poils ras et les griffons. 

Dans la premiere race, les qualites particulieres de ces'su- 
perbes chiens sont celles-ci : une tete nerveuse, les oreilles 
minces et tombarites, le poil court et fin, la queue effilee, le 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 145 

fond inepuisable, le flair parfait, la chasse gaie, la quete dili- 
gente, 1'ardeur soutenue. Les defauts qui n'en a pas? toute 
medaille a son revers sont d'etre querelleurs ah! ah! 
- d'avoir la voix faible, et de mourir jeunes helas ! 

II n'y a pas a en douter, les vendeens descendent de 1'espece 
nommee vertraggi dans les auteurs latins, espece originaire de 
la Gaule, et qui fut mise en evidence sous le regne du roi 
Louis XI, qui donna le fameux chien Souillard au senechal 
Gaston, afm qu'il accouplat la bete avec sa celebre lice Baude, 
dont la reputation etait universelle. 

Les produits de cette union qui, dit-on, fut tres-heu- 
reuse appartinrent exclusivement a la couronne et aux 
gentilshommes. Sous le regne de Louis XIV, on les nommait : 
les grands chiens blancs de Sa Majeste. 

Dans le principe, ils avaient le poil un peu plus blanc (quoi- 
que le manteau du pur vendeen soit toujours de cette cou- 
leur). C'est le roi Francois I er qui, par le croisement fait avec 
son chien Miraud, nuanga la robe de 1'espece. 

Les vendeens orit la tete nerveuse, 1'orcille souple, rnince, 
longue et tombante, le poil court et fin, le fouet effile, incom- 
parables pour la finesse de 1'odorat; ils ne craignent pas la 
chaleur, mais redoutent un peu le froid, et se creancent difli- 
cilement, 

Un chien vendeen pur sang est intrepide a Pattaque et facile 
a rallier. U coque , mais fournit beaucoup. II a un peu de 
toutes les qualites qui denotent le bon chien, et avec du fond et 
de la tenue, on en fait un excellent chien de commerce, propre 
a faire un peu de tout, line nombreuse meute de vendeens peut 
remplir de belles chasses et les mener a bonne fin. Dans ce pays 
classique de la chasse, la Vendee^ ou les sangliers, les renards 
et les loups aboridaient avant 1795 et sont encore tres-norn- 
breux, chacun tenait a honneur d'entretenir des meutes pur- 



144 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

sang, dignes de figurer aux brillantes parties organisees tous 
les ans ; aussi la race jouit-elle bien vite d'une grande cele- 
brite. 

Le Bocage et la contree qui avoisine Bourbon- Vendee el le 
Poire-sur-la-Roche sont fort reputes pour leurs chiens. La re- 
production et la vente de ces animaux forment un objet de 
commerce et d'exploitation en coupe reglee qui rapporte 
gros aux gens du pays. Un bon vendeen s'achete plus cher 
au marche qu'une vache ou qu'un boeuf. 

II y a deux foires a chiens par an a Bourbon-Vendee : 1'une 
le deuxieme lundi de mai ; Fautre le deuxieme lundi du mois 
de juillet. 

M. Charles Frossart de Guipy, dont la residence est a Cou- 
lange-sur-Yonne, possede une meute d'environ soixante chiens 
verideens digne d'une mention toute speciale, car elle fail 
souche en France. 

Ces animaux, tous tricolores, sont de belle taille, hauts sur 
pattes, solides du jarret, forts en gueule, et doivent etre, 
sij'eri crois mon jugement, ou plutot ma theorie, d'excellents 
chasseurs de sangliers. 

II n'est pas un veneur du Nivernais qui n'admire les chiens 
de Guipy, dont M. Frossart prend le plus grand soin lui-meme, 
et qui forment a eux tous la meute la plus admirable de toute 
la France. 

La race que possede M. Frossart est la meilleure de toutes 
celles de France, et les vrais amateurs la preferentaux meutes 
de Saintonge et du Poitou, quoique ces animaux soient gene- 
ralement de forte taille et tres-elegants, qu'ils chassent le nez 
haut, le cou sur le dos, et aient une gorge assez sonore. Si on 
leur accorde de suivre la bete avec exactitude, d'autre part on 
leur reproche de s'amollir au moment ou la victoire prochaine 
exigerait plus de courage et plus d'entrain. C'est le contraire 



LES CHIENS DE CHASSE A COUKRE. 145 

des chiens de Vendee, qui chassent avcc un entrain saris pa- 
reil et redoublent d'excitation quand ils sont a la veille de por- 
ter has 1'animal de meute : leur gorge est moins forte, mais 
leur allure est plus rapide. 

Les stay-hounds, les blood-hounds, les southern- hounds, sont 
les grands chiens de chasse employes par les Anglais pour leurs 
ch asses a courre le cerf. 

Markham, auteur cynegetique du temps de Jacques I er , donne 
du stag-hound une description qu'on dirait copiee dans Du 
Fouilloux. 

Les premiers, les plus grands, les plus forts et les mieux 
t'aits pour cette chasse etaient au temps jadis en grand hori- 
neur, quand le pays, moins civilise, moins coupe de ci, de la, 
par les murailles des grands pares, recelait dans ses grandes 
ibrets des animaux de toutes tailles dont le nombre etait inde- 
iini. D'autre part les lois sur la chasse etaient tyranniques, et 
lout braconnier etait impitoyablement mis a mort. II n'y avail 
que les seigneurs ayant fief et domaine qui pussent chasser le 
cerf. Quand la culture cut defriche lesforets, lorsque les pares 
eurent ete construits, les cerfs etant enclos dans des espaces 
limites, il devint moins necessaire d'entretenir des chiens ra- 
pides et de longue haleine. 

Comrne je viens de le dire, la chasse du cerf etait jadis un 
exercice tres-recherche. Dans les comtes du centre, et particu- 
lierement dans ceux de Norfolk et de Suffolk, dans le Berk- 
shire, FEssex, le Hampshire et le Glocestershire, les lords 
passaient leur temps a chasser. Autrefois, la meute royale et 
celle de North Devon, toutes deux formees depuis longues ari- 
nees, etaient les seules connues pour cette chasse. La derniere 
ne poursuivait que le daim ; mais de nos jours elle n'existe 
plus, soit que les souscriptions pour son entretien n'aient pas 
ete suffisantes, soit par cette raison que les fermiers ontdetruit 

10 



140 HIST01KE DES RACES DE CHIENS. 

les daims pour preserver leurs terres a ble des ravages causes 
par ces animaux. 

Quelques explications sur cette chasse seront, je le pense, 
iriteressantes pour mes lecteurs. Les chiens qu'on y employait 
etaierit de tres-forte taille et ressemblaient plus au limier 
qu'aucune autre espece de chiens de nos jours. Us avaient les 
oreilles longues et le museau tres-grand; c'etait sans doute 
une espece issue du limier. Us ne couraient pas si vite que 
ceux d'aujourd'hiii, mais ils etaient peut-etre plus surs. 

Lorsqu'on faisait la chasse, on commencait par lacher dans 
le bois quelques chiens d'elite des lurchers pour faire 
lever le daim. Quand 1 ; animal quittait son fort, ce que les tu- 
flers annonc.aient par leurs aboiements, la meute etait decou- 
plee sur la voie et ne devait jamais quitter la trace de 1'animal 
qu'elle ne Peut force et mis par terre. Les animaux d'alors 
etaient si vigoureux et si vifs, qu'il n'etait presque jamais ne- 
cessaire d'en lever un second. 

La distance que Ton parcourait dans ces chasses etait de 
20 a 30 milles, et Ton employait a les franchir la plus grande 
partie du jour; car les chiens, reunis a huit heures, ne ren- 
traient au chenil qu'a la nuit. 

Quelle difference dans le systeme de chasse suivi de rios 
jours ! 

Le rendez-vous est pour midi, la bete est forcee dans une 
heure ou une heure et demie, sauf quelques cas exception- 
nels ; puis 1'on rentre au manoir pour s'habiller et diner au- 
pres d'un bon feu. 

Depuis la mort de Georges III, qui appreciait fort ce genre 
le chasse, les stay-hounds furent demodes, et s'il en existe 
encore quelques meutes, ce n'est plus que dans les chenils 
royaux et chez quelques lords richissimes; 

Les six qui sont les plus importantes en Angleterre sont : 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. Ul 

Celle de la reine Victoria, a Ascot-Heath pres Windsor, sous 
le commandement d'un capitaine des chasses qui reside a 
Swinleg-Lodge ; 

De sir C. Constable, a Hull ; 

De M. Fenwick Brisset, dans le Somerset; 

De M. Heath-Cote, dans le comte de Surrey ; 

De Thonorable F. Petre, dans FEssex ; 

Et de M. le baron de Rothschild, a Montmoor. 

En Irlande, la seule meute de stag-hounds citee est celle de 
M. Alley, a Dublin. 

Ces sept meutes comptent cent soixante-quatorze chiens 
entre elles toutes. 

Les stag-hounds (chiens de cerf) sont d'admirables betes, dont 
la tele est large etossuee, les levres pendantes, les oreilles tres- 
longues, lepoitrail large : elles possedent un fouet recourbe, 
orne de poils assez longs. Leur taille est d'ordinaire de U1 ,55 
a O m ,40; une tfite fine et expressive, bien attachee sur une 
large encolure; les epaules sont hautes et plates, la poitrine 
bien descendue, sans exageration cependant; les reins legere- 
rnent harpes, sans etre pourtant bossus; les hanches saillantes 
et bien accusees, les cuisses longues, nerveuses, elastiques; 
les jarrets plats et larges; la patte seche et serree; qu'on 
joigne a cela la finesse du pelage, Fair noble et intelligent, 
une beaut e plastique en un mot, et Fon aura la meilleure des- 
cription d'un chien de cerf. 

Rien qu'a examiner ces chiens, on comprend leur force, leur 
fond, leur habilete a discerner les veritables voies parmi les 
fausses. II est rare qu'une meute de stag-hounds fasse buis- 
son creux. Aussi faut-il voir detaler un cerf des qu'il ouit la 
gorge de ses ennemis* II fuit, il vole, jusqu'a ce qu'il n'en- 
tende plus cette voix territiante. Cette deroute continue, en- 
tremel^e de ruses et de fausses demarches, jusqu'a Fhallali* 



148 11IST01RE DES RACES DE CHIENS. 

qui estloujours magnifique, car generalement le dix-cors fail 
tele aux chiens el se defend comme un lion. 

Les chiens pour la chasse au cerf ou au daim sonl generale- 
menl tires des meutes deslinees a la chasse du renard. D'ordi- 
naire, de 1'autre cote du delroit, quand on veut faire un beau 
chasser a courrc, on s'empare d'une belle bele que Ton nourril 
avec de 1'avoine, des feveroles de premiere qualite el d'excel- 
lenl foin. L'animal couii bien, mene ses ennemis factices 
Ires-loin, et n'est jamais mis a inort. C'est la une comedie qui 
se renouvelle une fois par mois pour chaque cerf, sauf quel- 
ques exceptions pour les cerfs d'une conslilution plus robuste. 
On cite en Angleterre deux dix-cors nomnies Ripley el Capx- 
///, qui avaienl ete chasses dix et onze fois. Ce dernier n'etait 
pas d'une taille Ires- forte; mais il avail des proportions su- 
perbes : la tele petite, le cou tres-gros et fort, le dos el les 
jambes courles, les reins d'une laille el d'une force extraordi- 
riaires. 

Les chasses que 1'on a donnees a ces animaux onl ele racori- 
lees, d'une fa^on graphique el pompeuse, dans les colonnes de 
lous les journaux anglais. 

Ceux d'enlre mes lecteurs qui ont assiste aux chasses de 
Sa Majeste la reine Victoria connaissent les exploils du cerf 
Ripley, bel animal rie dans le pare de Windsor, qui ful chatre 
par la fanlaisie d'un garde. Celle operation, faite quelques 
jours apres sa naissance, fut cause que ce cerf n'eut jamais de 
bois, el c'est probablemcril aussi a cette ablation qu'il faut at- 
Iribuer le developpement exlraordinaire et parliculier que 
prirenl ses muscles lorsqu'il ful plus avance en age. Sa lete et 
son cou etaient tres-beaux, quoique petits, et cornme il ri'a- 
vail pas de comes, on le preriail souvenlpour urie biche. Son 
exlerieur offrait un ensemble remarquable ; ses cuisses et ses 
jambes de derriere etaient aussi fortes que celles d'un cheval 



LES CHIENS DE CHASSE A OOURRE. 140 

de grande race. A sa maturite, 1'ensemble de son corps etait 
sans defaut ; a trois ans pourtant c'elait encore une be" te qui 
ne jouissait d'aucune consideration, un si mauvais coureur 
que, le 26 octobre 1827, on le fit sortir de Tenclos de Swinley 
en presence de toute la meute, pour mettre en train les jeunes 
chiens et leur servir de cur6e, ce qui semblait ne devoir pas 
etre une longue affaire. Le jeune cerf trompa tous les calculs. 
Apres avoir parcourn plus de 50 milles en trois beures, il 
fut pris au-dessous de Henley, a la distance de plus de 20 
milles en ligne droite du lieu ou il avait ete lance. Le 17 de- 
cembre de la meme annee, il fut repris dans 1'Oxfordshire, 
apres une autre longue course. Au commencement de fe- 
vrier 1828, il executa une course extraordinaire de trois 
heures, de la nouvelle loge a Winkefield jusqu'a Ripley, dans le 
comte de Surrey, d'ou lui vient son nom de Ripley. Depuis, il 
fut chasse trois ou qualre fois par an pendant dix saisons suc- 
cessives, faisant toujours des courses superieures et fatiguant 
chevaux, chiens et chasseurs. Pendant trois fois il fut laisse a 
la nuit, ayant couru jusqu'a la brune; et une fois, en 1832, 
ayant ete perdu pres de Saint-Albans, on ne le retrouva que 
luiit jours apres; ce jour-la, il distanc,a les chiens a la nuit 
pres de la Tarnise, et ne fut pris que le jour suivant dans le 
voisinage de Staines, et cela lui arriva apres une semaine d'une 
vie errante et penible : il avait soin cependant de s'etablir la 
nuit dans des champs de feves ou de pois. 

II fournit sa plus brillante course le 8 avril 1850. 11 fut lance 
pres'de Maidenhead, sur les bords de la Tamise, dans le Beck- 
shire, ettraversa immediatementle fleuve en passant a travers 
les domaines de sir George Warrender. 11 parcourut une im- 
mense etendue de pays sous un solell brulant, et fut pris a 
Finchley, a cinq heures du soir Les chiens ayant ete mis sur 
la voie a onze heures et demie du matin, ils rentrerent a leur 



150 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

chenil ce soir-la meme, et en supposant que le cerf eut couru 
en ligne droite, si Ton jette les yeux sur la carte, la distance 
qu'il a parcourue semble presque incroyable. 

Doue d'un odorat tres-fm, ce cerf eut deroute par ses ruses 
toutes les meutes et tous les veneurs. II commerigait par courir 
ventre a terre durant une demi-heure, puis il s'arretait pour 
ecouter, et, s'il en avait le temps, *il revenait sur ses pas pen- 
dant un quart de mille environ ; il prenait ensuiteune nouvelle 
direction de toute la vitesse de ses jambes. 

II employait une autre ruse qui consistait a entrer dans 
quelque grande piece d'eau apres avoir couru pendant une 
heure; alors il etendait son corps sous la rive et ne laissait 
sortir de 1'eau que ses narines. C'est ainsi que sa trace echap- 
pait aux chiens pendant des heures entieres. Get intelligent 
animal, ce pauvre Ripley, fut tue dans Pete de 1 839 . 

Les blood-hounds, ou chiens de Saint-Hubert, sont do 
plus forte taille que les precedents : ce sont eux qui servaient 
a la chasse a Thorn me, aussi les avait-on appeles chiens de 
sang, car ils suivaient la piste du voleur, de Passassin , de 
Pincendiaire, et devenaient ainsi les puissants auxiliaires de la 
justice humaine. 

De nos jours, les limiers de cette race ne devoreraient pas 
tous le coupable. S'il tentait de s'enfuir, quand ils Pauraient 
atteint, ils se contenteraient de Pentourer et de hurler jusqu'a 
ce que les constables fussent arrives. II en est pen qui se jette- 
raient sur lui, ivres de sang et de carnage : cependant le cas 
s'est malheureusement souvent presente. 

Les blood-hounds, sont de tres-grande taille et mesurent sou- 
vent O m , 75 a Pepaule. Leur pelage court et fin, particulierement 
aux oreilles et sur la t6te, est d'un noir rougeatre ; les sourcils 
sont feu, les pattes de meme couleur ; les oreilles longues, les 
reins assez courts, les jambes moins haut.es que celles des 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 151 

normands. Moins disciplinables que tous les autres chiens 
courants, ils sont plus ardents, plus rapides, et ne refusent 
aucune chasse, pas memela chasse a 1'homme. 

Chasseurs intrepides, ces chiens ne quittent leur animal qu'a 
la mort, et c'est a eux que revient souvent Fhonneur de ces 
chasses extraordinaires dont se glorifiaient les annales de la 
vieille venerie. Vers la fin du septieme siecle, dit-on, saint Hu- 
bert introduisit dans les Ardennes cette race de chiens, qui a 
pris son nom, et que les abbes de Saint-Hubert conserverent 
precieusement en memoire de leur fondateur. 

Au moment de la conquete des Normands, ils passerent pro- 
bablement en Angleterre. 

Le roi Charles IX prisait fort cette race et lui a consacre une 
page de son livre. Ils ont des marques rouges ou fauves sur les 
yeux, dit-il,et communement le,poil de leurs iambes est de la 
meme couleur : s'ils ont du blanc, c'est peu et sur la poi- 
trine. Ce sont chiens loups, peu rabies, etc. 

Cette description royale n'est pas toujours exacte, car on a \u, 
et il existe des chiens de Saint-Hubert blancs, mouchetes de 
noir et marques de feu. Les rois de France, jusqu'a saint Louis, 
n'eurent pas d'autres chiens dans leurs meutes. 

II y en eut sans doute aussi une grande importation sous 
Henri IV, lorsque MM. de Beaumont et Dumoustier menerent a 
Jacques I er des chiens de France. 

La finesse extraordinaire de leur odorat a ete employee dans 
la Grande-Bretagne comme dans rArnerique du Sud, ou cette 
race avait ete introduite par les Espagnols, a la poursuite de 
Thomme. Les Edouards se sont servi de ces chiens dans leurs 
guerres en Ecosse contre les Bruces, et Elisabeth dans les guerres 
d'Irlande. 

Cette race domina longtemps dans tous les equipages de 
France, ou elle a toujours fourni des limiers jusqu'a la Revo- 



152 IllSTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

lution ; mais peu a peu elle disparut presque completemcnt chez 
nous, et on ne la retrouve guere plus aujourcThui qu'en An- 
gleterre et a Cuba, ou on emploie ces chiens a la poursuite des 
negres marrons. 

Depuis longtemps les Anglais ne se servent plus des blood- 
hounds pour la grande chasse a courre. Tin seul equipage, celui 
de M. Thomas Nevill, chasse encore le cerf avec une quaran- 
taine de ces chiens; mais beaucoup de nobles families anglaises 
ont conserve cette race dans toute sa purete, et se servent d'un 
ou de deux blood-hounds pour la chasse des daims, qui vivent 
en troupeaux si considerables dans les pares anglais, ou ils sont 
d'un tres-grand rapport. 

En Angleterre, les blood-hounds fauves, a manteau noir, sont 
considered comme les plus beaux ; mais il y en a de roux uni- 
forme, ou dont le manteau est simplement un peu plus chaud 
de ton; la couleur est celle du poil de lievre. 

Parrni les limiers franc,ais celebres denotre epoque, on citnit, 
il y a quelques annees, Badineau, eleve par Fortin, le veneur 
habile de Chantilly. C'etait un chien blanc et orange, porteur 
d'une admirable tete, admirablement fait, d'une grande intel- 
ligence et d'un flair exquis. Quand Badineau avait parle, 
la chasse etait resolue , et Ton faisait rarement buisson 
creux. 

Les chiens de sang se recrutent parmi tous leurs conge- 
neres. C'est une disposition particuliere qui les fait decouvrir 
au milieu des autres et enroler parmi les buveurs d'eau rouge 
(red water drinkers). 

Autrefois ces chiens etaient indispensables a la securite pu- 
blique sur les frontieres de 1'Angleterre et de FEcosse, et dans 
le Northamptonshire, pour repousser les attaques des maraii- 
deurs. Les villages, les fermes de ces zones etaient obliges d'en- 
tretenir des meutes de blood-hounds; mais quand la civili- 



LES CHIENS DE CIIASSE A COURRE. 153 

sation progressa, quand la justice n'eut plus besoin de ces 
auxiliaires, on cessa d'elever ces animaux pour la chasse a 
riiomme. 11 en exisle pourtant encore dans certains domaines, 
afin de servir d'epouvantail aux braconniers et de protection 
aux grands animaux de meute. 

Les blood-hounds de Cuba, employes a la chasse des negres 
marrons etpropages dans tousles pays a esclaves, ont le meme 
pelage, mais ils sont plus lourds de formes, les rides de leur 
visage sont plus marquees, et ils ont les babines plus grosses 
et plus pendantes. 

Le southern-hounds, autrement dit Talbot, sont, selon toutc 
probabilite, les chicns qui ont fait souche dans toute 1'etendue 
de la Grande-Brelagne, et particulierementdans le midi de 1'ile, 
d'ou leur est venu leur nom : chiens du sud. Les premiers 
habitants de 1'Angleterre les employment aux grandes chasses, 
et si depuis ils ont etc delaisses pour des races plus rapides, 
c'est a cause de leur peu de fond, car ces animaux par eux- 
memes etaient d'une belle prestance, d'une forme effilee, pour- 
vus de belles et solides pattes, munis d'oreilles superbement 
longues etd'un fouet arque tres-elegant. Ces chiens avaient en 
outre une excellenle gorge et un flair exquis ; mais, comme ils 
etaient un peu lents a la chasse, ils se sont vu detroner par 
des chiens plus rapides. 

On cite cependant encore dans le Devonshire, au village de 
Aveton-Gifford, quelques meutes de southern-hounds , tres-re- 
marquables, appartenant a de simples fermiers. 

Les fox-hounds, qui ont detrone toutes ces vieilles races, 
sont les favoris des veneurs anglais. Ces chiens, race toul arti- 
ficielle, tenant un peu de toutes les races possibles, et dont 1'ori- 
gine provient du croisement des vieilles races de chiens cou- 
rants et des levriers, ont a la fois de la vitesse, du fond, des 
pnttes nerveuses etunodorat Ires-fin. Ce qu'il fallait a la chasse 



154 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

anglaise, qui aime a courir et a atteindre vite le but, c'etait un 
chien de course comme le sont les chevaux qui se disputent le 
prix a Ascott ou sur les autres hippodromes, et a force d'es- 
sayer, ils ont obtenu le produit desire. 

Or, ce produit existe, il vit, il a fait souche. 




DWELLS 



LE FOX-HOUND. CIIIEN COURANT POUR RENARP. 



A tout prendre, le fox-hound est un joli chien dont le train 
de derriere est ramasse, la poitrine large, les jarnbes droites, 
les pieds arrondis comme la patte d'un chat, la queue epaisse, 
bien garnie et legerement recourbee. II a en outre 1'oreille pe- 
tite, placee tres-haut et plate, et on a, dans les equipages an- 
glais, Fhabitude de 1'arrondir. 

Du reste, on trouve, dans chaque chenil en Angleterre, un 
type de fox-hound different, et les memes maitres d'equipage 
ont souvent change plusieurs fois leur race pendant le cours de 
leur carriere. 



LES CHIENS DE GHASSE A COURRE. 155 

Le fox-hound est docile de caractere et facile a mettre en 
meute, d'une rapidite souvent extreme, ce qui le rend chiche 
de voix. II est inestimable pour sa belle construction et la 
vigueur de sa constitution, et il retraite gaiement apres les 
chasses les plus fatigantes. 

II existe en Angleterre cent sept meutes connues de fox- 
hounds. On en cite huit en Ecosse, vingt et une en Irlande : ce 
qui compose un personnel dell, 079 chiens. 




LE CHIEN POUR RENAttDS, PURE RACE. 



Peut-etre le plus vieux sang de fox-hounds d'Angleterre se 
trouve aujourd'hui dans le chenil du comte de Lonsdale, a Cot- 
tesmore. A 1'exception des meutes de lord Yarborough, de 
M. Ward, du comte Fitzwilliam, du due de Beaufort, etc., et 
de quelques autres, les meutes des chiens courants anglais ont 
change si souvent de maitres depuis cinquante ans, qu'il est 
presque impossible de certiiier leur origine. Gependant les meu- 



156 IIISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

tes les plus estimees aujourd'hui sont celles desducs de Rut- 
land, de Beaufort, de lord Fitzwilliam, du marquis de Cleve- 
land, de MM. Ralph Lambton et Osbaldesdone. 

Toutes les meutes de 1'Angleterre chassent environ deux ou 
trois jours par semaine, ce qui donne une moyenne de quatre- 
vingt-deux chasses par jour. Les rendez-vous sont annonces 
dans les journaux de sport et dans tous les villages qni envi- 
ronnent les chenils. Les sportsmen qui desirent assister a ces 
parlies de plaisir peuvcnt trouver des cottages a louer pour la 
saison avec ecuries pour leurs chevaux. Aussi, grace a la publi- 
cite, ces chasses sont tres-suivies. 

Aujourd'hui que le cerf s'est refugie, en Angleterre, dans les 
vieilles forets aristocratiques, on ne peut plus le chasser que dans 
un petit nombre de localites; la chasse du renard est devenuc 
la premiere entre toutes chez nos voisins d'outre-Manche. Cest 
elle qui developpe, par un exercice vigoureux, les plus nobles 
qualites du cavalier et celles du cheval, ce fidele et genereux 
compagnon du chasseur. En un mot, dans la Grande-Rretagne, 
on la considere comme la vraie chasse du well bred gentleman, 
de 1'homme comme il faut. 

Chasser le renard est en Angleterre le combledu dandysme; 
un Anglais aime assez a se promener dans Regent-street, vein 
d'un habit rouge, botte et eperonne, afm de pouvoir dire a ses 
amis : J'arrive du Yorkshire, tout couvert deboue, moa; j'ai 
chasse le renard ! Et souvent meme le hableur n'est pas sorli 
de Londres et ne possede ni bois, ni terres, ni chiens. 

Voici comment il s'y est pris pour pouvoir mentir sans era irite 
d'etre dementi. II est alle trouver John Stuart a Picadilly, et 
dans ce manege excentrique il est monte sur un cheval de 
bois. Une fois la, afm d'avoir bien Fair d'un chasseur revenant 
du Lincolnshire, il s'est fait asperger d'une boue jaunatre fa- 
briquee avec de la vraie terre du terroir ci-dessus nomme; 



LES CHiENS DE CJIASSE A COURRE. 157 

puis il a passe dans im sechoir, et, une fois sec, a regagne 
Regent-street. II a chasse le renard. 

Pour jouir des plaisirs de la chasse au renard dans toute son 
etcndue, et pour offrir cet amusement d'une maniere convenablc 
aux amis que 1'on revolt, il est indispensable a tout sportsman 
liospitalier d'observer plusieurs points capitaux. La meute, son 
education, son entretien, Tart de bien conduire une chasse jus- 
qu'au bout, quoique dependant du merite d'un grand nornbre 
d'individus divers et de dispositions de differents ordres, res- 
sortissent neanmoins egalement au genie du maitre qui, pour 
bieri commander et diriger a propos, ne doit ignorer rien de ce 
que ses piqueurs doivent savoir. Et cependant, pour la masse 
des chasseurs, pour les invites, Tunique attrait c'est la chasse 
elle-meme ; le grand talent, c'est de suivre la meute de pres et 
de se trouver un des premiers a Phallali. Voila ce que pense la 
majorite des sportsmen; mais le veritable huntsman exige plus 
de science de lui-meme et des autres : il doit, avant tout, con- 
nailre les localites frequentees par maitre fox, ses habitudes et 
ses ruses ; il doit, en outre, etre un excellent ecuyer et rie se 
voir arrete par aucun obstacle ; car, pour etre en mesure de 
tenir les chiens en haleine, de les exciter et de diriger tous leurs 
mouvements, il est important qu'ii soit capable de les suivre 
par tout. 

En un mot, la chasse au renard est uri steeple-chase des plus 
dangereux, eu egard a la nature du sol, a la position des grands 
cours d'eau, des canaux, des ponts et des barrieres de la Grande- 
Bretagne, et ceux qui la pratiquent peuverit se vanter d'etre des 
ecuyers emerites. C'est la un point d'amour-propre que per- 
sonne ne contesteaux Anglais, quoique je proclameici, comrne 
je 1'ai fait deja ailleurs, qu'en fait d'audace et de courage, a la 
guerre comme a la chasse, les Frangais ri'aient pas de maitres. 

En France, nous comptons un nombre de chefs d'equipage 



158 HIST01RE DES MCES DE CHIENS. 

beaucoup plus grand qu'on ne se 1'imagine en general. Mais 
comme chacun chasse pour soi, les resultats de ces chasses, a 
peu d'exceptions pres, sont tres-peu connus. Nos journaux de 
sport publient le compte rendu des chasses imperiales, quelques 
hauts fails des grands sportsmen de France et de certains lieu- 
tenants de louveterie ; mais ces journaux n'ont pas toute la 
publicite desirable. Ce serait pourtant un puissant moyen de 
vulgariser le gout du cheval et de Pequitation, car c'est au Fox 
hunting que les Anglais doivent leur superiorite dans cet art. 

J'ai parle de la meute de fox-hounds de Sa Seigneurie M. le due 
de Beaufort : il y a quatre ans, le noble lord la transporta du sol 
anglais en Poitou, aim d'y entreprendre la chasse du loup. Les 
chiens de Sa Grace ne reussirent point sur notre continent. 11 
me parait curieux de mentionner ici en quelques mots comment 
Sa Grace le due de Beaufort a herite de quatre a cinq cent rnille 
francs de rente, mais a la condition de tenir toujours ses chiens 
en haleine et de chasser sans fin et sans cesse. C'est un Nemrod 
errant a perpetuile; il appartient plus a sa meute que sa meute 
ne lui appartient. Done, un jour, apres avoir battu les buissons 
-de tous les comtes d'Angleterre, la voix testamentaire lui criant : 
Chasse I il franchit le detroit avec ses cent chieris, ses quarante 
piqueurs, et il arriva en Poitou, le pays des loups. Le malheur 
est que les chiens du noble lord n'avaient eu jusque-la d'autre 
ennemi que le renard. Le loup, ils ne le connaissaient pas meme 
de reputation. Aussi ne prirerit-ils seulement pas la peine de le 
poursuivre, laissant aux chiens franc,ais tout I'honrieur de la 
bataille. Ceux-ci forcerent le loup, comme de braves chiens qui 
ont vu le loup, mais et c'est la que la chose devient comi* 
que les chiens anglais, qui avaient dedaigne la poursuite, 
ne furent pas aussi dedaigneux a 1'endroit de la curee. Le soir, 
ils mangerent le loup chasse et force par les chiens poitevins, 
C'est la veritablement un trait tout a fait britannique. 



LES CHIENS DE CHAS.SE A COURRE. 159 

Mais je reviens a la meute de Sa Grace, chez laquelle on re- 
marquait urie grande regularite de taille et de couleur, un en- 
semble parfait pour la legerete, le fond et la force, et un parfait 
entretien de leur personne. On voyait, en examinant ces 
chiens, que les piqueurs anglais sont passes maitres en fait de 
lenue, et ceux de Badmington n'ont pas deroge. Si les chiens 
du due de Beaufort n'ont pas reussi en Poitou, j'hesite a croire 
que Jes notres les suivissent en Angleterre dans un steeple- 
chase vertigineux a la poursuite des renards. 

La meute de fox-hounds de M. le comte d' Osmond un iri- 
trepide parmi les veneurs, qui, quoique ayant perdu 1'avant- 
bras droit a la chasse a tir, cultive la chasse a courre pour ne 
pas abandonner le culte de saint Hubert est une des plus 
belles de France. On cite ex aequo la meute de M. le vicomte de 
la Rochefoucauld, a la Gaudiniere, composee de magnifiques 
betes tricolores. 

Une autre grande race de chiens courants anglais qu'il faut 
rapprocher du southern-hound, qui en descend, dit-on, est le 
kerry-beagle d'lrlande, grand chien tres-analogue de formes au 
blood-hound, et qui mesurejusqu'a *26 pouces de taille. MM. John 
O'Connell, de Killarney, et A.Herbert, de Mucross, membres du 
parlement, ont ete les possesseurs des deux dernieres meutes 
connues de cette ancienne race. 

Les griffons vendeens, grands et magnifiques chiens courants 
au poil rude et frise, sont une variete du chien de Vendee. 

C'est M. le comte de Lecouteulx de Canteleu, lieutenant de 
louveterie des arrondissements des Andelys (Eure) et de Lou- 
viers, qui possede la meute la plus complete et la plus pure 
que Ton connaisse en France. Ces bonnes et vaillantes betes 
ont le poil rude, blanc, lessive de fauve ou de noir, les oreilles 
mHongues, les pattes poilues et solides, la poitrine vaste et la 
taille tres-grande. 



160 HISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

Fort recherchee pour la chasse du loup et du sanglier, for- 
mant des chiens incomparables pour rapprocher une voie ou 
suivre une piste dans les ruisseaux et les etangs, d'une con- 
stitution plus solide que les chiens a poil ras, cette race a pres- 
que toujours fourni dans les equipages un chien dont on se 
souvient toujours. 

Les chiens bretons, autrement dit les griffons fauves de Bre- 
tayne, sont signales dans les plus anciennes chroniques armo- 
ricaines. Us sont aujourd'hui devenus fort rares; ce sont des 
chiens de grand coeur, entreprenants et de haut nez , gardanl 
facilement le change. D'assez haute faille, leur constitution est 
forte et ils ne craignent ni les eaux ni le froid. Us sont parfaits 
pour le loup et le sanglier. Leur pelage d'un rouge vif est ca- 
racteristique ; quelques-uns sont marques de blanc, de gris on 
de rioir, mais ils sont moins estimes. Suivant quelques auteurs, 
cette race etait celle des meutes des seigneurs et dues de Bre- 
tagne, de Famiral d'Annebaut, du fameux Huet de Nantes, qui 
rivalisait avec Gaston Pho?bus; enfin, du seigneur de Lamballe, 
qui vint un jour, du comte de Penthievre, prendre un cerf sous 
les murs de Paris. 

Une autre belle Yariete de chiens courants griffons, egale- 
ment devenue rare, est le chien de Bresse, race sans aucuri 
doute issue en ligne directe des chiens segusiens decrits 
par Arrien au troisieme siecle de notre ere : C'etaient, dit-il 
en parlant des segusii, des chiens courants egaux aux chiens de 
Carie et de Crete pour la finesse de Fodorat, mais plus lents et 
d'une mine triste et sauvage. En chasse ils criaient beaucoup, 
tant sur le gite que sur les voies, mais d'un ton si lamentable, 
que les Gaulois les comparaient a des mendiants implorant la 
charite publique. 

Les bdtards anglo-francais . L' introduction en France du sang 
anglais a eu pour consequence la creation de races interme- 



LES CH1ENS DE CHASSE A COURRE. 101 

diaires. Cette immixion dans nos races fut si rapide qu'elle a 
presque fait disparaitre leur purete. 

Les bdtards anylo-francais composaient, des la firi du regne 
dc Louis XIV, une par tie notable des meutes du roi. Gaffet de 
la Briffardiere, qui constate le fait, dit que les batards sont 
mieux construits, qu'ils ont la menee beaucoup plus belle et 
qu'ils chassent mieux que les anglais de pur-sarig. 

Les bdtards anglo-franfais sont reellement des chiens ravis- 
sants, et qu'ils soient issus d'un chien normand et d'une lice 
anglaise, ou bien d'un chien anglais et d'une lice normande, 
on ne les classe' pas moins comme des chiens de race et de 
toute beaute. L'aspect general du batard est celui-ci : haut 
sur pattes, poitrine large, tete moins allongee que celle du 
saintongeois et des gascons, oreilles egalement moins 
longues, queue forte et arquee, et surtout une voix terrible. 
C'est d'eux qu'on dit volontiers, avec Leon Bertrand, auteur 
de mainte fanfare illustre : 

Entends-tu cette gorge ? 
Jamais marteau de forge 
A-t-il si bien cogue? 
Va ! le soir, ton pain d'orge 
* Mon brave, est bien gagne. 

La grande majorite des meutes francaises se compose au- 
jourd'hui de chiens anglo-frangais dont il s'est forme dans nos 
provinces plusieurs sous-races fort estimables : anglo-ven- 
deens, anglo-poitevins , anglo-saintongeois , anglo-normands, 
reunissant une bonne partie des qualites distinctives de leurs 
aieux fran^ais a celles de leurs ascendants d'outre-Manche. 

Ces meutes ont I'inconvement de ne pouvoir se recruiter en 
elles-memes, les batards perdant rapidement leurs qualites 
des les premieres generations. On ne peut les conserver telles 

ii 



i6 l 2 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

qu'a condition de revenir toujours a des etalons pur-sang, soil 
anglais, soil franc.ais. 

A Charitilly, dans la vieille foret de Retz, dans la Giroride, Ic 
Fox-hunting entrepris a Paide des meutes de batards anglo- 
irangais, donne chaque saison de nombreux plaisirs aux pro- 
prietaires de ces meutes et a leurs amis. MM. Desvignes, le 
comte Roger de Chezelles, le \icomte Duchatel comptent parmi 
les veneurs emerites pour qui les batards anglo-francais sont 
des chiens hors ligne. 




LJNkLLS 

LE CHIEN A I.OUTUES. 



Les otter-Rounds (chien a loutres) sont a peu pres inconrius 
en France. On les emploie en Angleterre pour la chasse aux 
loutres. Ce sont des chiens ressemblant fort aux southern- 
hounds pour la forme et la taille, a cette difference cependant 
que le poil est rude et long comme celui du griffon vendeen. 
11s sont cependant plus bas sur pattes, ont la tele longue et 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 165 

bien coiffee, mais couverte (Tun poil assez ras, tandis que le reste 
du corps est abondamment garni d'un pelage long et dur, de 
couleurjaune ou rougeatre avec des taches noires ou grises. 
Autrefois on les employait beaucoup dans le pays de Galles 
pour la chasse du lievre. De toutes manieres ce chien est, a 
1'heure actuelle, une espece particuliere, qui nage et plonge 
avec une grande habilete, et dont les machoires sont de vraies 
tenailles ; qualites essentielles pour 1'emploi auquel ils sont 
destines. Un chien a loutres de belle prestance a environ de 
\ingt-deux a vingt-cinq pouces de hauteur. 

II est a regretter que nous n'ayons pas eu un seul specimen 
de cette espece a Fexposition des Champs-Elysees. 

Les briquets et chiens alievres. Les briquets, autrernent dit 
braquets, mot qui signifie petit Braque, sont d'excellents 
chiens provenant, au dire des plus experts en matiere de 
chasse, du croisement de toute espece de races. On trouve dans 
le Roman du Renard, qui date du treizieme siecle, cinq vers 
relatifs a ces animaux que 1'ori appelait brackets a cette 
epoque : 

Alant out renard escrie 
Li braconnier qui 1'ont veu, 
Et li Bracket sont esmeu 
Si viennent sous le chesne droit, 
Oil dans Tybert li chaz etait. 

M. de Maricourt, dans son Traite.de la chasse du lievre et du 
chevreuil, ecrit en 1627, est le premier qui emploie le terme 
de briquet a 1'egard d'un chien courant. Le propre des bri- 
quets, dit-il, est de courre le connil (lapin). 

Generalement les briquets sontd'une taille exigue, etleur place 
marque entre les chiens dont la classification precede et ceux 
que Ton noinme Bassets. La couleur de leur robe n'a rien 
de tres-regulier : les uns sont gris pommele^ d'autres marroii, 



164 1I1ST01KE DES HACKS DE CHIEFS. 

ccux-ci blanc et noir, ceux-la blanc et orange, ct eniin il eri est 
chez lesquels la couleur jaune est toutafaitdominante. Comme 
chiens de chasse pour le courre du lievre, ce sont les meilleurs 
et les plus estimes. Ce sont de petils chiens durs, cognants, in- 
disciplines, ralliant mal, que Ton a essaye eri vain de metlre 
en meute et qui sont surtout employes pour la chasse du fusil. 
Du reste, ils ne sont pas de longue haleine et mettent has sou- 
vent apres line vigoureuse poussee. 

Les races de la Haute-Marne, du Morvan, de la Gascogne, 
celles de la Normandie, des Vosges et de Corse, sont les plus 
connues. 

Les plus estimes out le poil rude, et, grace a cette robe, ils se 
glissent sans la moindre crainte au milieu des four res les plus 
inextricables. 

Les harriers sont une race de chiens anglais destines a la 
chasse au lievre, dont le nom a pour racine le mot Hare, 
(lievre), race intermediate entre le beayle etle fox-hound. C'est 
,a vrai dire un diminutif de ce dernier, dont il garde, d'ordi- 
naire, la large poitrine aux vastespoumons, le corps allonge, 
les os epais, la tete forte, les oreilles longues, la gorge solide, 
la surete sur la voie, et enfm mille qualites qui rejouissent le 
chasseur. Leur origine est plus ancienne que celle du fox- 
hound. Le harrier etait, en un mot, un chien d'ordre en minia- 
ture; mais c'cst a peine si on retrouve ce type dans quelques 
equipages, et les harriers de nos jours ne sont a proprement 
parler que de petits fox-hounds un peu mieux gorges que ne le 
sont habituellement les chiens de cette race. 11s sont aussi mieux 
coiffes et ont le nez plus fin; mais, chaque jour, 1'ancien type 
seperd. 

Les fermiers anglais se plaisent a entretenir des harriers, qui 
rie les cntrainent pas trop loin de chez eux, et n'exigent pas un 
Ires-grand, entretien. 



LES CHTENS DE CHASSE A COURRE. 



165 



Plus d'un squire anglais monte sur un cheval solide et fort 
rapide, monturea la foisde voyage et de chasse, suit la course 
de ses harriers, accompagne de son piqueur qui appuie les 
chiens du haul de la selle d'une bete de trait, ou bien souvent 
en courant a pied. La chasse est restreinte aux limites de sa 
propriete, et les enfants de son fermier jouissent souvent de la 







L. W E L L S . ^-=^^?~ 



I.ES C1IIEXS IIAIIISIKKS. 



vue de cette course tranquille, et pourtant emouvante, du haul 
du pigeonnier place sur la droite du cottage. Pour eux, comrne 
pour 1'ecuyer chasseur, ce sport est preferable a toutautre d'un 
genre plus grandiose et plus aristocratique. 

La taille du harrier wirie de dix-neuf a vingt pouces. Plus il 
est petit, plus il est estime, a la condition toutefois de garder sa 
vitesse et de posseder un bon gosier. Ce qu'evite un eleveur, 
c'estla graisse qui alourdit et rend Fanimal apathique. Ce qu'il 



166 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

craint, c'estd' avoir un chien qui court trop vite et qui met trop 
tot le lievre has. Du reste, la vitesse du harrier depend princi- 
palement de la configuration du pays dans lequel il chasse. 

On se sert quelquefois du harrier, en Angleterre, pour la 
chasse aux renards ; mais les fox-hounds sont plus recherches 
ou, pour mieux dire, plus a la mode. D'autre part, les harriers 
sont meilleurs pour la chasse qui leur est personnelle, et quand 
on leur fait faire les deux metiers a la fois, ils negligent Tun 
pour 1'autre. Nul ne peut servir deux maitres. 

En dernier lieu, comme la chasse du lievre estun plaisir tout 
particulier, il est necessaire que ceux qui la pratiquent jouis- 
sent de ce plaisir in extemo. Le lievre se defend mieux avecdes 
harriers qu'avec des fox-hounds. Avec les premiers, il met en 
pratique mille ruses diverses, tandis qu'avec les derniers il 
perd la tete, et est trop totpris. 

On cite soixante-neuf meutesde harriers (briquets) pour chas- 
ser le lievre dans le Royaume-Uni, dont quarante-neuf en An- 
gleterre, une en Ecosse et dix-neuf en Irlande, qui complent en- 
viron deux mille chiens. 

Les beayles ont une origine inconnue que Ton attribue toute- 
fois au croisement du chien courant de grande taille (hound) et 
du harrier. Le produit de ce croisement est un animal de taille 
inferieure, bien rable, ramasse sur lui-meme, a la poitrine 
large, aux pattes de devant solides et musculeuses, au train de 
derriere nerveux et bien decoupe. Un des caracteres de la phy- 
sionomie du beagle est d'avoir le museau allonge et des oreilles 
qui ont la forme d'un rognon ou plutot d'une moitie de foie, 
revenant quelque peu en avant sur le museau par la pointe. 

Les beagles ont en general le poil ras, mais il y en a de grif- 
fons, comme dans nos races de briquets de pays. Du reste, on 
peut dire que les beagles sont les briquets de TAngleterre. 
Bloome, auteur anglais qui ecrivait en 1650, en decrit trois 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 167 

varietes : 1 les beagles duSud, semblables aux grands chiens du 
Sud, mais plus petits et plus rabies ; 2 les beagles du Nord, 
appeles aussi cat beagles, plus vites et de moyenne taille; 5 en- 
fin, les petits beagles ou beagles a lapin, qui atteignaient ra- 
rement 35 centimetres de hauteur. Ce sont de petils chiens bien 
faits, a oreilles larges et plates, coiffes en avant, dont la robe 
est blanche piquetee de points gris ou noirs, et marques de ta- 
ches fauves, noires ou orange. Leur voix est assez harmonieuse; 
ils sont remarquables par leur activite. 

!&# .'I t.J-J* >:, 




Le beagle a la demarche lente, et c'est a cette cause qu'on 
doit attribuer la defaveur dans laquelle sa race etait tombee. 
Les meutes de beagles, si estimees autrefois, alors quela chasse 
savante etait en honneur, et que Ton demandait aux chiens de 
la voix plutot que de la vitesse, diminuent chaque jour, etPon 
n'en connait guere que trois qui se composent d'une trentain^ 
de chiens. 



168 HISTOIRE DBS RAGES 1)E CHIENS. 

II y a six annees cependant, le prince Albert avail introduit 
une meute de beayles dans le pare de Windsor. A dire \rai, les 
beagles sont solides et ont plus de pied qu'on ne Pimagine. 

La race des beagles se divise en plusieurs series, dont trois 
principales : la grande, la moyenne et la petite. 

La race moyenne est plus estimeeque la premiere, et se dis- 
tingue par une tete large et ronde, par un nez court et carre, 
par des oreilles lines et tres-larges, par des pieds solides, par 
un poil long et un plumet frise a la queue. Une gorge sonore, 
un flair tres-fin qui pourtant fait quelquefois defaut a certains 
animaux. Leur laillevarie de douze a quatorze pouces. 

Le beagle a poll dur est, selon toute probabilite, un croi- 
sement entre le beagle moyen et le terrier, et pourtant cer- 
tairies personnes pensent que c'est une race particuliere. Quoi 
qu'il en soit, 1'animal ressemble au harrier de Flandres, et son 
origine est inconnue. La voix est moins sonore que celle des au- 
tres courants de la meme espece, mais le flair est parfait. 

Le beagle nain, employe pour la chasse aux lapins, est un 
diminutif de la seconde espece; sa taille est souvent si exigue 
que les porte-carniers et les gardes des domaines anglais em- 
portent un ou deux chiens dans leur gibeciere, et Ton a souvent 
vu porter une meute entiere au rendez-vous dans une paire de 
paniers sur un cheval de bat. De cette facon, la meute ne se fa- 
tigue pas, et elle est mise sur pattes a 1'endroit meme ou on 
veut commencer la chasse. C'est la un mode de chasser qui n'est 
point usite en France; et, a vrai dire, je nele comprends en ac- 
tion que dans la Grande-Bretagne, ou tout est aristocratique, 
tout est compasse et meticuleux. La taille de ces courants lilli- 
putiens varie de neuf a dix pouces. 

La reine Elisabeth possedait de si petits beagles que 1'on pou- 
vait en mettre un dansun de ces grands gants que les homines 
portaient alors. 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 169 

Quant a la forme de leur corps, elle est un peu trop allongee 
pour etre gracieuse. Du reste, leur fagon de poursuivre le gibier 
est bien plus lente que celle de leurs congeneres de taille su- 
perieure, cela se comprend, et il est indispensable aux chas- 
seurs de les appuyer frequemment et de ne point ceder sur le 
change quand il a lieu. Rien n'est plus facile que de suivre a 
pied une meute de beagles nains ; les chevaux sont inutiles et 
devanceraient trop I'animal de meute et ceux qui le poursui- 
vent. 

Importes en basse Normandie bien avantla revolution de 1 789, 
par M. le comte de Roncherolle, chasseur emerite, les chiens 
beagles, matines avec tous les hourets du pays, ont presque en- 
iierement disparu du sol neustrien. 

Le wild board-hound (chien pour sanglier], Pun des plus 
beaux specimens de la race canine, produit du croisement du 
levrier, du matin et du terrier, c'est-a-dire possedant la vi- 
tesse, la force et le courage, et enfin le flair. 

Quelques ecrivains se sont imagine que ce chien etait une 
race particuliere, et ils Tont classe dans les especes connues et 
faisant souche ; mais comme il est evident que ces chiens ont dif- 
ferentes formes, suivant le pays ou ils sont nes, un poil souvent 
blanc et orange, d'autres fois noir, plaque de fauve, tantot long, 
tantot court, je ne puis etre de Tavis de mes confreres. 

Generalement le board-hound ressemble, pour la couleur de 
sa robe, aumdtin. Quelques-uns sont gris d'ardoise strie de ta- 
chesbrunes. La taille de Tamma! varie de trente a trente-deux 
pouces, le corps est solide, les pattes nerveuses, la tete est 
allongee et etroite, le museau carre, pareil a celui du mdtin, 
les oreilles courtes et droites, la queue tordue en trompette. 

Ce chien est celui que les Allemands appellent le limier grand 
danois et qu'ils ont applique a la chasse du sanglier. En Dane- 
mark el en Norwege, il sert a poursuivre les elans. 



170 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

Le chien courant polonais tient egalement de la m6me race, et 
celui de Russie, le kostrowa^ a des varietes qui ont une grande 
analogic avec les autres. Leurs oreilles sont mi-tombantes et 
petites, leur museau un peu pointu. 

Le chien a loups italien est un magnifique quadrupede dont la 
taille est g6ante et dont la force ne le cede en rien a celle du 




CHIEN POUR SAXGMER. 



loup qu'il terrasse en toute rencontre. Aussile loup evite-t-il 
toujours un pareil ennemi et ne fait-il tete qu'en derniere res- 
source. Sa robe est generalement blanche ou grise, quelquefois 
noire; le poil est court sur la tete, aux oreilles et aux pattes, 
mais long et soyeux sur le corps et a la queue. Un front eleve, 
un museau pointu competent la description de 1'animal, 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 171 

L'attachement de ce chien a son maitre est extraordinaire et 
sa sagacite est essentiellement grande. Dans les pays infestes 
de loups, un chien pareil est indispensable. 

Le dachsund ou teckel est un limier allemand d'un corps 
allonge, d'une taillecourte et d'une force sans pareille. Sa tete 
est ronde et ses oreilles tres-longues. Bien souvent les pattes 
de devant sont arquees, et quand il creuse la terre, c'est a la 
facon des taupes. La couleur de cet animal est celle du tan strie 
de noir, ou bien encore du tan tout seul ; sa taille varie de qua- 
torze a seize pouces. 

Ces chiens, originaires de Saxe, ont ete tout dernierement 
importes en certain nombre en Angleterre. La finesse de leur 
odorat est proverbiale de Tautre c6te du Rhin, et ils sont em- 
ployes dans toute 1'etendue de I'Allemagne en qualite de limiers 
destines a happer le braconnier. C'est de la que vient leur nom 
de dach's-hund, chiens de braconnier. 

Les bassets sont d'origine tres-ancienne, el. a Rome, quand 
la republique florissait, ils etaient grandement prises par les 
sportsmen de cette epoque. 

Dans son livre de Venatione, Arrianus ecrit cette phrase a leur 
endroit : 

Les peuples barbares de la Grande-Rretagne, dont le corps 
est peint de couleurs di verses, elevent ces chiens avec le plus 
grand soin. Us les nomment Agasses dans leur langue. 

Gonnus au temps des rois merovingiens sous le nom de bi- 
barhunts ou chiens a castors, on les employait alors pour 
terrer; plus tard ils prennent le nom de chiens de terre, et 
enfin de bassets. 

Le roi Louis XIII avait une meute de bassets dresses a chasser 
la fouine. On les avait habitues a monter sur des echelles et a 
descendre de la meme facon ; aussi relanc,aient-ils une fouine 
dans un grenier a foin et meme dans les combles d'une eglise. 



17^2 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Quoiqu'il y ait dcs bassets a poll ras, a poll long, a pattes 
droites et a jambes torses, on n'est pas dans 1'usage de classer 
ces animaux autrement que comme des varietes de Tespece : les 
bassets a jambes droites et les bassets a jambes torses, et dans 
chacune de ces sections on en trouve de toutes les tailles et de 
tous les pelages. C'est un chien tres-connu en France et en 
Allemagne, mais dont il n'y a pas de representant en Angle- 
terre, si Ton en excepte le turnpit ou tournebroche, espece 
de terrier a petites oreilles, a corps longet a paltes torses, dont 
la race est aujourd'hui perdue. 

Leur apparence est celle-ci : une tete assez forte, ornee de 
belles babines, de longues oreilles torchees, un corsage allonge, 
un corps bien rable, des pattes demesurement courles et une 
gorge puissante. 11 est facile de comprendre que cette structure 
alourdit leur chasse; mais, grace a son temperament solide, a 
sa force musculaire, le basset defie la fatigue. II chasse toutes 
les betes, quoique le lapin soit son gibier favori, et pourtant 
les veritables bassets se delectent dans la poursuite des grands 
animaux. 

La robe des bassets est de couleurs variees, tantot blanche, 
marquee de noir, striee de fauve, tantot unicolore, marron ou 
noir, avec des taches feu au-dessus des yeux. 

Un grand nombre de bassets ont le poil long, rude ct de 
couleur grisatre. C'est une variete de griffons qui est fort re- 
putee. 

Les meilleurs, dans les deux especes, sont ccux qui sont 
blancs et oranges. 

II va sans dire que les bassets, eu egard a leurs courles jam- 
bes, chassent tres-lentement. C/estacette cause qu'il faut attri- 
buer 1'estime dans laquelleils sont en France. Mes confreres en 
saint Hubert les prisent fort, par cette bonne raison qu'avec des 
bassets on tue enormement de gibier, lievres, lapins ou che- 



LES CHIENS DE CHASSE A COURRE. 173 

vreuils. Les animaux n'etant pas effrayes trottinent devant Jes 
bassets, s'arretent en pretant 1'oreille, sautent par-ci, se dero- 
bent par-la, et arrivent bientot devant le chasseur embusque. 

A huit ou neuf mois, les bassets sont bons a conduire en 
chasse. II m'est impossible de trancher ici une question souvent 
debattue : Quels sont les meilleurs bassets? ceux a poil long, 
ou ceux a poil ras? D'aucuns disent que ce sont ces derniers, 
grace a la parfaite conformation de leurs epaules et de leurs 
cuisses, a leurs levres epaisses, a leurs larges narines; mais, 
selon moi, ils ont peu de fond et sont fourbus avant la fin d'une 
saison de chasse. 

Les chiens a poil rude el long sont moins sujets a la fatigue. 




CIIIEN BASSET. 



Les bassets a jambes torses sont ainsi nommes a cause 
de 1'arcure de leurs pattes de devant, ce qui rend leur course 
plus lente. Les braconniers el les gardes prisent fort les bas- 
sels, surtout quand ils sont muels, ce qui arrive quelquefois. 

Dans le grand-duche de Bade, on rencontre une race de chiens 
bassets tres-remarquables, pareille a celle que les Anglais ap- 
pellent cockers, qui soril employes avec grand succcs a la 



174 HISTOIRE DES KACES DE CHIENS. 

chasse aux faisans comme chiens d'arret. On les ernploie egale- 
ment a la chasse a courre. Us sont mieux coiffes queles riotres, 
et leurs longues oreilles trainent jusqu'a terre. 

Dans la Grande-Bretagne, on estime au plus haul degre les 
bassets nains. Ceux du colonel Hardy, qui lui furent voles de la 
1'agon la plus bizarre et disparurent a tout jamais, ont long- 
temps passe pour une merveille. 

Ces bassets lilliputiens, au nombre de vingt-quatre, eiaient 
d'ordinaire portes dans des paniers, a dos de cheval, sur le ter- 
rain de chasse. Une nuit, un voleur forc,a les portes du chenil, 
jeta toute la meute dans les paniers et disparut avec les deux 
douzaines au complet, sans laisser de traces. Oncques on ne 
revit les chiens au manoir du colonel Hardy, et jamais on rie sut 
ce qu'ils etaient devenus. 

Les especes connues sous le nom de bassets de Burgos, de 
Saint-Dominyue , de Houyrie et ftlllyrie, n'ont rien de tres- 
particulier qui les distingue des autres. Ce sont des genres et 
des sous-genres, sans trop de gradation. 

En France, les bassets les plus renommes viennent de TAr- 
tois et de laFlandre. 



Yll 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRET 



Bien avant la periode cynegetique ou Ton inventa la fleehe, 
1'arbalete et autres armes de chasse, a 1'epoque ou les faucons 
et les autours servaient a pourvoir le garde-manger de nos 
peres, on se servait des chiens d'arret qui quetaient et faisaient 
erivoler le gibier. 

Dans plusieurs pays, et notamment en Angleterre, en Hoi- 
lande, a Loos, eri Allemagne, enllongrie, ou la fauconnerie est 
encore tres-honoree, en Afrique meme, ou les Arabes chas- 
sent a 1'oiseau, les chiens ne servent qu'a trouver la piste, a 
la suivre, et a faire envoler ou courir. 

Les premiers chiens de cette race n'avaient point Parret 
ferme, ils pourchassaient le gibier. Mais bientot, lorsque Tin- 
\ention de Parquebuse obligea le chasseur a tirer pose, on 
dressa les chiens a ne point bouger de place, a datel* du mo- 
ment ou ils parvenaient a s'approcher de 1'oiseau ou de I'a^ 
nimal de piste. 



170 HISTOIRE DES RAGES DE CHIENS. 

Les dresseurs du moyen age forc,aient leurs chiens a sc 
coucher sur le ventre et a rester immobiles : ils en prirent ge- 
neralement si bien 1'habitude qu'on fmit par les appeler chiens 
couchants. Peu a peu, cependant, lorsque Ton perfectionna 1'ar- 
quebuse et qu'on en fit un fusil a silex, on n'eprouva plus le 
besoin de voir un chien couche ; le terme couchant ceda la place 
a celui d'arret qui, de nos jours, est le seul en usage. 

L'expression braque (venant du mot briquet ou bracket), date 
du commencement du seizieme siecle. 

Quant a celle de pointer ou de pointeur, elle est d'origineari- 
glaise et a ete importee en France paries anglomanes, avec les 
animaux designes de cette fac,on. Chien elegant de forme, aux 
jambes greles comme celles des levriers dont ils derivent, 
chasseurs-trotteurs, arretant le nez au vent, ou bien se cou- 
chant devant le gibier. 

Tandis que cette race detronait en France Celle du braque 
francos, les Anglais, par esprit d'opposition, sans doute, re- 
venaient aux chiens ayant le poil marron, les pattes larges, la 
poitrine vaste, le museau court, la tete carree. 

Cette race subsiste encore de nos jours dans tout le 
Royaume-Uni, ou le pointer anglais, dit de Saint-Germain 
est completement demode. 

Un vrai sportsman anglais ne connait et n'admet dans son 
chenil que des chiens de forme solide, et le poil noir est celui 
qu'il prefere de nos jours a toule autre couleur. 

En France, nous n'avons pas de parti pris. Tout chien d'ar- 
ret a droit de cite, a la condition d'etre bon, docile et ferme 
devant Tennemi, c'est-a-dire en presence du gibier. 

En Italic, en Allemagne et en Russie, les braques ont les 
formes assez lour des et epaisses. 11 ne faut pas leur demander 
de Felegance, de la race, mais eri revanche on peut trouver 
chez eux des qualites sans pareilles, uniques : un Hair a mil 



LES C1IIENS DE CHASSE D'ARRET. 177 

autre egal, une tenacite an travail qui donnerait du coeur au 
chasseur le moins passionne. 

Les braques de toutes les races sont egalement susceptibles 
d'education de saltimbanque. En 1839, M. Leonard, de Lille 
(Nord), amena a Paris deux superbes pointers braques, Tun, 
Philax, age de deux ans trois mois, croise de race espagnole, 
1'autre, Brack, plus jeune de six semaines, d'origine franchise, 
qui professaient I'arithmetique et resolvaient des problemes, 
qui ecrivaient, a 1'aide de caracteres jetes eri tas et epluches, 
lettre par lettre, par eux ; qui discernaient les couleurs qu'on 
leur nommait, au rnoyen de cartons peints de nuances diverses ; 
qui cherchaient au milieu d'un certain nombre de figures de 
coqs, poulets, anes, sangliers, cerfs, breufs, lions en bois de 
Nuremberg, etales par terre, le quadrupede dont leur maitre 
leur montrait 1'image; qui dansaient, valsaient et montaient 
a cheval Fun sur 1'autre, et enfin jouaient aux dominos. 

Tout cela pour 'prouver, disait M. Leonard, jusqu'a quel 
point on peut developper 1'intelligence des chiens. 

Ce preambule sur la race des chiens d'arret une fois ecrit, 
je passe aux descriptions. 

Le pointer espagnol. Les meilleurs naturalistes , les plus 
habiles physiologistes n'ont pas pu donner d'origine precise a 
ce bel animal. Les auteurs de la Peninsule le font descendre 
du chien courant que Ton aurait maintenu dans une certaine 
education, ce qui fait que, de famille en famille, cette race 
nouvelle aurait garde des aptitudes speciales en acquerant des 
qualites precieuses inlierentes a sa nature. 

II n'y a pas de chien au monde qui possede un flair plus lin, 
un raisonnement plus juste et une obeissance plus passive que 
le pointer espagnol. II doit avoir la tete fort large et une cer- 
velle enorme ; par consequent, un nez tres-gros : ce sont la des 

signes caracteristiques de race. Or, comrne tout amateur re- 

12 



178 



11IST01HE DES RACES DE CHIENS. 



cherche un animal doue de ces apparences physiques et que 
cette conformation est celle du braque, on a ete souverit dis- 
pose a croire que le pointer espagnol avait eu le pointer bra- 
que pour premier etalon. 




J.E POINTER ESPAGNOI.. 



Mon avis, corrobore par celui de bien des auteurs, c'est que 
le pointer espagnol , aussi bien que le pointer anglais , sonl 
deux races distinctes qui remontent tres-loin, en admettarit 
meme qu'elles ne soient pas issues du Paradis terrestre. II n'y 
a qu'a examiner le genre de chasse, la maniere de manoauvrer 
des differents chiens que je viens de nomrner, pour etre con- 
vaincu de ce que j'avance. L'education n'aurait jamais donne 
au chien d'arret les qualites inherentes a sa nature. 

Le chien courant a toujours le nez par terre alors qu'il est 
en que"te, tandis que le pointer espagnol tient la tete haute et 
s'adresse a la brise pour flairer, au lieu d'interroger le sol. 



LES CHIENS DE CHASSE D'AKRET. 179 

Rien n'est plus rare, de nos jours, que de rencontrer un 
pointer espaynol de pure race. Les signes distinctifs sont ceux 
que j'ai signales precedemment. Si ce chien a 1'aspect pataud, 
commun, peu aristocratique de forme, en revanche il ne court 
pas, marche et s'avance d'un pas regulier, et convient par con- 
sequent tout a fait a la chasse de la perdrix, du faisan et des 
grouses en Angleterre et en Ecosse. 

Jadis, nos bons ai'eux, qui aimaient a se donner de la peine 
en chassant, preferaient le pointer espagnol a tout autre chien; 
mais de nos jours, ou nos modernes sportsmen en prennent a 
leur aise et laissent a leurs chiens le soin de travailler pour 
eux exclusivement, ce que Ton demande a un compagnon de 
chasse, c'est la rapidite, le travail prompt, la quete au petit 
irot. De la ce gout prononce pour le pointer anylais que Ton 
a obtenu par des croisements bien entendus entre le fox- 
hound et le levrier. 11 va saris dire que les etalons et les 
meres ont ete pris parmi les plus vites de la vieille race. 

Ce qui distingue le pointer espagnol des autres chiens 
marqueurs, c'est sa taille, sa corpulence, la grosseur de 
ses os, 1'epaisseur de ses rnembres, ses pattes larges et deve- 
loppees, un museau carre, une tete enorme, des oreilles 
pleines et retornbaiit en avant, a cette difference pres avec 
celles du fox-hound qu'elles ne sont pas aussi longues. 

Le deiaut du pointer espaynol, dont j'ai vante les qualites, 
c'est de se lasser facilemerit, eu egard a sa corpulence : aussi 
s'essouffle-t-il bientot et traine-t-il les pattes. 

Trois ou quatre heures de chasse par jour suffisent a ces 
animaux. 

Les meilleurs pointers espaynols actuellement sont ceux de 
Majorque, qui, patients et sages devant les perdreaux, devien- 
nent ardents et courageux au marais, penetrent dans les joncs, 
les fourres inextricables, et arrachent au milieu des lamariris 



180 HISTOIRE DES HACES DE CHIENS. 

les poules d'eau et les rales mieux qu'aucun chien an moride. 

La couleur de la robe des pointers espaynok est lantot eri- 
tierement rouge, ou rouge et blanche. II y a aussi de ces ani- 
maux gris, gris et blancs, tout a fait noirs ou bien jaune clair. 
Naturellement ces races, intactes dans 1'origine, ont produit 
des melanges. Toutefois les races pures sont celles que jevieris 
de decrire. 

II y a egalement eri Portugal une race de pointers qui ri'est 
qu'urie branche de la famille espagnole. 




I.E POINTEU AMGLAIa. 



Le pointer anglais est un chien, d'origine britannique, qui, 
sans contredit, a ete produit par le croisement des braques 
et des levriers. 

Dansl'origine, lespointers anglais avaientlepoil long comiuc 
les epagneuls. 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRfiT. 181 

Generalement, ces chiens, ires-elegants de formes, hauts 
sur pattes, different des braques du continent en ceci qu'ils 
precedent par bonds et par cercles tout autour du maitre qui 
les conduit a la chasse, et qu'ils arretent le nez an vent el tres- 
haut. 

En France, les pointers que nous connaissons, aux robes 
blanches ornees de taches oranges, ont rec,u des chasseurs 
la denomination de chiens de Saint -Germain, ou quelque- 
fois de Compiegne. Us descendent de la race de chiens qui 
florissait sous Louis XV, telle qu'on la voit representee dans 
les tableaux d'Oudry, regeneree par Pimportation des pointers 
anglais faite par le grand veneur de S. M. le roi Charles X, 
M. de Girardin, qui amena ces bonnes betes d'Arigleterre, en 
1820, les presenta a Sa Majeste, qui les accepta avec reconnais- 
sance et les adopta sur-le-champ. Le souverain, sportsman au 
supreme degre, commengait a demander du nouveau, afin de 
varier ses plaisirs. La premiere chasse faite par le roi fut trou- 
v6e charmante; on se le dit a la cour, et des lors les chiens 

pointers anglais firent fureur. Tout gentilhomme voulut avoir 
son chenil pourvu de ces chiens d'outre-Manche. 
L'anglomanie s'est peu a peu infiltree dans nos moeurs, depuis 

la Restauralion; si bien qu'avec mille choses ajoutees a notre 

civilisation franchise, on peut ajouter le gout des pointers d'An- 

gleterre. 
L'origine de ces chiens provient sans aucun doute de 1'accou- 

plement d'un fox-hound (chien a courre le renard) avec des 

chiennes d'arreH d'Espagne. 
Avecle perfectionnement cette race a fait souche, et a 1'heure 

qu'il est elle marque dans la classification des races de I'espece 

canine. 
Le physique exige des pointers anglais consiste en une tele de 

moyenne grosseur, plutnt large qu'allongee; le crane proemi- 



182 - HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

nent, un ceil intelligent, plutot petit que gros; un museau carre 
au-dessus des yeux; des babines arrondies sur la machoire in- 
ferieure, sans qu'elles pendent trop pour cela. llest important 
de remarquer Patlache du cou,qui doit etre elegante chez les 
chiens derace. Lepoil enestdoux, soyeux et epais, al'encontre 
de celui des autres chiens qui 1'ont rude en cette partie du 
corps. Le corps du pointer anglais est etire, la croupe large, la 
poitrine developpee, les cotes arquees; celles du c6te du crou- 
pion sont generalement fort longues. Quand au fouet, au- 
trement dit la queue de 1'animal, sa beaute consiste a etre te- 
nue, osseuse et allongee proportionnellement, se terminant par 
un piriceau pointu comme Paiguillon d'une abeille. A tout pren- 
dre, on dirait un nerf de boeuf couvert d'un poil fin. 

Le fouet ainsi fait est signe de race, tandis que le contraire 
signale une mesalliance de la mere avec un chien courant ou 
toutautre chien. 

Un point important du physique du pointer anglais , c'est la 
largeur des epaules : sans cette qualite de conformation, un ani- 
mal est harasse a mi-journee et refuse de chasser davantage ; 
sans compter qu'il ne peut pas se retourner aussi facilement 
que ses autres congeneres doues de cette precision de formes 
qui denote la souplesse. 

Quant aux pattes, elles doiventetre rierveuses, allongeesjus- 
qu'au coude qui est generalement court et mince. Les os sont 
forts, converts d'un tissude muscles et de tendons; etles doigts, 
s'elargissant sous le poids de'l'animal, reprennent, lorsque le 
chien souleve la patte, la forme aristocratique de ceux d'un le- 
vrier. 

La robe du pointer anglais la plus recherchee est de couleur 
blanche, car le chasseur aime assez a apercevoir son compa- 
gnon dans le champ convert d'une toison verdoyante ou le chien 
semble nager. 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRET. 185 

Les pointers au pelage de couleur fauve, chocolat ou noir, 
sontgeneralement fort beaux : mais on leur prefere les premiers, 
par cette raison que fort souvent, lorsqu'ils sont a 1'affut 
derriere un buisson ou au milieu de hautes luzernes,on ne les 
aperg oil point facilement. C'est pour cela qu'on prefere le pelage 
fond blanc mouchete de marron, de noir ou d'orange. 

Plus il y a de regularite dans les taches de Panimal, plus il 
est trouve beau. Les amateurs preferent une tete toute blanche, 
avec les oreilles de la meme couleur, a une tete couverte de 
taches me"me regulieres. 

Un pointer avec une etoile sur le front est une bete generale- 
ment marquee au sceau de la finesse et de la bonte. 

Quelques pointers de robe noire ou blanche portent souvent 
sur les yeux une marque rougeatre; et chez les noirs, on re- 
marque une ligne de meme couleur sur les babines : c'est la 
Pindice d'un croisernent avec la race fox-hound. 

II y a cependant des exceptions a cette regie; car deux poin- 
ters male et femelle, Tun orange strie de blanc, 1'autre blanc 
strie denoir, s'accouplant ensemble, peuvent produire cette sin- 
gularite. 

Le poil du pointer pur-sang est court et soyeux. Cependant 
si le chasseur frequente les pays ou croissent les ajoncs et les 
epines, il recherchera de preference un pointer au poil rude, 
dont les jambes et les pattes sont bien couvertes. Ces chiens-la 
se trouvent facilement, quoiqu'on ne leur attribue pas une ori- 
gine pure. L'essentiel c'est que 1'animal ait un vaste poitrail, 
orne au milieu d'un os saillant, comme la proue d'un navire. 

C'est la le signe caracteristique d'un pointer anglais de race 
sans melange. 

Le braque fran$ais constitue une race tout a lait distincte 
qui se divise en plusieurs varietes. 

La plus estimee est la race Dupuy, representee par de grands 



184 HIST01RE DES RACES DE CHIENS. 

chiens au pelage blanc et marron, d'une forme plus legere et 
plus elanc6e que celle des autres braques franc,ais. Le nom de 
Dupuy est celui du chasseur qui crea celte race dans le 
Poitou et Pa en suite transmise a ses confreres en saint Hubert. 

Les oreilles du braque Dupuy sont petites et plantees haut 
sur la tete; le poitrail est large, les pattes solides, le museau 
court et tres-bien proportionne, les levres pendantes et flas- 
ques, Tceil petit, le front long et droit ; tels sont les signes ca- 
racteristiques d'un braque de cette espece. 

La race qu6te au pas, tete haute, evente le gibier a de tres- 
grandes distances, tant elle a du nez, et arrte aussi ferme que 
si elle etait changee en pierre. Elle est la seule dont les qua- 
Iit6s olfactives ne soient point alterees par les chaleurs ca- 
niculaires. 

Les chiens Dupuy n'aiment generalement pas 1'eau. Lorsqu'on 
desire les employer a la chasse au marais, il faut les forcer 
tres-jeunes a se mouiller les pattes. 

Le braque (dont le nom a pour origine le verbe braqner, 
c'est-a-dire tourner) quete habituellement en allant de droite 
a gauche et vice versa, devant son maitre. 

Certaines personnes ont eu Pinfamie, il y a quelques annees, 
d'ecourter et d'essoriller leurs chiens braques. C'etait la mode! 
Heureusement que cette mode n'a pas eu de suite, et tout a 
ete dit. 

Us n'y a plus que les terriers a qui Pon fasse subir ce mar- 
tyre, en depit de la loi Grammont qui defend de maltraiter les 
animaux. 

II est assez difficile de depeindre les proportions que doivent 
avoir les organes olfactifs pourvus de papilles nerveuses tres- 
sensibles; neanmoins cette race de chiens, la plus intelligente 
de 1'espece, a les parietaux s'ecartant et se renflant des leur 
naissance, au-dessus des temporaux, de telle fagon que le cer- 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRfiT. 185 

veau est plus volumineux et que les sinus frontaux sont plus 
developpes. 

Viennent ensuite le braque navarrais, a la robe blanche 
mouchetee de taches lie de vin et dont les yeux ressemblent 
a de la porcelaine ; 

Le braque de Picardie, dont le poll est tantot brun, tantot 
rougeatre ; 

Le braque bleu , dont le pelage ressemble fort a celui^des 
chiens courants de Gascogne ; 

Le braque sans queue, du Bourbonnais, race trapue, fort 
grossier d'enveloppe, mais dont les qualites cynegetiques sont 
remarquables. Quant a leur ecourtement, il est heredi- 
taire ; 

Le braque d'Anjou, dont le manteau varie du blanc strie d'o- 
range au blanc mouchete de gris ; 

Le braque zain, noir, jaune, niarron , gris, dont quelques 
specimens ont la paupiere couverte de poil feu ; 

Lebraque allemand, de formes lourdes et epaisses, manquant 
de distinction, mais a cela pres tres-bon chasseur; 

Le braque du Benyale, dont Porigine indoue se perd dans une 
multitude de meandres de families tres-curieux, a le nez un peu 
moms epais que le braque ordinaire, les jambes plus hautes, 
le corps un peu plus svelte. Son pelage est toujours blanc avec 
de grandes taches de brun marron et de nombreuses mouche- 
tures d'un brun grisatre. II a, en outre, sur les yeux et 
mainte fois sur les pattes de devant de petites taches d'un 
rouge vif. Quant a ses qualites personnelles, elles tiennent tout 
a fait du braque fran^ais. Son intelligence et son attachement 
pour son maitre sont excessifs. Ses passions sont tres-\ives, 
trop vives peut-etre. 

La seconde espece de chien d'arret est celle que 1'on appelle 



186 



HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 



l, originaire de Barbarie ou plutot d'Espagne, comme 
1'indique le nom qu'elle porte. 

La taille de ces chiens est a peu pres la meme que celle du 
braque, et Pon se plait a admirer leurs longues oreilles dia- 
phanes, frangees et ondoyantes, leur poll soyeux et tres-long, 
surlout aux jambes de derriere et en dessous du fouet dont les 
soies forment panache. 

Les epagueuls sont d'excellents chiens d'arret, d'une dou- 
ceur, d'une soumission, d'une fidelite remarquables, et particu- 




L'EPAGNEUL. 

lierement d'un riaturel moins turbulent et moins coureur que 
la plupart des chiens a poil ras. Leur seul defaut est (Fetre 
fiers, defaut dont la cause est la timidite. J'ajouterai a ce defaut 
un vice inherent a la race, celui de n'avoir pas Fete la meme 
finesse d'odorat que Thiver, car la chaleur et la secheresse du 
sol accablent le chien au bout de quelques heures de chasse et 
le privent de ses facultes ordinaires. 

Ce qui n'ernpeche pas que Ye'pagneul convienne a la chasse de 
toute espece de gibier et surtout a celle du gibier d'eau qu'il 
arr6te et rapporte a merveille. 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRET. 187 

J'ai parle de la fidelite de repayneul, et comme preuve de 
cette fidelite, je mentionnerai ici que Fordre de FElephant, 
conslitue en Danemark par le roi Christian ou Christiern l er , en 
1478, fut institue en memoirs d'uri epagneul, nomme ((Wild- 
brat, qui avait temoigne un grand attachement a son maitre, 
delaisse par ses courtisans et ses sujets. La devise de cet ordre 
est encore de nos jours celle-ci : Wildbrat fut fidele. 

On cite egalement, dans 1'histoire d'Angleterre, 1'histoire d'un 
epagneul celebre, que je vais consigner en passant. Celui-ci 
avait nom Meru, et apparteriait a Lodebrock, du sang royal de 
Danemark, qui fut le pere de Humbar et de Hobba. Pendant 
une excursion a la iner, le prince fut jete, par la tempete, sur 
la cote de Norfolk, avec ses faucons et son chien. 

Surpris par les soldats d'Edmond, roi des Angles de Fest, il 
fut amene devant ce monarque, sous 1'accusation d'espionnage. 
Quelle que fut la faute du prince danois, vraie ou fausse, il 
n'en fut pas moins traite avec courtoisie par Edmond, qui Fad- 
mit dans son intimite et parut emerveille de ses connaissances 
en matiere de chasse et de fauconnerie. 

Cette affection du monarque des Angles excita la jalousie du 
fauconnier en chef de ce souverain, qui, craignant que Lode- 
brock ne lui nuisit dans Fesprit de son maitre, le poignarda 
et cacha son cadavre dans un bois. On ne tarda pas a remar- 
quer Fabsence de Lodebrock, et le pauvre Meru, qui avait re- 
trouve les restes inanimes de son maitre et veillait sur eux, 
decouvrit le meurtre en sautant a la gorge du fauconnier, 
quand celui-ci passa avec la chasse pres de Fendroit ou gisait 
le corps du prince danois. 

Edmond condamna Fassassin a etre abandonne, dans un ba- 
teau, en pleine mer, et, fait singulier, les flots porterent le 
fauconnier sanguinaire sur les cotes du Danemark, ou, afin 
d'eviter la torture, il declara faussement que Lodebrock avait 



188 HISTOIRE DES RACES DE CIIIENS. 

peri par les ordres d'Edmond. Cette nou\elle exaspera les 
Danois, qui, pour venger la mort du prince, envahirent 1'An- 
gleterre. 

La race des epayneuls est divisee en plusieurs varietes. Si 
grande que soit la difference entre le gigantesque chien de 
rcnard et le roquet ou le chien de la Havane, elle ne peut etre 
comparee a celle qui separe Y epagneul des Alpes de ces races 
lilliputiennes dont quelques individus pesent moins de deux 
kilos et demi. 

L'epayneul francais a les oreilles larges, longues, tombantes, 
terminees par de longs poils soyeux; les jambes assez c'ourtes. 
La robe est ordinairement de couleur marron, soit uniforme, 
soit striee de blanc ou de noir. 

Le greclin est un petit epagneul noir, qui a etc en grande 
mode sous le roi Louis XV, mais dont 1'espece est tout a fait 
perdue, ou peu s'en faut. 

Le pyrame est urie variete du gredin au pelage mouchete de 
taches de feu. Cette race est moins rare. Un chasseur de la 
ville d'Apt, dans les Basses-Alpes, M. Gyaliane, possedait, il y 
a quelques annees, quelques chiens pyrames si petits qu'il les 
portait dans son carnier, afin de ne les point fatiguer, et de 
celte facon il les mettait a terre alternativement, 1'un apres 
Taulre, en les relayant. 

Les epagneuls anglais ressemblent fort a leurs congeneres de 
France et du continent. On les divise, par dela la Manche, en 
deux races : les springers (traqueurs sautant) et les cockers 
(qui relevent le gibier). Je n'oublierai pas non plus les water 
spaniels (epagneul de terre et d'eau) et les retrievers (retrou- 
veurs de gibier), les setters (chiens couchanls), \esclumbers 
(chiens epagneuls bassets), les Sussex, les welsh, les devonshire, 
les blenheim, les nor folks et les poodles. 

L'Epagneul cocker pur-sang, que Ton appelle souvent bien a 



LES C11IENS DE CHASSE D'ARRET. 189 

tort Ic king's charles, etait dans Porigine d'une seule couleur : 
soit noir, soil brim noir, ou rouge plus ou moiris fonce. D'une 
petite taille, sans etre cependant aussi mignon que le fciw/V 
charles, car il n'a que les trois cinquiemes de la taille et de la 
vigueur du setter (le plus grand des epagneuls anglais) ; il a 
les formes plus dedicates et les oreilles flexibles, recouvertes de 
poils soyeux et onduleux ; son nez rouge ou noir cette der- 
niere couleur est le meilleur signe de race ; sa queue assez 
courte. Tout contribue a rendre ce chien un des plus elegants 
de tous ceux que le chasseur emploie aux besoins de ses 
plaisirs. 




COCKEP.S AN'OLAl* ET \\EI.CI1ES. 



Lord Rivers mort depuis quelques annees, qui fut un 
Nemrod sans rival, possedait une race de cockers, blanc et 
noir, tres-renommee en Angleterre. 



190 HISTOIRE DBS RAGES DE CHIENS. 

Les king's charles sont des chiens tres-connus, d'une taille 
exigue, d'uri poll tres-long, tres-soyeux, d'une robe noire, avec 
soies terminees quelquefois par une pointe blanche ou feu. 
Cette derniere couleur est toujours placee aux cils des pau- 
pieres. Les yeux des king's charles sont enormes ; on les com- 
pare a des boules de lotos. 

II existe en Angleterre, au sujet des king's charles, uri pre- 
juge populaire qui tient au caractere religieux de la nation et 
que mes lecteurs connaitront, je pense, avec plaisir. 

Un Anglais de mes amis, sportsman emerite, me disait cer- 
tain jour : 

- Les cockers king's charles sont des queteurs infatigables, 
excellents pour penetrer au milieu des ronciers. Nous les ai 
mons fort en Angleterre, ou tel parmi eux, suivant sa genea- 
logic, se vend fort cher. Nous ri'avons-qu'un seul reproche a 
leur faire, mais, malheureusement, ce reproche s'attache a 
la race entiere . 

Quel est-il? lui demandai-je. 

Us sont tristes, reprit gravement mon Anglais, depuis 
la mort de Charles I er . 

Superstition naive et touchante a laquelle prete on ne pent 
mieux la melancolie habituelle des king's charles. 

Quant au blenheim, souvent appele marlborough, s'il est en 
France corisidere comme un chien de dame, il passe en An- 
gleterre pour un chien de chasse, malgre son exiguite, en de- 
pit de sa faiblesse. La couleur de son pelage est noir strie de 
feu et de blanc, et quelquefois fond blanc couvcrt de taches 
blondes. On considere comme une beaute particuliere des oreil- 
les orange avec la tete pareille, a 1'exception du nez et d'une 
place qui forme etoile au milieu du crane. L'interieur de la 
gueule est noir, comme chez les king's charles. 

J'ai dit plus haut quc Ic blenheim n'etait pas considere en 



LES CHIKNS DE CHASSE D'AHRET.. 



101 



France comme un chien de chasse, et cependant madame de 
Sevigrie, quipossedait un petit blenheim BU\ Rochers, en 1675, 
disait que c'etait agreable a voir briller et chasser devant soi 
dans une allee. Le terme briller est reste, parce qu'il etait 
extremement juste. II fait partie du vocabulaire des chasseurs 
et est synonyme de queter. On dit d'un chien qui bat bien le 
bois et la plaine : 11 brillc bien. V 




KING'S CHARLES ET BLENHEIMS. 



Les blenheims, difficiles a dresser au rapport, si Ton apporte 
a leur education des soins et de la perseverance, finissent 
cependant par obeir au vouloir de leur maitre. Generalement, 
ils n'aiiuent pas a se mouiller ; mais quelques-uns vont volon- 
tiers chercher une piece tombee a 1'eau. Avec toutes les appa- 
rences d'une organisation frele et delicate, ces chiens, tout en 



192 HISTOIRE DES RACES DE CI1IENS. 

exigeant de tres -grands managements, sont d'une vigueur ex- 
treme. 

Ingentes animos angusto in corpore versant. 

S. M. Louis XV aimait beaucoup les blenheims tricolor es, el 
Oudry, son peintre de chasses, en a represente plusieurs d'une 
belle espece dans de charmants cadres de la collection du Lou- 
vre. 

Le gout de ces charmants animaux en France remonte a 
Louis XIV, qui tenait la race de la reine d'Angleterre, et qui 
crea tout expres pour en prendre soin une place de valet de 
chambre des petits chiens , dont le premier titulaire fut M. Bazire, 
auteur des Bazire qui ont servi depuis dans des emplois de con- 
fiance sous LL. MM. Louis XV, Louis XVI, Louis XV11I et Char- 
les X. 

Le springer possede un nez d'une finesse sans pareille; son 
obeissance est passive et ses allures tres-lentes. Quelques-uns 
de ces chiens ne donnent jamais de coup de gueule a la vue du 
gibier, tandis que d'aulres ne manquent jamais de Jeter ce 
signal d'alarme afin de prevenir le chasseur. Tous les epa- 
gneuls springers avancent avec une precaution mesuree, sur- 
tout si on les compare aux cockers; ils se lassent tres-facile- 
ment, et trois ou quatre heures de quete suffisent a leurs forces. 
Aussi les emploie-t-on rarement dans un pays ou les chasseurs 
ont a arpenter beaacoup de terrain. 

Le cocker et le springer sont les chiens que les Anglais pre- 
ferent (le premier plus que le second cependant) pour chasser 
les coqs de bruyeres (Browses), par cette raison qu'ils s'eloignent 
peu de leur maitre, qu'ils barrent et se balancent brillamment 
au petit galop, a droile et a gauche, et tombent ensuite tout a 
coup en arret. 

Le setter anglais differe sous peu de rapports de notre epa- 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRET. 195 

gneul franc,ais ; seulement il a pris en Angleterre divers man- 
teaux de couleur noire, fauve, blanche ou marron. 




Les animaux les plus prises sont ceux dont le poil est noir et 
blanc avec marques de feu aux yeux, au nez et aux fesses. En 
Irlandc et en Ecosse, les setters sont fort nombreux, car les 
sportsmen de ces deux pays trouvent que ce sont les meilleurs 
chiens pour chasser les grouses, les grosses becasses, les 
becassines el les lapins qui pullulent dans leurs moors, les 
marais des Lowlands (basses terres) et des Highlands (hautes 
terres). 

Le dressage de ces trois especes d'epagneuls prouve jusqu'a 
quel point Fhomme peut influer sur 1'education de la race ca- 
nine. On parvient, avec une grande patience, a leur faire chasser 
les grouses, bieri qu'ils se refusent a manger les os de cet 

13 



194 HIST'OIRE DES CH1ENS DE CHASSE. 

oiseau. Ces epagneuls ont surtout un instinct tout particulier 
pour dejouer les ruses de 1'oiseau et du quadrupede qui fuient 
devant lui. 

II est prudent de commericer leur dressage des le quatrieme 
ou cinquierne mois, et c'est la que git la difficulte, si Ton veut 
arriver a un heureux resultat. 

Le clumber spaniel, dont la race a ete longtemps la proprielc 
exclusive de la famille de Newcastle, est devenu depuis quelque 
temps une race tres a la mode. Ce sont des chiens de taille 
allongee et tant soit peu lourds dans leur demarche ; leur taille 
varie de O m ,55 a O m ,40. Leur tete est large, le museau carre 
et la couleur de leur peau rosee. Joignez a ce signalement, 
comme signe particulier, des narines ouvertes, des babines 
pendantes, de longues oreilles tapissees d'un poil frise, comme 
le reste du corps; les cotes bien separees, une queue poilue, 
des epaules carres, des avant-bras tant soit peu arques, des 
pattes de derrieres tres-elastiques et bien fournies de poil, et 
vous aurez la description complete d'un dumber, 

La robe de ces epagneuls, les plus estimes, est d'ordinairc 
blanc et orange, ou bien marron strie de blanc. Un fait reconnu, 
c'est que cette race n'aboie jamais a la chasse et au chenil. 

L'epagneul Sussex ressemble peu au precedent pour la forme, 
le pelage et merne pour la quete. 

La seule analogic consisle dans la taille et la forme de la tele. 
La longueur de son corps n'estplus la memo, et ce qui prouve, 
- a peu d'exceptions pres 1'aptitude a la chasse de ces ani- 
maux, c'est la rondeur de leur corps. 

Le poil d'un Sussex est egalement soyeux el doux au tou- 
cher, maisilne frise point; il ondule. La lete ri'est pas aussi 
massive que celle des autres epagneuls dont la description pre- 
cede; elle est seulement carree dans la partie frontale, etl'ex- 
pression de la physionornie est grave et pleine d'intelligence. 



LES ClHEiNS DE CHASSE D'AKKET. 



195 




KPAGNEULS CMJMBEB. 




El'AGNEULS SDSSEX. 



196 HISTOIRE DES GHIENS DE CHASSE. 

Les oreilles sont longues et peu fournies de poll ; le museau est 
plat, et la machoire inferieure plus courte que celle du dessus. 

Je passe maintenant sans transition a 1'epagneul anglais, 
destine a la chasse au marais, le water spaniel, qui n'est a pro- 
prement parler qu'un metis, un batard, issu du croisement du 
braque et de F epagneul. II differe du braque par des formes 
moins musculeuses, et de 1'epagneul par son poil long, soyeux 
et frise sur les oreilles et sur le dos, tandis que la tete, les 
cuisses et les autres parties du corps sont couverts d'un poil 
beaucoup plus uni et plus court. 

En France, les epagneuls d'eau de toute grandeur sont assez 
repandus ; mais c'est surtout en Angleterre qu'on emploie ces 
animaux pour la chasse au marais. 

Certains chasseurs pensent que la couleur du poil est 1'indice 
d'aptitudes speciales, et attribuent au noir une hardiesse plus 
grande ; au brun, plus de vigueur a la nage ; au mouchete, plus 
de flair. G'est la une erreur : 1'education est le seul motcur du 
chien. 

L'on distingue un water spaniel d'un autre epagneul destine 
a chasser seulement en plaine on dans les bois par la largeur 
du pied, qui est plus grande chez les premiers que chez les der- 
niers. Le poil est en quelque sorte natte et huileux, ce qui donne 
a 1 animal une odeur forte et force le maitre a le releguer au 
chenil, au lieu de lelaisser libre au logis. 

Un epagneul d'eau pur sang ne refuse jamais d'entrer dans 
1'eau en quelque saison que ce soit, la froidure fut-elle sibe- 
rienne. II nage admirablement pendant plusieurs lieu res, sans 
trop se lasser, et quand il sort de Felement liquide, on dirait a 
peine qu'il s'est mouille, tant il a ete preserve du contact de 
1'eau par son poil huile. 

On reconnait un water spaniel au signalement suivant : Tete 
allongee et pointue, petits yeux, oreilles moyennes, d'une forme 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRfiT. 



197 



elegante, recouverte d'un noir natte; poitrine corpulente et de 
forme gracieuse, flarics rebondis, jambes assez longues, tres- 
fortes et particulierement musculeuses ; pattes palmees et pro- 
tegees par du poll. 

11 existe, en Irlande, deux especes tfepayneuls d'eau : celle 
du Nord, tres-chaudement vetue d'un pelage marron strie de 




I,E WATER SPANIEL. 



blanc plus ou moins fonce ; celle du Sud, qui est plus ele- 
gante en frisure, dont la robe est uniformement brune, sans 
taches, et dont la longueur est d'environ O m ,80. C'est la une 
race que 1'on appelle Mac Carthy, et qui est fort appreciee 
dans toute 1'etendue du continent anglais. 

Le chasseur habitue facilement ces chiens a chasser la nuit, 



198 HIST01RE DES CHIENS DE CHASSE. 

ce qui est fort utile pour les passees aux canards, tin Mac Car- 
thy de pure race, bien dresse, bien forme, se vend depuis dix 
livres sterling jusqu'a vingt livres. On a vu des chasseurs 
enthousiastes payer quarante et cinquante livres une bete de 
choix. 

Le retriever (dont le nom signifie retrouveur, rapporteur de la 
piece de gibier tuee 1 ) est le produit hybride d'un epagneul et 
d'un terre-neuve. Un des deux parents au moins doit avoir le 
poil roide, la peau dure et les jambes courtes ; sans compter 
qu'il est important que les deux betes aient un flair de premier 
ordre et une grande passion pour la chasse. 

Ceux qui dressent les retrievers leur enseignent avant tout 
ceci : de ne prendre leur elan que sur Pordre du maitre, quand 
il a tire et abattu une piece. Les pointers ne bougent pas; lo 
retriever seul s'elance dans la direction indiquee et rapporte le 
gibier qu'il a retrouve dans un parfait etat de conservation. 
C'est la un point essentiel ; car rien n'est plus hideux qu'un 
faisan, une perdrix, un lievre ou un lapin souille de bave, on 
dechiquete. 

Les retrievers les plus estimes sont de couleur noire bril- 
lante comme du jais ; leur t6te doit etre de la taille de celle d'un 
setter, a cette difference pres que les oreilles sont plus courtes 
et moins fournies de poil. Quant a la forme du corps, elle est 
generalement plus forte que celle du terre-neuve; les cotes 
sont plus espacees, le pied moins large. Le poil est frise, 

1 La chasse anglaise differe essentiellement de la notre, De 1'autre cote du 
detroit, un sportsman emerite croirait deroger en n'ayant qu'un seul chien 
pour tout faire : arreter et rapporter. Nos confreres d'outre-Manche 
ont done en leur compagnie un ou plusieurs pointers ou setters. Des que le 
coup de feu est parti, quand la piece est tombee, les chiens d'arret doivent 
rester immobiles ; le retriever va chercher et apporte a son maitre. 

Nous autres sportsmen francais, nous trouvons avec certaine raison que 
cela fait deux domestiques au lieu $im. 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRET. 1M9 

comme je 1'ai dit, sur le dos et sous le ventre; mais les pattes 
sont fort peu vetues et les allures differentes. 

Le griffon est originaire du Piemont ; il a le poll long et rude, 
irregulierement plante et herisse ; ses formes sont saillantes et 
anguleuses, ses articulations allongees, surtout celles des poi- 
gnets. Les oreilles sont epaisses et arrondies, les yeux petits, 
la tete effilee ; et, comme si le courage ou tout au moins les 
attributs belliqueux devaient se produire exterieurement, il 
porte des moustaches et une barbiche. 

En effet, il n'est pas de chien qui affronte mieux que le grif- 
fon les epines, les ajoncs, les houx, les broussailles et les ro- 
seaux coupants. 

La couleur de la robe des griffons varie et offre a la fois un 
melange de noir, de gris et de blanc, ou bien de fauve et 
d'orange strie de blanc. Ces deux pelages sont les plus appre- 
cies des amateurs, qui pensent que ce sont la des signes ca- 
racteristiques de force et de vigueur. 

La taille du griffon est moyenne (meme parmi les chiens cou- 
rants de cette espece, dont un grand nombre de veneurs forment 
leur equipage), mais on en trouve cependant d'assez haut jam- 
bes. 

Tout en etant moins bien forme que le pointer, le braque ou 
Yepagneul, le griffon n'en est pas moins un animal tres-utile 
au chasseur et tres-estime des sportsmen. II va a 1'eau cornme 
un water spaniel, et, eu egard a la nature de son poil taille en 
brosse, il s'elance au plus fourre des buissons, comme s'il etait 
cuirasse. Le griffon n'a pas besoin d'ericouragement; rien ne 
1'effraye. Comme un sanglier fuyant loin de sa bauge, il passe 
a travers les forts les plus inextricables sans seulement fermer 
les yeux. On dirait un grotesque Yankee langant son go-ahead 
sans sourciller. 

Le chien griffon de Russie passait en Angleterre, il y a environ 



200 HISTOIRE DES CHIENS DE CHASSE. 

trerite ans, pour le meilleur chien de chasse connu. De nos 
jours, ces animaux sont tres-rares dans toute 1'etendue de la 
Grande-Bretagne, et c'est a peine si on en rencontre un, par ci 
par la, dans le chenil de riches sportsmen. 







fi GRIFFON DF, P.USSIK. 



Le signalement d'un griffon de Russie est comme suit : une 
robe de poll natte qui le couvre des pieds a la tete et le rend tres- 
vulnerable a la chaleur ; son museau est convert de poils comrnc 
celui d'un terrier ou d'un chien-courant a cerfs, a cette distinc- 
tion pres que ce poil est de la laine. Les jambes droites et tres- 
fermes, propres a la course et au galop, quoique 1'animal les 
emploie peu d'ordinaire a cet usage. Les pattes sont larges et 
plates, recouvertes de poil, meme entre les jointures, de telle 
fac,on que le plus dur labeur ne parvient pas a les endomma- 
ger. La sagacite de ces chiens est aussi remarquable que leur 
endurcissement a la fatigue. 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRET. 201 

En France, les griffons des dunes de Boulogne sont renommes 
a juste titre. 

On cite encore le bouffe, dont le poll est le plus laineux de la 
race, et qui porte sur les epaules un epi tres-caracterisque. 

Quant a la touffe, elle est de couleur de terre de Sienne. 
Telle est aussi la teinte de la robe, dont le poll a les pointes 
dorees, d'une couleur plus brillante que celle des cockers, des 
devonshire ou des irlandais. Les pattes et les oreilles sont tres- 
fortes et couvertes, a 1'epreuve du froid. Quant a la queue, on 
dirait un panache. 

Les chiennes sont d'ordinaire de taille plus petite que les 
e talons. 

Les sussex donnent de la voix. Quand ils se trou\ent en arret 
devant un faisan ou une grouse, on les entend glousser d'une 
fac,on plus aigue que d'habiludc. 

Les epagneuls de Norfolk ressemblent, pour 1' aspect general 
et les proportions, a un setter anglais, tout en etant d'une taille 
inferieure qui ne depasse pas d'ordinaire 17 ou 18 pouces. La 
robe est noire et blanche, quelquefois marron et blanc, par 
grandes plaques de la couleur foncee sur un fond blanc. 

C'est la une race qui rend de tres-grands services au chasseur 
ct qui est fort nombreuse dans toute 1'etendue de la Grande- 
Brelagne. On pretend meme qu'on ne 1'y trouve plus dans toule 
sa purete, eu egard a des croisements avec les epagneuls dum- 
ber et sussex, sans compter d'autres melanges peu sortables. 

L'e'pagneul welsh est une charmante bete qui pese de 7 a 10 
kilogrammes; dont la forme est tres-elegante et dont les allures 
sont brillantes et fort animees. La tete est ronde et le crane 
elcve. Son museau est plus pointu que celui du springer, les 
oreilles moins massives, quoique d'une bonne longueur et re- 
couvertes d'un poil tres-doux; Toail est moyen. Les dispositio-ns 
de 1'animal pour aller a 1'eau a peu pres nulles. 



202 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Get animal tient la queue entre les jambes quand il chasse. 
Jadis il etait d'usage de couper cet appendice a la moitie envi- 
ron de sa longueur, le welsh s'ecorchait la queue centre les 
buissons ; mais a 1'heure qu'il est, on a renonce a cette muti- 
lation. 

Ges chiens sont bien converts, et leur vetement est de 
couleur orange fonce, noire ou marron. On en voit aussi de 
noir strie de blanc, de blanc et orange, et de blaric cafe au 
lait. 

On tient cette race en tres-grande faveur dans le comte de 
Galles, ou les grouses abondent et ou les chasseurs aiment 
ce genre de sport. 

Uepayneul de Devonshire est, a peu de difference pres, le 
portrait de celui qui precede. La couleur ordinaire de son poil 
est marron. 

Le chien canne, autrement dit barbet en frangais, ou poodle 
en anglais, est revetu d'une laine douce qui Pa souvent fait ap- 
peler chien-mouton. C'est un animal ramasse, replet, plus dis- 
gracieux que le griffon, car son corps est court, ses jambes 
disproportionnees, sa tete ronde et mal attachee sur ses epaules, 
ses oreilles pendantes et d'une largeur demesuree. En revan- 
che, ses qualites rappellent le proverbe qui declare qu'il ne faut 
pas juger sur les apparences. Un excellent flair, une fidelito 
de... caniche, une intelligence telle qu'on en a vu jouer aux 
dominos et aux cartes, une activite unique, tels sont les re- 
marquables instincts du barbet. L'eau est Pelement dans lequel 
vit cette race de chiens, qui nage avec tant de facilite, qu'avant 
la mode des terre-neuve, les capitaines de navires embarquaient 
toujours un barbet avec eux, soit pour aller chercher ce qui 
tombait par hasard du navire, soit pour rapporter les oiseaux 
de mer qu'ils luaient pendant la traversee. 

Par malheur, les barbets exigent de trop grands soins de pro- 



LES CHIENS DE CHASSE D'ARRET. 



205 



prete. II faut, si on ne veut pas le$ voir converts de vermine et 
iomber malades des suites de cette invasion, les peigner fort 
souvent, les tondre aux pattes, sur le museau, et a la naissance 
de la queue. 

Le barbet a eu probablement pour souche Yepayneul de 
terre et I'epagneul (Veau. Jadis, en Danemark et dans le 




CHIEN BARBET. 



Piemont (deux pays qui se disputent Fhonneur d'avoir procree 
et propage ces animaux) on les employaient a la chasse au ma- 
rais. Au seizieme siecle, les barbels servaient a chasser les ca- 
nards, d'ou leur vient le sobriquet de canne, caniche; 
mais au dix-neuvieme siecle, on a cesse de les utiliser de la 
sorte ; 1'on se contente d'en faire des chiens savants. 



204 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Je citerai pour memoire le chien barbel Munito , qui a fait 
les delices de nos jeunes annees. En 1829, on exhibait, a Lon- 
dres, deux barbels qui, assis gravement sur une table, taillaient 
un ecarte aussi rapidement que deux joueurs de profession. Les 
tarots etaient etales devant eux, et chacun a son tour touchait 
la carte a jouer de sa patte droite. Je laisse a mes lecteurs le 
soin de deviner le precede employe par ceux qui avaient donne 
a ces chiens cet agreable talent de societe. Quoi qu'il en fuf, 
cela plaisait fort aux spectateurs. 

C'est aussi aux barbels que Ton enseigne 1'art choregrapbi- 
que, et les clowns de nos cirques, les saltimbanqucs de nos 
places publiques et des foires departementales n'ont affaire 
qu'avcc ceux de cette race. 



VIII 



LES CHIENS LEVRIERS 



La race des levriers, dont 1'origine est asialique, remonte a 
la plus haute antiquite, et on trouve la representation de ces 
chiens, essentiellement destines a la chasse, sur tous les mo- 
numents hieroglyphiques de 1'Egypte et de Flnde. 

Le cliien singe (canis simensis), recernment decouvert par 
M. Ruppell dans les montagnes de 1'Abyssinie, espece a formes 
tres-elancees et tres-sveltes, a tete longue et fine, est, a tous 
les points de vue, un veritable levrier; seulement il a les 
oreilles droites comme 1'ancien levrier egyptien, qui semble le 
passage du canis simensis aux levriers actuels. 

Les levriers ne seraient done pas, comme on Pavait cru, des 
chiens ordinaires tres-modifies par les soins de Fhomme, mais 
des races ayarit leur origine propre et leur type special conserve 
jusqu'a ce jour dans ses caracteres principaux. 

Ces races se sont d'ailleurs melees depuis longtemps avec 
les races issues des chakals du meme pays, de ceux d'Asie, du 



206 HISTOIHE DES RACES DE CHIENS. 

canis mesomelas, ct peut-etre de quelques autres especes en- 
core, pour constituer ce qu'on a si longtemps appele la pre- 
miere espece du genre canis, le canis familiar is. 

Les levriers a quelques exceptions pres sont prives des 
qualites olfactives ; ma is, en revanche, leur vue est perc.ante et 
leur vitesse vertigineuse, aussi n'ont-ils pas grand'peine a re- 
joindre la proie a la poursuite de laquelle ils sont lances. 

La robe des levriers est tres-variee en couleurs et en qualite 
de poil. Les unes ont le pelage long, oridule et soyeux, comme 
par exemple les levriers de Siberie etdeRussie; les autres, 
laineux et astrakane comme les animaux du Kurdistan; 
cerlaines robes sont a peine recouvertes d'un poil fin sur le 
corps, tandis qu'elles ont les oreilles et la queue tres-garnies, 
comme chez les levriers d'Ecosse; cerlaines autres sont tout a 
fait rases, par exemple chez leslevriers de la Grande-Bretagne, 
ou Ton prend pour 1'eleve et 1'education de ces animaux 
autant de soin que pour les chevaux de courses, dans le but de 
rendre la race aussi rapide que possible pour les chasses aux- 
quelles on 1'emploie. 

Dans ces courings ainsi que s'appellent ces chasses aux 
levriers en Angleterre on fait moins d' attention a la prise 
du lievre, qui fait attribuer le prix au levrier victorieux, qu'a 
la vitesse et Penergie de Tanimal pendant la course. 

Nos voisinsd'outre-Manche apprecient moins qu'autrefois, a 
1'epoque ou nousvivons, \elevrier qui poursuit le lievre et a 
recours a la ruse, en coupant au plus court et en profitant des 
fautes des autres chiens lances avec lui; aussi 1'habitude 
d'avoir des levriers n'est pas aussi generate parmi les sporting 
gentlemen, bien que, dans certaines localites, la chasse au 
lievre a la course soit toujours un exercice des plus attrayanls, 
pour quelques-uns des debris de la vieille ecole. 

Avant la loi sur la chasse qui prohibe, en France, Tusage des 



LES CHIENS LEVRIERS. 207 

levriers, on prenait souverit dans le Midi particulierement 
le deduict d'une chasse avec les chiens de cette race. 

De nos jours, ce passe-temps n'est plus dans nos moeurs. 11 
faut done Iraverser la Manche pour assister a une chasse aux 
levriers'; avec cette seule difference, comme jel'ai deja dit, que 
les Anglais aiment plus a voir courir leurs chiens, qu'a leur 
voir attraper le gibier. Un levrier qui couperait au plus court 
et profiterait des fautes d'un autre chien serait done repute, 
par nos confreres de la Grande-Bretagne, comme un mauvais 
animal et declare tel, quoiqu'il cut pris et tue la bete de meute 
avant son ou ses camarades. 

Cette chasse aux levriers^ en Angleterre, est une occasion de 
se reunir entre voisins et amis pour se procurer une journee 
de plaisir. Dans la plupart des villes, quelques riches nego- 
ciants et manufacturiers possedent des levriers. 

Un certain major Topham a ete celebre chez les Anglais pour 
ces sortes de joutes, et son levrier Snowball est aussi renomme 
parmi les chiens de sa race que 1'a ete la jument Blackbess du 
gentilhomme des grandes routes Dick Turpiri. Les chasses 
du major Topham avaient lieu dans le comte d'York, a 
iMalten. 

De nos jours la chasse aux levriers ou plutot la course aux 
levriers (the couriny) est dans les bruyeres de la Grande- 
Bretagne ce que sont les courses de chevaux a Ascott ou a 
Epsom. 

Que mes lecteurs en jugent en lisant le reglement que void, 
qui est celui des courimjs anglais : 

HEGLEMENT SUR LA CHASSE A LA COURSE 

1, Tous les jours a diner les membres presents nommeront 
deux stewards charges de diriger la chasse et de presider le 



208 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

diner les jours suivants. Us regleront les mesures a prendre 
pour battre le terrain avec Fassentiment du proprietaire ou du 
fermier du domaine ou devra se faire la chasse. 

II. Trois ou cinq membres, le secretaire compris, formeront 
un comite de direction, lequel nommera urie personne pour 
juger les courses; tous les cas douteux leur seront soumis. 

III. Toutes courses se feront par ordre, avec une seule cou- 
ple de levriers. 

IV. L'heurc ou Ton devra lancer la premiere couple de chieris 
sera fixee la veille a diner. S'il y a un prix et qu'un seul cliien 
soit pret a courir, il fournira sa course, et son proprietaire re- 
cevra le prix. Si aucun chien n'est pret, la course sera reri- 
voyee au jour que le comite jugera convenable de fixer. Dans 
un pari, s'il n'y a qu'un seul chien pret a courir, le proprie- 
taire de ce chien recevra la gageure; si aucun des deux chiens 
qui doivent courir n'est pret, le pari sera porte le dernier sur 
la liste. 

V. Si une personne engage un levrier sous un nom different 
de celui sous lequel il a paru la derniere fois en public, sans 
faire connaitre ce changement de nom, elle ne pourra gagner 
la course et perdra son pari. 

VI. On n'admettra comme jeune chien aucun levrier, si ce 
n'est celui qui serait ne depuis l er Janvier de 1'annce qui prece- 
dera le jour de la course. 

VII. Tout membre de la societe ou loute personne faisant 
courir un levrier dans la chasse, ayant un autre chien qui se 
joindra a la chasse pour laquelle on se sera reuni, payera un 
souverain d'amende, et si le chien appartient a Tune des per- 
sonnes ayant fourni les levriers actuellement engages, cette 
personne aura perdu par ce seul fait. 

VIII. Le juge setiendra dans une position d'ou il verra les 
chiens prendre leur elan; il les reconnaitra a leur couleur; il 



LES C1IIENS LEVRIERS. 209 

trarismettra son jugemenl a une personne designee : sa deci- 
sion sera en dernier ressort. 

IX. S'il y a des prix a gagner et que le juge pense que la 
course n'a pas etc assez longue pour lui permettre de decider 
du merite des chiens, il demandera au comile s'il doit ou non 
porter son jugement sur la course. Si la reponse est negative, 
les chiens seront lances de nouveau. 

X. Le juge ne devra repondre a aucune question qu'a celles 
qui lui seront adressees par le comite. 

XL Si un membre fait une observation a portee de 1'ouie du 
juge au sujet d'une course et pendant la course meme, ou avant 
que le juge ail porte son jugement, il payera un souverain d'a- 
rnende pour le fonds commun, et si Tun des chiens lui appar- 
I tient, il perdra la course. S'il cherche a influencer la decision 
du juge, 11 payera deux souverains. 

XII. Lorsqu'une course d'une longueur iixe est si bien dis- 
putee que le juge ne puisse juger lequel des deux chiens a Fa- 
vantage, les proprietaires des chiens devront tirer au sort pour 
decider de la victoire; mais si 1'un d'eux refuse, Ton fera 
de nouveau courir les chiens quand le comite le jugera conve- 
nable; mais si 1'un des chiens est retire, le chien gagnant ne 
sera pas oblige de courir une seconde fois. 

XIII. Lorsqu'on fait une course pour un pari, lejuge peut 
declarer qu'il n'y a pas lieu a adjuger le pari. 

XIV. Si un membre engage plus d'un chien a lui appartenant 
bona fide, ses chiens ne courront pas en meme temps, s'il est 
possible de 1'eviter; et si deux levriers appartenant au meme 
maitre demeurent jusqu'a la derniere course, il peut les laisser 
courir, ou en retirer un s'il le juge a propos. 

XVo Lorsque deux chiens engages sont de la meme couleur, 
le dernier engage doit porter un collier. 

XVI. Si unlevrier s'arrete dans une course, lorsqu'il aper- 

14 



210 HiSTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

c.oit un lievre, le proprietaire de ce levrier perdra la course; 
mais si un levrier tombe de fatigue, et si le juge pense que 
jusqu'au moment de sa chute il a eu 1'avantage, le juge pourra 
accorder la vicloire a ce levrier s'il le juge a propos. 

XVIL Si deux lievres se sont leves, et que les chiens se di- 
visent avant d'atteindre celui qui doit etre poursuivi, la course 
demeurera indecise et sera recommencee, lorsque le comite le 
jugera a propos, a moins que les proprietaries des chiens ne 
veuillent tirer au sort ou retirer un des chiens; et si les chiens 
se divisent apres avoir couru quelque temps ensemble, ce sera 
au comite a decider si la course doit etre jugee jusqu'au mo- 
ment ou les chiens se sont divises. 

XVIII. Lorsqu'un chien sera assez inal dresse pour causer 
du derangement dans la course, elle cessera aussitot. t 

XIX. Si un membre ou son domestique font passer leur che- 
val par-dessus le chien de 1'adversaire, lorsqu'il court, de irw- 
niere a le blesser ou a le gener, le chien qui aura ete ainsi de- 
tourne sera cense avoir ete victorieux. 

XX. On engage toutes les societes a nommer un comite de 
cinq membres, compose des membres de differerits clubs, pour 
juger toutes les difficultes et tous les cas douteux. 

Les regies suivantes devront servir de guide aux juges pour 
etablir leurs decisions. 

Les traits de merite sonl : 

La course au lance, et le premier arret ou la saisie du 
lievre, pourvu que ce soit un bon lance et une course sans 
division .; 

Lorsqu'un des chiens fait une feinte contre son compagnori, 
au milieu de la course, et arrete ou saisit le lievre; 

Si 1'un des chiens est dans la droite ligne et que 1'autre ne 
fasse que Tarreter lorsqu'il passe., ce n'est point une bonne 
feinte ; 



LES CHIENS LEVRIERS. ail 

Lorsqu'un chien arrete le lievre qui revient a son gite et 
garde 1'avance de maniere a pouvoir reprendre haleine, et qu'il 
donne un second arret au lievre sans perdre 1'avance. 

Etendre ou tuer le lievre tandis qu'il revient a son gite equi- 
vaut a un arret du lievre courant dans la meme direction, ou 
vaut peut-etre mieux, si le chien a deploye plus d'agilite que 
son compagnon en le faisant. Si un chien atteint la patte du 
lievre et le fait boiler ou s'abattre, cela equivaut a un arret du 
lievre courant vers sa retraile. 

Lorsqu'un chien blesse ou mord deux fois de suite uri lievre 
sans perdre 1'avance, cela equivaut a un arret. 

IV. B. II arrive souvenl, lorsqu'un lievre a ete arrete et qu'il 
court dans le sens oppose a son gite, qu'il tourne de lui-meme, 
pour gagner du terrain, vers sa retraile, lorsque les deux 
chiens sont a ses trousses. Dans ce cas, le juge ne pourra ac 
corder un arret au chien qui se trouvera en tete. 

Jl y a souvent dans une course d'autres avantages moins im- 
portants, par exemple lorsqu'un chien montrant une agilite 
superieure, tourne sur un espace moins large, et court tout le 
temps avec plus d'ardeur que son adversairc. Alors le juge 
decidera d'apres ses propres inspirations. 

Comme mes lecteurs le voient, cette chasse aux levriers est 
tres-serieuse chez nos confreres anglais. 

Je passe maintenant a la description des instruments de cette 
chasse. 

La course aux levriers florissait deja^ en Angleterre, sous le 
regne de la reine Elisabeth > qui 1'aimait, et, chose remar- 
quable, les reglements, dus au due de Norfolk et des cette 
epoque en vigueur, sont les memes, a quelques modifications 
pres, qui subsistent encore aujourd'hui. 

Les races de levriers connues aulrefois etaient peu nom* 



212 H1STOIRE DES RACES DE CHIENS. 

breuses. Du temps de la reine Elisabeth, le due de Norfolk de- 
crivait ainsi la forme d'un levrier d'un an et demi : 

II a la tete longue et maigre, le nez effile, sans transition 
au-dessous des yeux; Foeil grand etvif; les oreilles minces, 
courtes et repliees sur le derriere de la tete ; le cou long, un 
peu penche; la poitrine large; les jambes de devant rappro- 
chees 1'une de Pautre ; les flancs creux ; les cotes serrees ; le 
dos carre et plat; les filets forts et courts; les hanches bien 
separees 1'une de 1'autre ; la queue forte ; le pied arrondi et 
les comblettes solides. 

Cornme on le voit, au siecle dernier, la bonne conformation 

du levrier etait deja appreciee, et les genlilshommes de cette 

epoque veillaienteux-memes a tout ce qui etait relatif au cheiiil. 

De nos jours, les levrier s sont tombes en oubli, et si Ton en 

voit encore quelques-uns destines a la chasse, c'est seulement 

dans le midi de la France, dans la Crau ou dans la Camargue, 

ou Fusage de ces animaux est sinon permis, du moins tolere. 

Dans le nord de la France, les levriers ne sont corisideres 

que comme chiens de luxe. 

Les levriers se divisent eri deux classes : ceux a poil ras et 
ceux a long poil. 

Dans la premiere, je place en tete : 

Le grey -hound anglais, qui, d'apres la tradition, parait avoir 
existe eri Angleterre depuisla premiere epoque du peuplernent 
de cette ile. On trouve le nom de levrier mentiorine dans un 
vieux proverbe hollaridais et dans une loi edictee par le roi 
Canut. 

Suivant Buffon, les premiers levriers eurent pour soucbe 
un bulldog et un matin. Je conteste, comrne je 1'ai deja fait, 
cette origine anticreatrice primordiale. Le levrier grey-hound 
est un type, un specimen d'une race distincte. II n'en faut pas 
douter. 



LES CHIENS LEVRIERS. 215 

En Angleterre, au temps jadis, il n'y avait que les grands 
seigneurs qui eussent le droit de posseder des grey-hounds ; a 
notre epoque, I'exclusivite de ce privilege est tombe en 
desuetude, et chacun, commerc,ant ou snob, fermier ou idler, 
a le pouvoir d'entretenir un ou plusieurs le'vriers, si bon lui 
semble, 




LEVRTEP. A POIt, HAS. 



Le nombre des grey-hounds est e\alue a dix-huit ou vingt 
mille tetes dans toute 1'etendue du royaume anglais. Dans ce 
nombre cinq ou six mille sont entretenus avec soin pour Tusage 
des courres publics, le reste est disperse chez un certain 



214 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

nombre de proprietaires baronnets ou land owners qui se plai- 
sent a chasser le lievre a 1'aide de ces quadrupedes rapides. 

L'etymologie de la qualification gray qui precede le subslan- 
tif hound (chien de chasse) est explique de trois fac,ons par nos 
confreres en saint Hubert de laGrande-Bretagne. Selon les uns, 
gray vient de Padjectif great, grand, haut de taille; selon 
les autres, il signifie grec (animal \enu de Grece), ou bien 
encore gris (de la couleur de son poil) . En effet, le grey- 
hound pur sang a le poil et la peau d'une couleur d'aeier, qui 
olfre a la vue un chatoiement remarquable et particulier a la 
race. 

A mon avis, c'est cette couleur grise, dont I'oi thographe an- 
glaise eslgrey, qui a fourni le nom aux levriers anglais. 

Le grey-hound a ete celebre en vers descriptifs, en 1496, 
dans un poe'me, ecrit parWynkyn deWorde, qui dit de 1'animal 
de son epoque : 

The head of a snake, 
The neck of a drake, 
A back like a beam, 
A side like a bream, 
The tail of a rat, 
And the foot of a cat *. 

A vrai dire, la description n'est pas tout a fait exacte, car le 
serpent a la tete large, plate, et le Levrier a la tete pointue et 
arrondie. Je n'hesite pas a croire, avec Stonehenge, Youatt et 
autres auteurs anglais, que le levrier d'autrefois, avant le 
croisement du bulldog, avait une toute petite tete. Tant mieux 
pour le levrier de nos jours, car le developpement de la cer- 
velle donne de la force et du courage. La machoire d'un bel 
etalon doit etre maigre et plate, les dents chose importante ! 

1 La lete d'un serpent, le cou d'un canard, le dos pareila un timon. 
les cotes d'une breme, la queue d'un rat, la patte d'un chat. 



LES CHIENS LEVRIERS. 215 

tres-blanches et regulieres, bien aiguisees, comme un cou- 
teau de Sheffield frais emouiu. Joignez a cela un ceil brillant et 
rond, des oreilles fines, souples et retombant sur le milieu, et 
vous aurez un levrier parfait,.. de visage. 

Quand au corps, le cou de canard veut dire un col souple 
et arrondi, dont la longueur ne doit pas depasser celle de la 
tete. 

Le dos d'un timon signifie des reins solides, car il faut 
que la force reside dans cette partie du corps, comme aussi 
dans les cotes y compris la poitrine qui doivent etre bien 
developpees et saillantes. 

Passons maintenant a la queue de rat. Get appendice 
ainsi fait n'est pas d'absolue necessite pour la velocite du grey- 
hound, seulement la mode a consacre sa forme qui est Pin- 
dice de pure race. 

Certains amateurs n'ont cependant pas d'objection a un 
fouet dont la partie inferieure forme un leger panache. 

Les pattes d'un chat. Voila un point essentiel, car dans 
leurs courses folios, les grey-hounds ne doivent toucher le sol 
que de leurs talons, de fagon a proteger leurs ongles, contre les- 
quelles le moindre coup serai t douloureux. 11 est done essen- 
tiel, indispensable que la peau qui couvre la patte, le cuir qui 
sert de semelle soit aussi epais que possible. 

Le rimeur Wynkyn de Worde a oublie, dans sa poesie, l;i 
mention du train de derriere, lequel est cependant la partie la 
plus serieuse a examiner. C'est la que git la force, c'est la que 
convergent tous les muscles, tous les tendons. Un croupion 
solide doit etre le point de mire de tout amateur de le- 
vriers . 

Quant aux pattes de devant, il les faut longues, fines, ner- 
veuses et musculaires. 

J'ai parle du -pelage du grey-hound, qui est d'ordinaire pour 



210 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

la plupart du temps de couleur gris ardoise, acier. Cela 
n'empeche pas qu'on trouve de tres-beaux levriers noirs, fau- 
ves, mouchetes et blancs, ou bien encore cafe au lait, orange, 
brun, marron, et souvent rayes de deux ou trois couleurs. 

Les plus estimes pour la robe, parmi les levriers, sont ceux 
dont le poll est noir, fauve ou orange. Le bout du museau 
la truffe rose chez ces deux derniers animaux, est un 
signe de race. 

Jadis ces chiens avaient le poll si court sur les joues et les 
cuisses qu'on aurait pu croire qu'ils etaient peles ou chauves; 
mais, depuis le melange des races, ces signes pa-rticuliers on! 
disparu, et le poll est plutot rude que fin. Tant mieux, selon 
moi, car le chien ainsi pourvu supporte avec plus de courage 
les intemperies de 1'hiver, la pluie, la neige et le froid. 

On classait autrefois, en Angleterre, les yrey-hounds de la fa- 
c,on suivante, eu egard aux types connus : Newmarket, Will- 
shire, Lancashire, Yorkshire et Ecossais ; en 1867, toutes cc s 
distinctions n'existent plus. Les families se sont confondues en 
une seule. 

Le levrier cVIrlande, le seul dont la race soit encore debout 
parmi les families dont je \iens de parler, sont de tres-grande 
taille quelques-uns ont de O m ,70 a O m ,75 de hauteur In 
couleur de leur poil tres-rude est fauve, et leurs oreilles 
retombent sur le cou. 

Cette race est fort rare. 

A 1'epoque ou les loups foisonnaient dans les deux iles de la 
Graride-Bretagne, on cultivait la race des levriers crirlantle, 
car elle seule pouvait coiffer un loup et le porter has. 

Quelques auteurs mal informes, quoique chasseurs erne- 
rites, pretendent que les chiens levriers de force ne peuvent 
point venir a bout d'un loup par eux-m( A ?mes; ils ajoutent qu'on 
ne les emploie que pour rejoindre 1'animal carnassier, le rete- 



LES CHIENS LEVRIERS. 217 

nir par la patte ou tout autre membre, jusqu'a ce qu'un doguc 
ou un matin \ienne a leur aide pour abattre le loup. C'est la 
une erreur tres-grande. Un Irish Deer-hound pcut terrasser son 
ennemi et le mettre a mort. On cite mille exemples pourun de 
ce courage feroce. 

Le levrier sloughi est essentiellement d'origine arabe. A vrai 
dire, leur famille n'a pas franchi le desert africain. On dirait 
qu'elle ne se plait que dans ces steppes brulantes et arides, au 
milieu de ces sables oil se jouent les gazelles et les lievres. 

La velocite d'un sloughi est proverbiale. II existe un pro- 
verbe arabe qui dit : Que ta fleche vole aussi vite quo le slou- 
ghi rapide. 

Quelques chasseurs m'ont assure qu'un lievre lance dans le 
desert africain courait au plus pendant trois minutes ou trois 
minutes et demie, a moins d'accidents de terrain qui favori- 
saient sa fuite. 

Le sloughi 1 arabe, qui se trouve dans toute Petendue du nord 
de 1'Afrique et meme dans les oasis du Sahara, tire son nom 
de Slougkia, le pays de leur origine. II est de couleur fauve, 
'< hautde taille; possedeun museau effile, a le front large, les 
oreilles courtes, lecou musculeux, les membres de la croupe 
(res-prononces, pas de ventre, les membres sees, les tendons 
bien detaches, le jarret pres de terre, la face plantaire peu 
a developpee, seche, les rayons superieurs tres-longs, le palais 
et la langue noirs, le poil tres-doux. 

Entre les deux ilions, il doit y avoir place pour quatre 
doigls ; il faut que le bout de la queue passee sous la cuisse 
atteigne 1'os de la hanche. Les Arabes appliquent ordinaire- 
ment cinq raies de feu, a chaque avant-bras, pour consolider 
les articulations. 

1 Voir, pour tous ces details interessants sur le slotighi, le livre remarquable 
de M. le general Daumas : les Chevaux du Sahara et les Mceurs du Desert. 



218 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Les sloughis les plus renommes sont ceux du Sahara, et on 
les tire destribus Hamyans, Oulad-Sidi-Chickh, Harrar, Arba"a 
et Oulad-Nayl. On prefere ceux-ci aux sloughis du Tell. 

Dans le desert africairi, tandis que les chiens de diverses 
especes sont peu apprecies et confondus dans les rangs des 
esclaves de la domesticite, le sloughi, au contraire, a Festime, 
la consideration, la tendresse attentive de son maitrc. Le 
riche et le pauvre le regardent comme le compagnon de 
leurs plaisirs chevaleresques et le pourvoyeur de leur besoin 
le plus imperieux : Palimentation. On comprend des lors les 
soins que Ton prodigue a une sloughia et la surveillance que 
1'on exerce sur les accouplements. Un habitant du Sahara fait 
souvent vingt-cinq ou trente lieues pour accoupler une belle 
levrette avec un levrier renomme, c'est-a-dire un animal qui 
prend la gazelle a la course. 

Lorsque hasard fatal une sloughia a ete couverte par 
un chien de garde, on la fait avorter en massant les petits 
dans son ventre lorsqu'ils sont formes, ou bien on jette 
ceux-ci aussitot qu'ils ont vu le jour, line mesalliance est 
souvent fatale a une sloughia. Le maitre, furieux en apprenant 
que sa b,te favorite s'est souillee au contact d'un chien de 
berger, la fait immediatement rneltre a mort. 

Comment, s'ecrie-t-il, toi, une chienne de race, tu te pro- 
stitues a des roturiers! C'est infdme! Que ton crime meure avec 
toi ! 

Lorsque la sloughia a mis bas, on ne perd pas un instant 
de vue les petits. Les femmes memesleurdonrient quelquefois 
leur lait, et quand ces animaux sont en age d'etre sevres, 
tous les voisins, les amis du maitre de 1'animal, le harcelenl 
pour obtenir de lui un des produits de sa sloughia. Ce n'est 
(( qu'au bout de sept jours que 1'Arabe fait son choix, et voici 
comment ce choix est motive. Dans une portee de la sloughia, 



LES CHIENS LEVRIERS. 219 

un des nouveau-nes se tient toujours sur le cU>s des autres. 
Ce fait est-il du au hasard ou a la vigueur du jeune animal? 
Afin de s'en assurer, on 1'eloigne de sa place habituelle, et si, 
pendant sept jours de suite, il y revierit, le maitre fonde sur 
lui de si grandes esperances qu'il ne le changerait pas pour 
une negresse. Unprejuge fait considerer comme les meilleurs 
produits d'une porlee ceux qui naissent le premier, le troi- 
sieme ou le ciriquieme; les numeros impairs. 

Les petits sont sevres au bout de quarante jours : on leur 
u donne encore neanmoins du lait de chevre ou de chamelle, 
rnele de dattes et de couscoussou. Souvent meme on leur fait 
teter des chevres. 

Loi sque les jeunes sloughis ont atteint trois ou quatre mois, 
on s'occupe de leur education. Les enfants de la tribu cher- 
client dans leurs trous des gerboises ou des rats appeles 
boualal et lancent sur eux les petilslevriers. 

A cinq ou six mois, c'est sur le lievre qu'on les exerce. 
Apres le lievre, on passe aux jeunes gazelles, plus faciles a 
atteindrequelesvieilles; ce qui fait qu'apresquelques courses 
preparatives, le levrier, qui a parfaitement reussi, commence 
a s'acharner a la poursuite des meres. 

A un an, 1'education du sloughi est faite ; mais on menage 
1'animal et on ne le fait chasser qu'a quinze ou dix-huit mois. 
Le levrier sloughi sent le gibier, il le suit a la piste, et des qu'il 
a aperc,u la harde de trente a quarante gazelles, il se met a 
trembler et a regarder son maitre, qui lui dit : Ah ! fils de 
juif! tu ne diras pas cette fois que tu ne les a pas vues? Tout en 
parlant ainsi, 1'Arabe a rafraichi le dos, le ventre et les parties 
sexuelles du sloughi, qui, dans son impatience, tourne contre 
son maitre un oeil suppliant. II est libre enfin, il bondit, se 
dissimule toutefois, se baisse s'il est vu, poursuit sa course 
oblique, et ce n'est qu'une fois a portee qu'il se lance de toutes 



220 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

ses forces et shoisit pour victime le plus beau male du trou- 
peau. 

Quand le chasseur depece la gazelle, il donne au sloughi la 
chair qui avoisine les reins. Si on lui donnait les intestins, il 
les repousserait dedaigneusement. 

Un levrier qui, a deux ans, ne sait pas chasser, ne le saura 
jamais. On dit a ce sujet : 

Sloughi men bad haouli 
Ou radjel men bad soumein. 

(Le levrier apres deux ans et 1'homme apres deux jeunes, 
S'ils ne valent rien ne donnent aucun espoir.) 

Le sloughi est intelligent et plein d'amour-propre. S'il n'a 
pas reussi et qu'on lui fasse des reproches, il est tres-sensiblo 
ct s'eloigne horiteux, sans reclamer sa part. 

Un sloughi de race ne mange ni ne boit dans un vase sale ; 
il refuse le lait dans lequel on a plonge les mains. 11 coucho 
dans le compartiment de la tente reserve aux hommes, sur 
des tapis, a cote de son maitre, ou sur son lit meme. 11 es! 
vetu, garanti du froid par des couvertures, comme le cheval ; 
on lui sait bon gre d'etre frileux : c'est une preuve de plus 
qu'il est de race. On prend plaisir a le parer d'ornements, a 
lui attacher des colliers de coquillages ; on le garantit du 
mauvais osil en pendant des talismans a son cou. Nourri avec 
soin, avec recherche meme, pendant la nuit de preference au 
a jour, le sloughi accompagne son maitre dans ses visites et 
rec,oit sa part de la cliff a qui lui est offerte. 

Ce chien aristocratique par excellence sait, par sa propreir, 
son respect des convenances et la gracieusete de ses manieres, 
reconnaitre la consideration dont il est 1'objet. II a toujours 
le soin de creuser un trou pour faire ses excrements qu'il 
recouvre soigneusement. 



LES CHIENS LEVRIERS. 221 

Au retour du maitre, apres une absence un peu prolon- 
gee, le sloughi, d'un bond, se precipite sur la selle et le ca- 
resse. 

La mort d'un slouyhi est un deuil pour toute la tente. 
Femmes et enfants le pleurent comme ils le feraient d'une 
personne de la famille. C'etait quelquefois lui qui suffisait a 
la nourriture de tous. 

Le slouyhi male vit vingt ans ; la femelle douze. 

Le levrier des ties Baleares, qui se retrouve dans le midi de 
la France, et est le seul tolere, est un joli animal de moyenne 
laille, au poil rougeatre ou fauve, aux oreilles droites, a la 
construction un peu massive, mais doue d'un flair tout parti- 
culier. On les emploie a Majorque et a Minorque, comme aussi 
dans le sud de la France, pour la chasse aux lapins. 

II existe, dans Tile de Sardaigne, une charmante espece de 
levrier que 1'on nomme chien biche, ainsi nominee parce quc 
ces chiens ont la forme semblable a celle de cet animal aux 
pieds legers et que leur poil est de la meme couleur. Afm de 
rendre la ressemblance plus exacte, les proprietaries font 
comme Alcibiade, et de cette fagon, 1'appendice caudal restant 
court, la couleur blanche prele a 1'illusioii. 

Cette race est fort rare. 

Le levrier de Perse est un tres-elegant animal, aux formes 
elegantes, a peu pres semblables a celles du levrier tfltalie, 
c'est-a-dire de proportions delicates. On emploie cet animal, 
dans 1'empire des Shahs, a courir 1'antilope et le lievre, comme 
aussi quelquefois pour la chasse des anes sauvages. Lorsque 
c'est 1'antilope que poursuivent les chasseurs, ils ont soin d'a- 
voir des relais de distance en distance, dans les passages ordi- 
naires du gibier, et ils lancent les chiens quand la bete ou la 
harde est en vue et a portee. 

La taille des le'vriers tie Perse est de 0"',45 a O m ,50 de hau- 



222 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

teur sur 1 metre de longueur. Les oreilles sont pendantes el 
recouvertes de poll, comme celles d'un epagneul anglais. II en 
est de meme de la queue. Ce sont les seules parties du corps 
qui soient velues, le reste originalite naturelle est ras, 
comme chez les chiens grey-hounds. 

Quant a la couleur du pelage, elle varie du gris au lauve. On 
voit pen de ces chiens de Perse stries de couleurs di verses. 

L'Amerique du Sud possede aussi des levners d'une race 
tout a fait particuliere, non point par la forme, mais par la 
robe qui est tigree et mouchetee de noir ou de fauve sur un 
fond brun clair. 

C'est dans le Bresil et a Montevideo que Ton trouve les plus 
beaux animaux de cette race, tres-bonne pour la chasse ct 
possedant un flair d'une grande finesse. 

Les charnegues ou charnaigres sont egalement des Levriers 
matines par 1'accouplement entre les premiers et les chiens 
courants. Ces chiens metis, originaires d'Espagne et de Portu- 
gal , offrent les particularites suivantes : taille de O ni ,45 a 
O m ,50; poil ras, fauve, quelquefois zigzague de couleur 
foncee; les oreilles pendantes; les pattes solidement construi- 
tes, la sole du pied charnue et dure ; Tceil intelligent; le nez le 
meilleur que Ton puisse trouver. 

On les emploie particulierement dans les pays couverls de 
broussailles epaisses, dans les landes ou croissent les bruyeres. 
C'est la qu'on les voit bondir plutot que courir en poursuivant 
a outrance le gibier. Ces animaux chasserit mieux la nuit que 
le jour, avec la lumiere leur odorat est moins fin. On trouve 
centre eux, dans une ordonnance du roi Henri IV, de 1607, 
une grave accusation, celle de detruire et d'avoir detruit les 
perdrix etles cailles. On decreta done contre eux une proscrip- 
tion gerierale, a laquelle quelques tetes echapperent , meme 
sous Louis XIV, qui les proscrivit a son tour^ preuve que les 



LKS CHIENS LEVR1ERS. 



225 



charneyues avaient encore multiplies de son temps. Dans le 
rnidi de la France, en Crau, pres d'Arles, dans Hie de la Ca- 
margue, dans tout le Languedoc, on trouve encore quelques 
charneynes de race pure. 

Les levriers a long poll, tels que ccux que Ton emploi.e dans 
les grandes cliasses a courre d'Angleterre et d'Allemagne ont 




LE DEER HOUND (CHIEN DE CEKF) DE L*ECOSSE. 



pour type, par excellence, le deer-hound (chieri courant pour 
cerf), qui est, sans contredit, la plus ancienne espece du 
Royaume-Uni. De nos jours, a part dans quelque manoir sei- 
gneurial des Highlands, on rencontre peu de ces admirables 
chiens si passionnes pour la chasse, si admirablement con- 
struits pour la course, et si bien doues de courage. 



224 HISTOIRE DBS RACES DE CHIEFS. 

Arrian, qui a decrit les varietes de chiens de son temps, 
parle de ce levrier, qu'il depeint de fac.on a ne pas laisser 
douter un instant que ce ne soit la meme espece que celle d'E- 
cosse. En effet, ce sont les memes formes que celles du levrier 
a poll ras, la mme expression de visage, la meme taille, a 
cette exception pres que les muscles du croupion et des jam- 
bes de derriere sont moins souples. 

N'importe, les deer-hounds sont de vaillanles betes que Ton 
ne pourrait pas remplacer, dans les montagnes de TEcosse, par 
d'autres cliiens de chasse. 

Generalement parlant, le deer-hound est de plus forte tailk 1 
que le grey-hound; il y a certains de ces animaux qui ont de 
1U ,70 a O m ,80 de hauteur. 

Si le deer-hound est le meilleur coureur de toute 1'espece 
canine, et Tanimal le plus courageux pour la chasse au cerf, 
en revanche, il est d'une obeissance douteuse. Ce defaut serai I 
impardonnable, s'il ne joignait a la premiere qualite, celle d'uri 
tlair si fin qu'il suit une piste froide, sans defaut. 

Maida, le celebre deer-hound appar tenant au romancier 
Walter Scott, avait eu pour pere un splendide levrier (jreij- 
hound dont la lice appartenait a la race blood-hound. 

Les deer-hounds de 1'Ecosse offrent a la vue des robes de dif- 
ierentes couleurs, dont les plus ordinaires sont fauves, rou- 
geatres, striees de noir et de fauve, ou de fauve et de blanc, 
grises ou noires. Le poil est rude, long et divise eri meches 
appointees. Vers les joues particulierement le poil est plus dur 
qu'ailleurs. 

11 est bon de remarquer que la race des deer-hounds n'est 
plus aussi pure qu'elle Tetait il y a deux cents ans. Comme 
partout la mode a passe par la. 

Le levrier ecossais, aussi nomrne : chien de loup (wolf- 
cloy), esl de la meme race que le precedent, avec cette diffe- 



LES CIIIENS LEVR1ERS. 



225 



rence qu'il est plus haul sur pattes et plus fort. Cette espece 
distinctc cependant se remarque par son pelage fauve a poinle 
teintee de rouge et par ses oreilles retombant en panache. 

Le Levrier ftAlbariie est un superbe specimen de la race, 
dont la taillc varie de O m ,70 a O m ,80. Le corps est solide et re- 
plel; le museau tres-pointu; le poll fin, rni-long, a Pexceptiori 







I,E LKVRIER Dli GRECK ET 



de celui qui couvre la queue et qui forme un panache pareil a 
celui d'un Terre-Neuve. 

C'est encore un chien employe a la chasse du loup et du san- 
glier. Les bergers hellenes se servent aussi du leorier en ques- 
tion pour la garde des troupeaux, c'est-a-dire pour la defense 
des brebis si souverit altaquees par les carnassicrs. 



22ti HIST01RE DBS RACES DE CHIENS. 

Le levrier de Grece differe du yrey-hound anglais par la taille 
et par la longueur du poll, qui est d'environ O lll ,3 a O m ,4 sur le 
corps, et de O m ,25 a O m ,30 a la queue. Du temps de Xenophori, 
le levrier existait a Athenes, et cet auteur en a parle dans ses 
ouvrages. 

Le levrier de Tartarie, comme les anirnaux deja decrits, est 
une bete de haute taille, d'une force et d'une ferocile sans pa- 
reilles. Leur intelligence est loute particuliere et leur flair 
d'une subtilite remarquable. Les Tartares Mongols possedent 
des animaux dont la race est perpetuee avec un soin pareil a 
celui que Ton met a obtenir de beaux produits de la race che- 
valine. 

On trouve dans plusieurs relations de voyage le recit de 
chasses faites dans la Tartarie, a 1'aide de ces animaux a poil 
long et rude, qui captivenl le lecteur et lui donnent le desir 
d'assister, imjour dans sa vie, a ces drames cynegetiques donl 
nous n'avons qu'une faible idee en Europe. 

Les levrier s de Russie out la celebrite de chiens doues d'un 
nez tres-fin, d'un pied rapide, d'une force suffisante. Les grands 
seigneurs du pays entretiennent de nombreuses meutes de ces 
chiens pour guerroyer centre les loups et les ours, hotes des 
forets de la Russie, comme aussi, joignant Futile a 1'a- 
greable, pour forcer un cerf ou courir un lievre. C'est sur- 
tout pour ces dernier s combats que les levrier s russes sont 
recherches, car leur courage n'est pas a Tepreuve des dents 
du loup ou de Tours. La taille d'un levrier russe varie de 
O m ,60 a O ni ,65. II porte les oreilles droites, retombant de quel- 
ques lignes a la pointe ; ses jambes sont longues, tandis que sa 
croupe est faible et ses cotes renfoncees. 

La robe fournie d'uh poil epais, quoique court comparative- 
ment, a I'exception de celui qui couvre Pappendice caudal, le- 



LES CHIENS LEVR1EH 227 

quel est tout frise en spirale, est de couleur brim fonce ou gris 
d'acier. 

Les levriers de Circassie appartiennent a la race de ceux de 
Perse, avec cette difference que leur ferocite est proverbiale, 
et que leur fac.on de chasser procure aux Europeens des emo- 
tions fortes et tres-repulsives. Cette double race s'enivre de 
sang, et montre une rage et un acharnement incroyable sur 
1'ennemi tombe par terre. 

Quelques recits de journaux accusent les levriers circassiens 
d'avoir devore des Russes pendant les guerres 4 e Schamyl. 
Cela se pourrait bien, mais ne vaut-il pas mieux se refuser a 
croire cet horrible recit? 

La race des levriers du Kurdistan, ou du Taurus, differe de 
celle des levriers d'lrlande en ce qu'ils sont moins grands, 
plus fins et mieux decouples pour la course. Us ont, en outre, 
Ic poil long et fourre; la queue et les oreilles abondamment 
fournies de soies longues et fines, ce qui n'existe pas chez les 
levriers d'lrlande, tous a poil ras. Ces chiens sont doues 
d'une incroyable vitesse. On les conduit a la chasse aux ga- 
zelles aceouples par paires, de fac,on a pouvoir les lacher des 
que le gibier est a portee. 

Les chasseurs, tous a cheval, en assez grand nombre, une 
fois arrives sur le terrain, se placent sur une seule ligne pour 
battre la plaine au pied des montagnes. On envoie ordinaire- 
ment d'avance, sur plusieurs points, des relais de levriers, 
accompagnes de quelques cavaliers, afm de refouler les ga- 
zelles si elles tentaient de quitter la plaine pour gagner la 
montagne. 

Des qu'on a aperc.u ces ravissantes chevrettes du desert, les 
chiens sont lances et les cavaliers suivent. Gazelles, levriers, 
chevaux, emportes comme dansuntourbillonrapide,parcourent 
d'enormes distances en quelques moments, franchissant tous 



228 1IISTOIRE DES RACES 1)E CHIKNS. 

les obstacles qui se presentent. Les levriers gagnent bientot de 
vilesse : la gazelle haletante perd peu a peu see forces. D'ordi- 
naire, au bout de cinq minutes elle est forcee et entouree par 
les chiens et les cavaliers. 

Cette chasse est d'un immense interet. 



IX 



LES CHIENS DE LUXE 



Les chiens de luxe, ou chiens d'appartement, appartiennent 
lout simplement aux differentes races (dont ils sont les por- 
traits en miniature), avec certaines hideurs cependant tres- 
appreciees des vrais amateurs, de cesespeces rabougries, Ires 
a la mode, c'est-a-dire patronees par cette sotte deesse qui 
marche de concert avec la fantaisie. Or la mode a donne une 
place si importante a ces animaux dans nos maisons, dans nos 
gynecees meme, que Tori doit compter avec eux. 

Compter est le mot pr.opre en cette circonstance, car enfin 
il n'y a pas de chien de ce genre qui ne se vende lorsqu'il 
est beau aussi cher qu'une bete utile. 

Du reste, la classification des chiens de luxe n'est pas longue 
a enregistrer : efle se compose des especes connues, en tete 
desquelles je placerai : 

La levrette italienne ou espaynole, dont les formes sveltes, 
les allures legeres, les pattes fines, le poil soyeux, la physio- 



250 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

nomie ahurie, sont generalement Ires-admires par les dames 
de haute et de petite volee. 

Le museau de cette race de chiens, noir ou gris fence, n'est 
generalement pas aussi allonge que celui de la grande espece; 
mais les yeux ont 1'orbite plus large, le crane est plus bombe. 

La queue, fort tenue, doit etre un nerf couvert de peau, 
presque sans poil. Afm d'etre elegante, il faut qu'elle soit a 
peine recourbee, tandis que si elle est arrondie de facon a for- 
mer un 0, elle n'est point appreciee et gate la physionomie du 
chien. 

La couleur de poil la plus appreciee est celle d'un fauve 
dore, puis celle de tourterelle. Vient ensuite, dans 1'apprecia- 
tion des amateurs, la robe cafe au lait ou gris de souris, et 
bleu ardoise. 

Les levriers les plus apprecies sont ceux uniformes de cou- 
leur, sans aucune tache blanche. TJne etoile, meme tres-regu- 
liere, placee sur le front ou ailleurs, est consideree par les 
vrais amateurs comme une irregularite, un defaut de de- 
cheance. 

Tin levrier de salon ne doit pas peser plus de six a huit li- 
vres. Par rnalheur les betes de ce poids pechent par la syme- 
trie. Or, il ne faut pas croire qu'un chien levrier un peu plus 
lourd, mais tres-bien proportionne, soit un animal a dedai- 
gner. 

Cependant un levrier pesant plus de douze livres ne peut 
pas passer pour un italien ou un espagnol pur sang. 

Les levriers italiens noir de jais, dans les memes propor- 
tions, les memes formes que les precedents, passent pour les 
plus rares et sont par consequent tres-recherches. Stonehenge, 
dans son ouvrage sur le chien, cite deux specimens de cette 
race, Billy (le male) et Mimie { la femelle) , ayant appartenu a 
M, Gowan, qui ont ete consideres, de 1851 a 1860, comme le 



LES CHIENS DE LUXE. 231 

nec plus ultra de I'elegance dans ce genus de chien a la mode. 
Les descendants de ees deux animaux font prime sur tous les 
marches anglais. 

Les levriers de Grece ou de Syrie sont une race tres-delicate, 
presque identique a celle d'ltalie et d'Espagne. Le poil est ge- 
neralemerit d'un fauve clair, cafe au lail ou gris defer. 

Le chien nn de la Chine compte egalement parmi les levriers 
d'appartement. Son originalite provient de 1'absenee totale de 
poil sur le corps, a 1'exception du dessus de la tele, de la nu- 
que, des oreilles qui sont converts de longues soies raides, 
noires et blanches, et le bout de la queue orne d'un pinceau de 
crin de meme couleur. 

Originates de Chine, ces chiens ont etc introduits dans 1'A- 
merique du Sud par ces coolies venus du Celeste Empire, 
afm de travailler au lieu et place des negres, et on en trouve 
un fort grand nombre dans le Perou. 

Grace a de nombreux croisements, les amateurs sont parve- 
nus a rendre plus doux le poil place aux endroits dont j'ai parle, 
mais le corps des nouveau-nes est toujours reste sans vete- 
ment de fourrure. II va sans dire que ces chiens sont prodi- 
gieusement frileux . 

On trouve egalement ces chiens au Mexique. 

Le chien turc, autrement dit le chien de Barbarie, a le crane 
developpe, le museau pointu, les oreilles assez larges, hori- 
zontales; les memhres greles; la peau presque entitlement 
nue, noire, ou couleur de chair, ou a laches brunes ; sa queue 
est relevee et recourbee; sa taille ne depasse pas celle d'un 
grand roquet. 11 est originaire d'Amerique, ou le trouverent 
Christophe Colomb et les Francois qui aborderent les premiers 
a la Martinique et a la Guadeloupe, en 1655. II est encore tres- 
commun a Payta, dans le Perou. On l'a dit d'abord de Turquie, 
puis ensuite de la Barbaric et de FAfrique. 



252 1IISTOIRE DliS RACES DE CHIENS. 

Le chien lure a c rimer e ne differe du precedent que par sa 
faille plus grande, et par une sorte de criniere etroite de polls 
longs et rudes qui commence sur le sommet de la tele et s'e- 
tend en bande etroite jusqu'a la riaissance de la queue. II est 
metis du chien tnrc et d'un epayneul, ou d'une autre variete 
a longue soie. 

Dans la race des epaynenls, il y a de tout petits chiens qui, 
de tout temps, ont passe pour des betes de luxe, dignes d'etre 
choyees et fetees. 

Avant 1'introduction des chiens de la Havane en France et 
en Europe, les plus estimes de tous ces epagneuls miniscules 
etaient les king's charles, ainsi appeles comme je 1'ai dcja dit 
a la page 190 du nom de ce roi malheureux Charles II d'Angle- 
terre, qui les mit en vogue et en legua la race aux dues de Nor- 
folk, qui les ont conserves depuis lors dans toute leur purete. 

Les kinys diaries, malgre leur air trisle, sont aimables au 
logis, qu'ils meublent par leur elegance, leur coquetterie, 
qu'ils animent par une gaiete prevenante, qui plus est leur vi- 
gilance garde la maison, en meme temps que leur presence la 
pare etlui donne unair comme il faut, un certain parfum d'aris- 
locratie, car Teclat de ces jolis chiens, le lustre de leur robe 
soyeuse, les font ressembler a autant de petits pages en livree, 
faisant un service d'honneur aux portes, dans les salons ou ils 
onl le privilege d'etre admis. 

M. le prince Paul de Wurtemberg possedait une paire admi- 
rable de ces chiens, en 1842, et M. de Machedo, noble porlu- 
gais, qui a ete le lion de Paris par ses excentricites hippiques 
ot autres, avait egalement chez lui une race des plus pures'de 
kings-Charles ^ vrais portraits deceux peints par Van Dyck dans 
le portrait en pied de Charles T r d'Anglelerre. 

La description du kings -charles minuscule est celle-ci : un 
museau court, un nez uri peu releve, la Uite presque ronde, un 



LES C1UENS DE LUXE. 235 

oeilsaillant presque hors de son orbite, tant il est gros et dis- 
proportionne, les oreilles tombantes jusqu'a terre et revetues 
de longues soies frisees, ondulees, d'une extreme tenuite. 

Les pattes de devant et de derriere sont, elles- memes, 
r'ecouvertes de ce meme poll. 

La couleur de la robe est invariablement noire avec des mar- 
ques de feu aux yeux, aux pattes et a la poi trine. 

La variete de Mngs-charles a la robe blanche et noire est un 
peu plus grosse, mais elle est moinsestimee par les amateurs. 

line particularity de ces chiens, c'est d'avoir 1'habitude de 
laisser pendre leur langue hors de leur gueule. 

Les epagneuls blenheim deluxe, dont j'ai parle au chap. VI, 
ont, a peu de distinction pres, les memes formes que \e king's- 
charles. On les distingue par la couleur de leur poil, qui est 
fond blanc, mouchete de taches orange d'une nuance foncee, et 
la gueule a 1'interieur noir. C'est au due de Marlborough que 
Ton doit la naissance de cette race de chiens lilliputiens. Elle 
eut lieu dans son chateau de Blenheim, pres Woodstock (Oxford- 
shire), ainsi nomme par le vainqueur de Bou filers, de Vil- 
lars, de Villeroi et de Tallard, en souvenir de sa victoire de 
Schlemberg et de Blenheim. Du nom du chateau, les chiens de 
Marlborough prirent le leur qui a passe et passera a la pos- 
terite. 

Quelques-uns de ces chiens de salon ont un nez excellent et 
rhassent admirablement le faisan et lelapin. II est a regretter 
qu'on ait dedaigne cette race ; pour la chasse, elle eut rendu de 
Ires-grands services ; mais, denos jours, on vit vite et on veut 
lout faire dela meme facon. 

Le chien epagneul ckinois, tres-estime dans 1'Empire celeste 
par les belles dames de Canton, de Hong-Kong, de Peking et 
mitres villes,estremarquablepar sa forme allongee, la brievete 
des pattes et le museau court, la queue tres-recourbee sur le 



254 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

dos, de fac,on a former PO. La couleur du poil est d'un blanc 
orange. 

II est nne autre espece dont la robe est noire et striee de 
blanc. 

Comme les kiny's-charles , ces chiens ont aussi la langue 
pendante. 

Les caniches, que Ton nomme aussi bichons, constituent une 
race de chiens de luxe a poil laineux ou soyeux, ayant les 
oreilles longues et pendantes, les jambes courtes , le corps 
trapu, le museau epais, un peu allonge, le pelage de couleur 
noir ou blanc ou mele de ces deux couleurs. 

Le bichon de la Hollande a le pas sur toutes les especes de 
son genre, et il tient la corde de la mode, car on raflollede sa 
toison blanche, semblable a du coton sortant de sa gousse. Par 
malheur, les chiens amenes en Europe ne peuvent pas y vivre 
longtemps, eu egard a Pinclemence de la temperature. 

Le chien bichon du Pe'rou, dont la forme est tout a fait pa- 
reille a celle du precedent, a la toison moins epaisse, moins 
soyeuse et moins frisee. 

Le bichon de Malte, un des plus jolis chiens de tous ceux qui 
ont pris place dans nos appartements et au coin de notre foyer 
domestique, est le plus ancien de ces races minuscules qui ont 
vecu dans la faveur de nos ancetres. 

L'historienStrabon dit quelque part: II existe une ville de 
Sicile, Melita, d'ou 1'on exporte des chiens nains admirablement 
beaux et fort bien proportionnes, que Ton appelle Canes Me- 
litei. 

Autrefois, si les dames romaines et grecques choyaient fort 
les chiens de Melita (d'ou 1'on a fait le nom de chiens deMalte) 
de nos jours nos princesses, nos douairieres ont abandonne 
la pauvre bete qui est, generalement, aussi attachee a son 
maitre qu'elle est hargneuse a Petranger. 



LES CHIENS DE LUXE. 235 



Le bichon de Malte a le corps long, la tte ronde, les oreilles . 
tombantes ; ses soies sont d'une couleur jaunatre sale auxpattes 
et aux oreilles, mais le poll qui couvre le corps est blanc. Comme 
les chiens de cette race, son panache est tout a fait con- 
tourne en spirale, 1'extremite revenant au-dessus de la nais- 
sance de la queue. 

Les chiens des lies Baleares et les chiens Mchons crAutriche 
ont le poil laineux du caniche, frise en petites boucles, et leur 
queue est egalement recourbee sur ledos. 

Le Men lion, dont 1'origine est due au croisement d'un Men 
turc et d'un Men de Make, est la copie, en forme de nain, du 
roi du desert. Sa tete, son cou, ses epaules et ses jambes de 
devant, jusqu'aux pattes, sont reconverts d'un poil rougeatre, 
tandis que tout le reste du corps, a 1'exception de Fextremite 
de la queue ou se trouve un bouquet de poils, est nu etrase. 

C'est une espece deveriue rare aujourd'hui. 

En depit des classifications des professeurs d'histoire natu- 
rclle, je place ici le Men loup (une variete du loulou), un petit 
animal de la taille d'un renard lout au plus, doue d'une grande 
intelligence. Un museau efiile, des oreilles droites, la queue 
horizontale ou relevee, enroulee en dedans ; le poil mi-long, 
soyeux sans elre frise, d'un blanc jaunatre, mais rarement 
gris noir ou jaune, tel est le signalement d'un loulon. 

La grande qualite de ces chiens, c'est d'etre tres-attaches a 
leurs maitres et d'avoir un courage qui surpasse ses forces. 

L'alco ou techichi, qui nous vient de 1'Amerique, est de la 
laille du bichon et possede une te"te d'une petitesse exception- 
nelle. Son dos est arque, son corps tres-trapu, sa queue est 
courte et pendante, sa robe longue, jaunatre et blanche a la 
queue. 

Dans le nombre des chiens de luxe, ii ne faut pas oublier les 
terriers de taille naine, pesant a peine quatre livres, qui sont 



23f) IIISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

le vrai portrait diminutif de lews congeneres des grandes 
races. La couleur de leur robe varie du blanc, jaune, noir et 
feu. 

G'est de ces deux dernieres teintes que sont marques les toij 
terriers des Anglais, aveclesquels on fait la chasse aux rats, et 
qui sont tres-habiles chasseurs des rongeurs ennemis de 
1'homme et de ses provisions. 

Les toy terriers, lorsqu'ils sont de pure race, doivent etre 
completement noir et feu , sans autre couleur. Le poil sous 
le ventre et sur la poitrine est absent. 

Place maintenant aux carlins et aux roquets. 

Le premier, autrefois tres-commun en France, en Hollande 
et en Allemagne, est a peu pres introuvable sur le continent. On 
ne le trouve a 1'etat pur sang qu'en Angleterre. 

Le carlin Mopse ou puy dog, tel est son nom en anglais, est 
im diminutif, une miniature du bouledogue, possesseur d'une 
tete ronde. Saface sans museau est noire jusqu'aux yeux, sem- 
blable a celle de Carlino qui jouait Farlequin a Rome, et c'est 
de la quelui est venu le nom de carlin, en souvenir du masque 
noir de ce personnage theatral. La queue du carlin est recourbee 
en trompette, ses jambes sont courtes, son corps trapu et son 
pelage d'un jaune fauve. Ce chien de luxe est criard, sans in- 
telligence ni attachement. 11 a en outre le defaut d'avoir 1'ha- 
leine forte et une odeur tres-desagreable. 

Le chien rf' Alicante a les memes formes que le carlin, c'est- 
a-clire le museau court du bouledoyue, tandis que son corps est 
entierement recouvert d'un poil frise comme celui de Ye'pagneul 
d'eau. On le croit issu de ces deux varietes. 

Voici le roquet, un autre chien a peu pres mythe, qui a les 
yeux gros, la tete ronde, le front bombe, les oreilles petites, 
a demi pendantes; la queue redressee, les jambes petites, le 
pelage ras, noir et blanc. II est je dirai presque, il etait 



LES CHIENS DE LUXE. 257 

petit, mais courageux, hargneux, attache a son maitre et tres- 
fidele. 

II existe encore un carl-in, un roquet, comme bon semblera 
a mes lecleurs, qui s'appelle le chien d'Irlande, et a une grande 
analogic avecle carhn, a celte seulc difference qu'il est de taille 
superieure. 

Telles sont le races de chiens de luxe ou d'appartement con- 
nues etvivantes. Nos contemporains les dames surtout 
ont une grande passion pour tous ces animaux et on a pu s'cn 
convaincre aux deux expositions qui ont eu lieu en 1865, 
et!865. 

Jusqu'ou va cette amitie? on en a eu de curieux exemples sous 
les tentes reservees aux chiens deluxe et d'appartemerit. II y 
avait la des betes souvent tres-mediocres qui reposaient dans 
des berceaux de satin enguirlandes de ruches et de dentelles ; 
il y en avait qui ne mangeaierit et ne buvaient que dans de la 
vaisselle d'argent ; le compartiment d'un de ces chiens etait uri 
vrai cabinet de toilette, et Ton y trouvait les brosses, les peignes, 
les eponges, leshouppes, les parfums,les boites mysterieuses, 
necessaires a une bete a la mode. 

Chacun a pu voir, comme moi, un petit animal, gros comrni 1 
le poing et d'une incontestable hideur, qui reposait douillette- 
ment sur un oreiller et qu'on avait enveloppe dans un vrai ca- 
chemire de Tlnde. Celui-ci buvait du lait chaud dans une 
soucoupe d'argent ; celui-la mangeait un biscuit dans un bol 
en porcelaine. Un affreux petit Mchon, dont on ne voyait pas 
les yeux, etait estime deux mille cinq cents francs. 

On n'a YU, comme specimen de la race carline, qu'une paire 
de ces animaux a Fexposition de 1865, et si cette race n'estpas 
eteinte, comme on Favait dit, elle est bien pres de s'eteindre. 
Le proprietaire de ces carlins males cherchait depuis trois ans 
dans loute 1'Europe une carline qu'il netrouva pas. 



238 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Saluons le dernier carlin ! Puisse-t-il, a defaut de posterite, 
avoir son historien, comme le dernier des Mohicans ! 

Je ne puis terminer ce chapitre sans faire ici mention d'une 
fantaisie de la mode qtii a ete decouverte par un de mes con- 
freres, M. E. Chapus. 

Depuis quelque temps, ecrivait-il dans un journal de Paris, 
on voit, dans les voitures qui se promenent au bois de Boulogne 
et paftois sur le sable des allees, des petits chiens de luxe, des 
king's- diaries, des caniches de la Havane, des bouledogues de la 
petite espece dont le poii naiurel est remplace par un poil de 
pure fantaisie du a la ieinture et qui comporte une tres-grande 
variete de teintes : c'est 1'art de la toilette et du maquillage 
applique aux animaux domestiques. Cet art n'est pas absolu- 
ment nouveau. 

11 y a trente aris environ, d'apres ce que nous rapportent les 
chroniqueurs du temps, un savant fit grand bruit en appliquarit 
aux animaux vivants le precede de coloration employe pour le 
bois des arbres. 

II injectait les veines d'uri quadrupedequelconque de la con- 
leur demandee, et procurait ainsi, sans le moiridre effort, un 
pore bleu de ciel, un veau lilas, un chien vert pornme, un 
anon prune de monsieur, un mouton jaune safran, un agneau 
rouge^ etc. II attestaitunefois deplus cette grande verite, que 
rien n'est nouveau sous le soleii, 

Mais le precede dont on use aujourd'hui pour obtenir ces 
bizarres metamorphoses n'est plus celui qu'employait le savant 
en question. 11 infusait la couleur; maintenant on la commu- 
nique a 1'aide de la teinture; on teint le poil des animaux 
comme on est parvenu a le dorer. 

Onsesouvient qu'un homme, dont la rapide fortune fit beau- 
coup parler de lui il y a quinze ans, avait eu la fastueuse idee 
de tout convertir en or chez lui. Cette manie s'etenditjusqu'au 



LES CHIENS DE LUXE. 239 

petit chien i'avori de sa femme, dont les longues soies parurerit 
un jour dans ses salons rulilantes d'or, de meme que les cotes 
rugueusesd'un certain nombre de melons qu'il avait fait servir 
quelques jours auparavant dans un diner d'apparat. 

II y a des dames qui raffolent de cette mode de coloration 
artificielle du poil des chiens, a 1'aide de laquelle leurs petits 
favoris peuvent devenir des multiples d'eux-memes, un jour 
verts, un jour bleus, un autre violets, sans que, pour cela, 
clles soient dans la necessite de partager leur tendresse entrc 
plusieurs. 

Cette coloration, paraitrait-il, est tres-favorable a la sante 
des animaux, en ce qu'elle est essentiellement insecticide ; mais 
le cote le plus curieux de Pinvention, le void : il a ete observe 
que le naturel des chiens subit des influences, en raison de la 
nuance qui leur est donnee. Leur instinct en est diversement 
affecte. 11s deviennent timides, hargneux, intelligents, doux, 
stupides, poltrons, mordeurs ou jappeurs, selon la couleur 
qu'ils regoivent. 

Deja cet etrange phenomene, dont les physiologisles n'ont 
pas encore le mot, avait ete observe sur le bichon du financier 
dont nous venons de parler. Le jour ou ce petit animal etait 
fraichement dore, il ctait intraitable ; il passait fier a cote des 
plus familiers delamaison, riejouantpasavec les autres chiens 
qu'il semblait dedaigner, et ne revenait a son charmant petit 
instinct tres-caressant que peu a peu et a mesure que son poil 
se dedorait, c'est-a-dire qu'il perdait son or. 

La teinture en rouge rend les chiens tres-difficiles. Le vert 
ou le rose parait les egayer, c'est ainsi qu'on avait toilette, 
decore deux chiens que nous voyions prendre leurs ebats, 
Fautre jour, aux abords du premier lac du bois de Boulogne. 

Us etaient comme ivres de joie, et tout petits qu'ils etaierit, 
ils faisaient des bonds de levriers d'Ecosse* La couleur chocolat 



240 H1STOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

les attriste et le bleu les rend mediants en les rendant rna- 
ladcs. 

Gette couleur est laxative outre mesure. 

Avis aux dames qui possedent des bichons tendrement ai- 
mes et qui seraient tentees d'essayer sur eux les efl'ets de cette 
coloration artificielle dont la mode semble vouloir se genera- 
lise! 1 . 



J'oublie, a dessein, les chiens issus de pere et mere incon- 
nus, qu'il est impossible de classer d'aucune fac,on, et que Ton 
Irouve sur son passage, dans les rues et les eampagnes. Ces 
animaux sont les desh&rites de 1'espece canine, el sou vent on 
rencontre de tres-jolis specimens dans leur nombre. C'est a la 
sagacite de mes lecteurs de trouver la place qui leur corivient 
pa rrri i les especes deja decrites. 



X 



LES EXPOSITIONS DE CHIENS 



Les expositions de chiens sont d'origine anglaise. Les pre- 
mieres se sorit bornees a des speculations de marchands qui 
exhibaient, le soir, dans quelque taverne obscure et enfumee 
d'un quartier rnal fame, ou sous quelque hangar aux etais a 
peine reconverts d'une bache et Peclairage consistaril en une 
douzaine de chandelles fumeuses, des terriers, des king's-char- 
les, des bull-doys, lesquels trouvaient pour admirateurs des do- 
mestiques et des cochers, pour acheteurs des Sportsmen attires 
en cet endroit non-seulement dans le but de se procurer un 
animal convoite, mais encore avec 1'intention de se divertir et 
d'avoir le plus de fun possible, le tout arrose de gin et de 
brandy. 

La premiere grande exposition de chiens que Ton cite en 
Angleterre eut lieu a Birmingham en 1860, par les soins de 
MM. Carts wright etRiley qui avait offer t a la curiosite publique 
environ deux cent cinquante specimens. En 1861, a Leed, le 

16 



242 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

North-British hog's exabitiou, patrone par les lords du comte et 
de tous les comtes environnants, au nombre desquels mar- 
quaient les comtes de Derby, Grey, Grosvenor, Ripon, lord 
Nevel, lord Paget, le due de Northumberland, le due de Car- 
lisle, etc., etc., depassa tout ce qu'on avait fait jusqu'alors et 
peut-etre ce que Ton fera de 1'autre cote de la Manche. 

A lameme epoque, au mois de mai, un M. Barret, directeur 
d'un etablissement particulier destine a la vente des chevaux, 
comme le Tattersaal de cette ville et celui deParis, organisait 
chez lui une exposition de chiens qui eut egalement un grand 
succes. 

Cela 1'engagea a renouveler 1'annee suivante cette heureuse 
tentative qui est devenue, a 1'heure qu'ilest, un des besoinsde 
la vie des sportsmen a Londres et en Angleterre comme le sont 
les courses et les cok's fights. 

L'etablissement de M. Barrett dans Holborn-street a donne 
son nom a Tetablissement dont il s'agitqui est appele : Holborn 
horse repository, et c'est la que, le 20 mai de 1'annee 1865, fu- 
rent exhibes au public amateur et aux curieux 345 specimens 
divises en 55 classes, mais qui ne faisaient partie que de 
chiens de luxe, de chiens de garde et de petit sport. J'ajouterai 
cependant que les retrievers anglais, ces celebres epagneuls 
qui chassent a 1'eau d'une maniere si remarquable, et les 
blood-hounds destines a la chasse a courre etaient representes 
par des sujets d'une beaute sans pareille. 

Outre les chiens de chasse on trouvait chez M. Barrett des 
dandy s dynmont, race de terrier tres-rare, des terriers noirs, 
mouchetes de feu, des carlins dont le prix est toujours tres- 
eleve eu egard a leur hideur, sans doute des chiens chi- 
nois, ramenes du palais de Yung-Ming- Yeng ; des chiens tar- 
tares pris sur les rives de FAmour ; des chiens esquimaux, des 
levriers danois, issus de la race de ceux dont le roi Alfred fit 



LES EXPOSITIONS DE CHIENS 245 

usage en Irlande pour exterminer les loups et les sangliers qui 
desolaient File de Saint-Patrick ; des terre-neuve geants, des 
chiens maltais; des levrettes, des chiens dePomeranie blenheim ; 
des matins anglais, des levriers australiens, etc., etc. 

Pendant les hull jours que dura Pexhibition de M. Barrett, 
plus de 45,000 visiteurs se rendirent a Holborn horse repository, 
et la recette fut tres confortable. 

L'annee suivante, le 24 juin, un commerc,ant de Leeds, 
M. Th. Dawkins Appleby, aide par un comite preside par leduc 
de Beaufort, ouvrit dans la grande salle de la Royal agriculture 
society, a Islington, faubourg eloigne de Londres, une exposi- 
tion de chiens ou se trouvaient plus de 800 tetes auxquelles 
lurent distributes 22,500 francs de prix. 

II y avait encore la des chiens de toutes especes, dont un 
grand nombre avait paru dans Holborn Street. Les animaux 
divises en deux categories et cinquante-deux classes offraient a 
la vue des visiteurs des specimens hors ligne de toutes les 
races. 

Chaque exposant avait paye : pour la classe des fox-hounds 
une somme de 151 fr. 25 c. ; pour la classe des chiens de 
chasse 26 fr. 50 et une entree de 2 fr. 85 c. par chiens admis ; 
pour les levriers 53 fr. et 6 fr. 25 c. par chien expose. Les 
chiens de luxe seuls ne forc,aient pas leurs maitres a payer 
de souscription, mais a prendre au bureau un droit d'entreede 
9 fr. 45 c. pour leur admission. 

Nos voisins d'outre-Manche sont a mon avis le seul 
peuple qui comprenne le confortable je ne dirai pas Pele- 
gance, aussi ^exhibition de Islington-Hall etait-elle fort cu- 
rieuse a examiner de pres. Cetait un magnifique coup d'oeil 
que celui de ces chenils sur lesquels etaient enchainees toufces 
les races imaginables des chiens du globe terrestre* 

Ge qui frappaitle plus levisiteur, c'etait la meutedeSa Grace 



"2U HIST01RE DES RACES DE CHIENS. 

M. le due de Beaufort, sous la direction d'un celebre piqueur 
nomme Clarke, a qui la Societe offrit une coupe d'argent de dix 
guinees, comme temoignage de satisfaction du bon etat de ses 
betes, son maitre ay ant refuse la coupe de soixante guinees 
qui lui etait presentee. 

Venaient ensuite d'admirables&/0ot/s-/i0Mwds, nosvieuxTalbot 
franc, ais, etalons de tous les chiens courants, des dogues a poil 
blanc et noir que Ton retrouve dans tous les tableaux de chasse 
des anciens maitres, lorsqu'ils represented une chasse au sari- 
glier, des le'vriers d'Ecosse au poil rude, des molosses de Cuba. 
des chiens lures, des chiens tartares tout noirs exterieure- 
ment et interieurement ; des griffons autrichiem, des 
epagneuls bassets, des chiens it chasser la loutre avec pieds 
palmes, des beagles de la reine Elisabeth, etc., etc., et une 
multitude d'autres animaux qu'il serait trop long d'enumerer 
ici. 

L'exhibition de Islington avait attire 85,000 visiteurs qui 
produisirent une somme de 80,000 francs, car il y avait eu 
beaucoup de billets donnes. 

line vente aux encheres termina cette exposition et tous les 
proprietaries qui avaient eu 1'intention de montrer leurs ani- 
rnaux pour mieux s'en defaire, reussirent dans le but qu'ils 
s'etaient propose. L'un d'eux, un superbe braque rioir et feu 
de haute taille fut paye 2,100 francs. 

Le catalogue seul,vendua 10, 000 exemplaires, accumula une 
somme equivalente en francs. Le benefice net de cette enlre- 
prise fut de 50,580 francs, realise eri quatre ou cinq jours. 

La premiere exposition de chiens en France date de 1865. 
Elle fut ouverte le 3 mai dans 1'encemte du Jardin zoologique 
d'acclimation du bois de Boulogne, et fut placee tout autour de 
Penceinte, a partir de 1'entree derriere les serres jusqu'a la 
porte de sortie du cote de Saint-James. Le comite et les mern- 



LES EXPOSITIONS DE CHIENS. 245 

bres du jury, compose de MM. Drouyn cle Lhuys, president des 
deux Societes reunies ; le baron James de Rothschild, president 
honoraire de la Societe du Jardiri ; de Quatre-Fages, vice-presi- 
dent de la Societe d'acclimatation; le comte d'Epremesnil, se- 
cretaire-general ; Jacquemart, vice-president de la Societe 
zoologique et membre du conseil d'administration ; Pomme et 
Huffier, membre des deux conseils; le prince de Wagram, le 
vicomte Ladislas de Saint-Pierre, le vicomte de la Rochefou- 
cauld, membres du conseil du Jardin ; Rufz de Lavison, direc- 
teur du Jardin, membre du conseil ; Albert Geoffroy Saint-Hi- 
laire, directeur-adjoint, actuellement directeur au lieu et place 
de M. Rufz de Lavison, suivit 1'ordre le meilleur pour diviser 
les diverses races de chiens, dans leur classification la plus ra- 
tionnelle et la plus scientifique. 

Quelques hommes etrangers tres-competents preterent aussi 
leurs noms a ce brillant Conseil des douze. C'etait MM. le vicomle 
Paul Daru, le due dePlaisance,le baron Lambert, Pierre Pichot, 
Anatole Gilet de Grandmont ; le docteur Vernois ; PaulGeruzez, 
Godefroy Jadin, Rousseau et Jacque, artistes peintres ; 11. Dela- 
marre; le comte Henry Greffulhe ; Mackensie Grieves, le comte 
Paulde Lorges, le comte Henry de PAigle; le vicomte deGrente, 
le vicomte deRoisgelin, MajoudelaDebulrie ; levicomteRoger de 
Ghezelles, Paul Caillard, Leblanc, veterinaire; le comte deLan- 
tilhae, de Carayon-Latour ; baron de Noirmont, baron Le Coul- 
teulx de Canteleu , Edouard, Andre Desvignes, Dnfour et de 
Salver te. 

11 manquait bien dans ce nombre quelques autorites cynege- 
tiques, mais on sait que dans tous les comites possibles, quand 

on a besoindediplomates onchoisitdes gensaimables.Cela 

suffit. 

Ces noms honorables ethonores n'en prouvent pas moinsque 
1'exposition des chiens eut un cote serieux, et il serait injuste 



246 HISTOIRE DES RAGES DE CHIENS. 

de ne point reconnaitre de prime abord, qu'a part certains 
points du programme qui ne furent point atteints, le reste me- 
rita les plus grands eloges. 

De nombreuses souscriptions du ministre de ragriculture et 
du commerce, du Jockey Club, et des compagnies du cheminde 
fer, celles de 4000 fr. inscrite par les deux Socieles d'acclima- 
tation, y compris les dons suivants des dames patronesses du 
Jardin, pour 1,800 fr. ; de la ville de Paris, pour 1,000 fr. ; du 
baron de Rothschild, pour 500 fr. ; de la Venerie imperiale, 
pour 500 fr. ; des chasseurs du Poitoo, pour 280 fr.; du jour- 
nal la Vie a la campayne, pour 200 fr. ; et du Journal des chas- 
seurs, pour 70 fr., formerent un total d'environ douze a Ireize 
mille francs qui furent affectes a la distribution des recom- 
penses. 

Ce qui frappa surtout le chasseur, le veneur devrais-je dire, 
dansl'ensemble decette exposition de 1863, c'etaittoutd'abord 
la serie des meutes parmi lesquelles on remarquait les chenils 
deMM. deChezelles, de 1'Aisne; Majou de laDebutrie, de la Ven- 
dee ; deCarayon-Latour, de laGironde; du comted'Osmond, de 
1'Yonne ; du baron Le Coulteux de Canteleu, de 1'Eure; Desvi- 
gnes, de la Sarthe ; du vicomte de la Rochefoucauld, du Loire- 
et-Cher ; enfm, last not the least de Sa Grace M. leduc de Reau- 
fort. La beaute de chiens, la bonne tenue de leur litiere, leur 
obeissance aux piqueurs etaient vraiment chose notable. 

Venaient ensuite des chiens de chasse, chiens d'arret a 
poil long et a poil ras, les chiens d'utilite, les levriers et les 
chiens de luxe. 

Quant aux chiens exotiques, ils etaient representes par quel- 
ques races specimens. 

Les chiens de chasse avaient ete places uniformement, de 
deux metres en deux metres, dans le style anglais, sur un 
plancher formant estrade et d'un plan incline, attaches les uns 



LES EXPOSITIONS DE C1IIENS. 247 

a cote des autres, par des chaines de un metre et demi de lon- 
gueur, de fagon a avoir toute liberte, sans toutefois pouvoir ni 
s'atteindre, ni se mordre. 

Les meutes, au nombre de douze, classees dans des en- 
ceintes tres-spacieuses, avaient toutes une couchette en es- 
trade. 

Quant aux chiens de luxe et d'appartement, chiens de / 
Havaiie, roquets espece presque perdue -- levrettes, bi- 
chons, k'nufs-charles, etc., etc., on les avail parques aristocra- 
liquement dans des niches d'nn metre carre hermetiquement 
closes et bien calfeutrees, de facon a garantir du froid ces beies 
si frileuses. 

En resume, cette exposition de la race canine, tout incom- 
plete qu'elle ait etc au point de vue.universel, c'est-a-dire pour 
offrir aux curieux un specimen de toutes les races de chiens du 
monde, qu'il eut ete fort difficile de rassembler, servit 
a constater, a la grande joie des amateurs qui deplorent avec 
raison Tabatardissement de nos vieilles races de chiens fran 
cais, et quelquefois leur disparitiori, que la venerie et Tart de 
Du Fouilloux n'etaient pas rnorls en France, et que nos res- 
sources pouvaient etre encore grandes. 

Ce qu'il est bon de mentionner dans ce livre, c'est que la 
Societe d'acclimatation, apres avoir cree un jardin destine a 
recueillir, acclirnater et repandre les animaux des plus loin- 
tains pays, susceptibles d'etre utilement employes dans nos 
campagnes; apres de beaux essaisde pisciculture; apres lesuc- 
ces immense obtenu par son celebre aquarium ; la Societe avait 
reconnu que le but qu'elle poursuivait, peu pratique en lui- 
meme, n'etait pas facile a atteindre. Elle avait pense que, dans 
un avenir fort prochain peut-etre, elle retomberait au rang de 
simple jardin zoologique, uniquernerit frequente par les en- 
fants, les meres de famille et les amateurs passionnes de lamas, 



248 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

de yacks, d'oiseaux aquatiques et de promenades solitaires ; 
aussi aspirait-elie a de plus hautes destinees. Forte de son 
etablissement magnifique, plus forte encore de son solide 
capital, elle eritreprit, par sa seule initiative et a ses risques 
et perils, d'offrir au public des exhibitions periodiques d'ani- 
maux. 

Elle osa ce qu'aucune societe franchise n'avait ose jusque-la, 
sans solliciter ni les conseils ni les subsides de FEtat; elle 
marcha seule et sans lisiere, et inaugura en France Fere de 
Tinitiative individuelle. Ces modestes exhibitions, fondees ainsi 
par ces hommes independants, sans 1'estampille du gouverne- 
ment, ont ete accueillies avec le plus grand succes. Dix mille 
personnes visiterent, le jour de Pouverture, FExposition des 
chiens ; ce fut un vrai triomphe, fait pour encourager les adini- 
nistrateurs a perseverer dans cette voie feconde. 

En somme, la Societe d'acclimatation avait, pour son coup 
d'Etat, fait un vrai coup de maitre. 

Apeine leJardin d'acclimatation avait-il clos son Exposition 
de chiens, que nos voisins d'outre-Mariche en ouvraient une 
autre, sur un pied beaucoup plus large, dans Y Ayr i cultural- 
Hall, a Londres. On n'y comptait pas moins de seize a dix-sept 
cents animaux, divises en deux classes : les chiens de sport et 
les chiens tfagrement. 

Les premiers etaient places au rez-de-chaussee, qu'ils occu- 
paient en totalite; on trouvait les seconds cases dans des gale- 
ries superieures. L'ensemble de 1'Exposition, etabli sur des 
plates-formes, etait dispose en avenues qui embrassaient toutc 
la longueur du batiment. On avait reconvert les planchers de 
sciure de bois qui, a cette epoque de Fannee, en ete, valait 
mieux que la paille pour cet usage. 

On pouvait, en se plagant dans la galerie Ouest, juger d'un 
seul coup d'oeil FExposition tout entiere et se faire aisement 



LES EXPOSITIONS DE CIIIENS. 240 

une idee de son importance ; la longueur des plates-formes 
depassait deux milles et demi (plus de quatre kilometres). 

L'Exposition etait divisee en soixante-six classes, dont qua- 
rante comprenaient les chiens de sport et vingl-six les chiens 
d'ayre'ment. 

La valeur des primes qui furent distributes s'eleva a plus de 
1,000 livres sterling (25,000 fr.). 

En somme, 1'Exposition presentait dans toutes ses categories 
de merveilleux specimens qu'il serait trop long de decrire et 
d'enumerer ici. Je me bornerai a rappeler seulement que 
dans la division des chiens d'agrement, les Anglais, dont on 
connait du reste 1'excentricite, avaient laisse Alcibiade loin 
derriere eux. II y avait la des chiens comiques, d'apres la 
propre expression anglaise. Les uns avec des nez enormes, les 
autres en possedant de tres-plats ; ceux-ci avec de tres-longues 
queues, ceux-la de courtes, d'autres enfin n'en ayant pas du 
tout. Quelques-uns etaient d'une espece tellement bizarre qu'il 
etait impossible, a premiere vue, de distinguer la tete de la 
queue. 

Ce qui frappait Je plus les yeux du visiteur, c'etait le luxe 
que les proprietaires de certains bichons et king's - diaries 
avaient deploye a leur egard. La plupart de ces petits chiens, 
couches nonchalamment sur des coussins de satin et de velours, 
se prelassaient dans de veritables petits palais d'acajou et de 
cristal et semblaient' parfaitement comprendre leur position 
superieure et aristocratique. 

II n'est pas moins curieux de mentionner ici le prix d'esti- 
mation des principaux chiens exposes, que j'ai copie sur des 
notes authentiques. 

D'abord un sk-ye-terrier, portant le nom irlandais de Garry, 
evalue a lamodeste somme de 1,500 livres sterling(37,f)00 fr.) ; 
Brenda, chienne de chasse a courre, d'une taille de 51 pouces 



250 IIISTOIRE DBS RAGES T)E CHIENS. 

anglais (0.78 centimetres), qui fiit payee par lord Stamford 
150 guinees (3,967 fr. 50) ; un kings-Charles espagnol, d'une 
beaute extraordinaire, nomme Jumbo, vendu 100 livres sterling 
(2,500 fr.), etSylvey, levrier ilalien, 6galement 100 livres ster- 
ling. II en est beaucoup d'autres dont les noms ne sont plus 
sous mes yeux, qui furent mis en vente par leurs proprielaires, 
auxprix de 1,250 francs, 2,500 francs et 12,500 francs. 

Je mentionnerai avec regret Pabsence complete de chiens 
francais a cette Exposition. Us auraient pu cependant y paraitre 
avec quelques avantages. 

L'annee suivante, un autre dogs' show eut encore lieu dans 
ce me" me emplacement, a Islington, et cette fois la il y avail 
des exposes cotes depuis 5 livres sterling jusqu'a 2,000 gui- 
nees. 

Dans cette babel des chiens, qui hurlaient, aboyaient et gla- 
pissaient a coeur joie, on trouvait des quadruples de 1'espece 
canine, appartenant a des races perdues, depuis le carlin jusqu'a 
ces enormes molosses a sanglier que Ton admire dans les 
peintures de Snyders ou de Rubens, chiens de toutes sortes, 
de toute robe et de toute valeur, ranges dans des boxes le long 
de galeries spacieuses. Ce spectacle etait vraiment des plus 
bizarres. 

Le bruit de tous ces animaux, les uris fort dociles, les autres 
tres-dangereux a renconlrer demuseles et errants au coin d'un 
bois, en plein champ, ou le long d'une rue, dorninait toute 
conversation et la rendait impossible. 

II serait fort long et tidious, disaient les Anglais d'enu- 
merer, d'apres le catalogue, les noms de tous ces chiens, dont 
un grand nombre m'etaient incormus de race et de physio- 
nomie. On admirait surtout un Suffolk appele Sailor, bete 
sans pareille, appartenant a M. G. Bishop, estime a mille livres 
sterling (25,000 fr.). Un beau prix pour un animal, quel qu'il 



LES EXPOSITIONS DE CHIENS. 251 

soit. Puis ensuite Captain, un chien terre-neuve geant, propriete 
de M. Frank Berkeley, de la valeur de cinq cents livres sterling 
(12,500 fr.). Le due de Beaufort avait envoye quarante chiens 
de sa meute de fox-hounds, celebre parmi tous les sportsmen, 
et leurs formes elancees ; leur manteau rougedtre mele de gris, 
tres-uniforme chez tous ces quarante camarades, attirait Tap- 
probation universelle. 

Vefiait erisuite urie serie nombreuse de king's-charles cares- 
sants et de terre-neuve hurleurs, dont je ne m'occupai qu'en 
passant, car je cherchais seulement dans cetle tbule les chiens 
de chasse, et il y avait la des griffons pour chasser la loutre, 
des epagneuls bassets pour le bois, grands chasseurs de faisans 
et de becasses, des griffons, des pointers, des retrievers, des 
bassets jambes torses pour le lapiri, des amours de levriers 
qu'on m'assura etre passes maitres dans la chasse aux lievres 
des Highlands. 

J'eus aussi a admirer les epagneuls de la Chine et plusieurs 
chiens de Tartarie, hauts sur patte, a 1'oeil fauve, au poil rude, 
des animaux dont la garde doit etre precieuse. 

Le 18 aout 1864, une autre exhibition de chiens fut ouverte a 
Cremorn Gardens, et je pus voir par moi-mme cette curiosite 
ariimee, qui se composait de specimens nombreux de terre- 
neuve, de setters, de retrievers, de pointers, de fox-deer-grey 
ct blood-hounds, de bull-dogs, de terriers, de poodles, de da- 
nois, de levriers, etc. Tout ce qui me parut remarquable dans 
cette reunion de quadrupedes fut un admirable pointer blanc 
et orange, marque sur la tete avec une regularile telle qu'on 
eut pu le croire peint, orne sur les deux epaules de deux taches 
jaunes parfaitement egales, et possedant un jarret d'une tenuite 
sans pareille. C'etait la un etalon de pure race, le front large, 
1'oreille un peu haute, mais tombant a merveille, le museau 
court, mais tres-bien modele ; la truffe noire, comme aussi 



252 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

1'interieur de ]a gueule; pas trop gros, pas trop petit, un vrai 
chef-d'oeuvre de la nature. 

Le pointer en question etait estime mille livres sterling par 
son proprietaire ! 

Laseconde exhibition dechiens a Paris fut prepareeen 1865 
Jes soins des administrateurs du Jardin d'acclimatation, non 
point au bois de Boulogne, dans 1'enceinte de I'etablissement, 
qui avait etc juge trop eloigne pour la commodite du public, 
mais sur Femplacement du Cours-la-Reine, ou Ton avait etabli 
une quadruple rangee de stalles en bois a plan incline, suivant 
la coutume anglaise. 

Tout cela formait une etendue d'un kilometre, c'est assez 
dire qu'il y avait environ deux mille chiens exposes. 

Outre les animaux de toutes races amenes de Paris et de la 
province, on rencontrait la des meutes fort remarquables appar- 
tcnant aux noms suivants : 

M. le comte d'Osmond avait un equipage compose de 1 5 bea- 
gles-harriers. 

Lc meme, 50 chiens grands fox-hounds. 

M. Majou de la Debuterie, 25 chiens bdtards poitevins. 

M. Paul Caillard, 44 chiennes dwarf-fox-hounds. 

M. de Champagny, 12 griffons de Vendee 

M. Labroise, des normnnds. 

M. Laurence, 9 bdtards poitevins. 

M. dePully, 16 id. 

M. delaBesge, 25 id. 

M. Iloudaille, \6briquets d'Artois. 

M. le marquis de Langle, 16 bdtards saintonfieois. 

M. Babinet, des bdtards poitevins. 

M. de Bejary, 18 bdtards saint onyeois. 

M. Four, 7 briquets d'Artois. 

M. Piston, 22 gaseous. 



LES EXPOSITIONS DE CII1ENS. 253 

M. Ramier, 28 bdtards saintonyeois. 

M. de Madec, 7 griffons de Bretagne. 

M. Baudry d'Assori, 37 vendeens de race pure. 

M. le comte d'Ambrugeac, des fox-hounds. 

M. le comte de Laferriere, id. 

M. Champmann, des harriers. 

D'autre part, on remarquait parmi les chiens d'arret, en 
premiere ligne, les jolies chiennes de M. Paul Gaillard. Le jury 
octroya la grande medaille d'honneur a 1'equipage de M. Lau- 
rence ; puis a M. le vicomte de Madec, a M. le comte d'Osmond, 
a M. Paul Caillard. 

La grande medaille d'honneur pour le plus beau chien cou- 
rant fut decernee a une admirable bete appartenant a M. de la 
Besge. Le chien s'appelait Boliveau et etait issu de Monthabor, a 
qui le^meme prix avait ete donne lors de 1'Exposition de 1863. 

J'ajouterai en passant que si Ton compare le nombre des 
chiens exposes en 1865 au nombre des prix offerts, on trouvera 
ce doy's show assez incomplet ; mais si Ton reflechit aux diffi- 
cultes du transport et du sejour, si Ton pense aussi qu'un chien 
est souverit un ami dont on se separe avec peine, on comprend 
que cette expedition fut tout ce qu'elle pouvait etre. 

En somme, s'il est un pays ou une Exposition de chiens doit 
reussir, c'est assurement a Paris. Nulle part les chiens ne sorit 
aimes, choyes comme a Paris ; c'est a croire que plus les rela- 
tions sociales sontsuivies, plus les hommes se melent, plus ils 
se voienl et se connaissent, plus ils eprouvent le besoiri d'aimer 
les chiens. 

Le directeur du Jar din d'acclimatation a fait construire, en 
1861, un chenil qui peut etre considere comme un modele 
du genre ; il consiste en un pavilion octogone a plusieurs com- 
partiments, eleve sur un sol betonne au ciment, avec niches et 
banes converts ; le tout entoure d'un grillage et ornemente de 



254 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

fac.on a ne pas deparer la jolie collection d'installations rusti- 
ques que le public est accoutume d'admirer dans cet etablisse- 
ment. On peut faire entrer desormais le chenil dans la deco- 
ration des pares ! 

Dans chaque compartimentdece chenil modelese trouvaient 
des specimens de chiens dont il est bien rare devoir les pareils. 
C'etaient d'abord les deux beaux levriers kurdes a longs poils 
rioirs et blancs, donnes au Jardin d'acclimatation par la So- 
ciete imperiale d'acclimatation de Moscou. Lorsque ces chiens 
sont dresses sur leurs pattes de derriere, ils depassent de 
la tete Phomme de la plus haute stature et paraissent plutot 
de taille a coiffer les loups et les sangliers qu'a poursuivre 
les simples lievres. Si on pouvait dresser ces animaux a courir 
au-devant des voitures dans les Champs-Elysees et au bois de 
Boulogne, ils remettraient a la mode ce genre de sport, au- 
jourd'hui delaisse, et autrefois si bien rempli par les chiens 
danois. 

Je trouvai encore dans ce chenil deux jeunes chiens de La- 
ponie, de 1'espece de ceuxqui remplacent la poste aux chevaux 
dans les steppes neigeuses de la Siberie, du Greenland et du 
Labrador ; ils avaient ete envoyes au Jardin par S. A. le due de 
Rianzares. J'ajouterai comme souvenir plusieurs varietes de 
chiens chinois, les molosses de Barcelone, si celebres dans la 
tauromachie de PEspagne ; les dingos ou chiens sauvages 
d'Australie, et deux jolis petits terriers du Mexique, dons de 
Son Exc. M. le rnarechal Forey, etqui paraissaient des modeles 
de grace et de vivacite. 

Depuis deux ans le chenil du Jardin d'acclimatation est de- 
sert. Les animaux qui le peuplaient sont morts, ou ont ete 
vendus. On ne les a pas remplaces. 

Tous les vrais amateurs de chiens ont regrette eel abandon 
de la part de la nouvelle direction. On eut pu faire, dans cet 



LES EXPOSITIONS DE C11IENS. 



255 



endroil si bien aere, non-seulement un chenil pour la repro- 
duction et la vente des produits tout dresses, mais encore un 
hopital qui n'eut pas eu de pareil au monde. 

C'est la une lacune qui pourrait etre comblee et a tres-peu 
de frais. 



XI 



L'HYDROPHOBIE 



La rage canine a ele connue de lout temps, et cependant les 
anciens, s'il faut en croire Aristote qui ne dit pas vrai cette 
ibis-ci croyaierit que I'homme seul etait exempt des atteirites 
de 1'hydrophobie. 

Quoi qu'on ait ecrit, quoi qu'on ait dit sur cette liorrible 
maladie, la terreur de toute I'humanite, il reste prouve que 
1'art medical ignore encore ce qu'il faut faire pour prevenir et 
pour guerir la rage. 

Quelle que soit Fopinion de certains savants et de M. le 
prefet de police, il est prouve que ce ne sont pas les grarides 
chaleurs et les grands froids qui engendrent Phydrophobie chez 
les chiens mal nourris. 

Mainte preuve pourrail etre consignee ici, a Pappui de cette 
opinion, et c'estbien a tort que la museliere ce supplice invente 
par des ignorants a passe dans nos moeurs. Au lieu de pre- 



L'HYDKOPHOBIE. 257 

venir, d'empecher le mal, elle Paggrave ; mais a quoi bon pre- 
cher a des sourds? 

D'abord la museliere n'est, la plupart du temps, qu'un engin 
illusoire qui n'empeche aucunement un animal de mordre, et, 
malgre Pimpot, les cas de rage se sont tres-sensiblement ac- 
crus, proportionnellement au nombre des chiens recenses avant 
et apres Pimpot. 

A Constantinople et sur les rives du Danube, les chiens er- 
rants se comptent par milliers, ou plutot on ne saurait les 
compter : Us sont innombrables. La rage canine y est tres- 
rare. 

D'ailleurs la rage se montre aussi spontanement chez d'autres 
carnivores : le chat, le loup, le renard. 

Sur 250 cas, on compte 204 chiens, 30 loups, 15 chats, 
1 renard. 

Les herbivores ne contractent la rage que par suite de mor- 
sures : cheval,ane, mulet, boeuf, mouton, chevre, lapin, oiseaux 
de basse-cour sont sujets a ce terrible fleau. 

Le pore seul jouit de Pimmunitc. Serait-ce a cause de 1'epais- 
seur de sa peau, de sa graisse? le venin des serpents n'a pas 
davantage d'action sur lui. 

Ce qu'il y a de curieux, c'est que la salive seule communique 
la rage. Le sang d'un animal enrage inocule a un autre animal 
n'a pas d'effet. 

Le danger commence avant que Panimal donne des signes de 
fureur. Et malheureusement le public, qui n'est pas du tout au 
courant des manifestations symptomatiques, ne s'emeut au sujet 
des chiens enrages qu'a Papparition des actes de frenesie, alors 
qu'il est deja trop tard. 

Nous allons essayer de le mettre en garde contre le fleau 
redoutable, en detaillant les prodromes et les diagnostics de la 
maladie. 

17 



258 IIISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Shot qu'un chien eprouve les premieres atteintes de la rage, 
il se retire dans sa niche, triste, mais ne montrant aucune 
disposition a mordre. Bientot il devient inquiet, change a tout 
moment de position et ne se trouve jamais bien couche. II vous 
regarde fixement comme pour vous demander un remede a ce 
mal interieur qu'il sent venir; puis son regard prend une ex- 
pression indefmissable, etrange, egaree. II va, vient, rode d'un 
coin a un autre, comme en quete d'un objet perdu, se couche, 
se leve, creuse sa paille, la met en tas avec son museau, puis 
la repousse tout a coup et s'elance au mur comme pour saisir 
ce qu'il croit y voir. II a Pair de chasser aux mouches. 

Si c'est un chien de compagnie, doux, affectueux, caressarit, 
il continue de temoigner a son maitre autant et plus d'attache- 
ment et de soumission. 

Mais bientot des fantomes semblent se dresser dans son ima- 
gination, il se croit entoure d'ennemis, et il s'elance sur eux, 
happant, mordant le vide. 

Si c'est un chien mediant, hargneux, comme certains chiens 
de garde, son aspect devient epouvantable, horrible, terri- 
fiant. 

Puis 1'acces se dissipe, les yeux se ferment, le corps penche, 
on dirait qu'il va tomber; mais Faeces recommence, il aboie 
du hurlement rabique, et s'elance avec fureur tout droit devant 
lui. 

Un des traits caracteristiques de celte terrible maladie, de cet 
empoisonnement, c'est la depravation de Pappetit, un pro- 
fond degout pour la nourriture habituelle. 

D'ordinaire, le chien enrage a la queue tombante, la gueule 
ouverte, la langne pendante et bleuatre, la demarche chance - 
lante, mais il ne have pas toujours. 

11 y a la rage mue ou muette et la rage hurlante. Dans 
celle-ci, leg chiens ont ce qu'on appelle la voix de coq, 



L'HYDROPIIOBIE. 259 

c'est-a-dire Taboiernent voile et comme enroue. L'aboiernent se 
termine par un hurlement file sur la sixte, la seplieme ou 
1'octave superieur. Celui qui une fois 1'a entendu ne 1'oublie 
jamais. ."'* 

II importe de ne pas confondre ce hurlement avec celui \du 
chien qui aboie a la June ou a la mort. Celui-la va en des- 
cendant, tandis que 1'aboiement rabique va en montant. 

Un chien bien portant, battez-le, il gueulera; rouez de coups 
un chien enrage, il gardera le silence. 

Les animaux sains reconnaissent tout de suite les animaux 
enrages ; ils les fuient. Un molosse se sauve d'un chetif roquet 
qu'il pourrait abatire d'un coup de patte ou d'un coup de ses 
crocs. Dira-t-on que c'est de Tinstinct? Moi, je dis : C'est de 
1'intelligence. 

N'est-ce pas aussi de 1'intelligence cette faculte bien extraor- 
dinaire qui fait que les animaux enrages se jettent de prefe- 
rence, pour les mordre, sur 1'espece qui leur a communique 
le virus ? Un mouton se precipitera sur le chien ; un cheval, uri 
canard, agira de meme. 

Partant de ce principe , et voyant le chien s'elancer sur 
riiomme pour le mordre, ne serait-on pas tente de soupgonner 
1'espece humainc d'etre 1'instigatrice de la rage sur le chien? 

Comment? je n'en sais rien. 

On a parle de Tempechement des rapporls sexuels, on a 
accuse la privation de nourriture, et aussi une nourriturc 
trop abondante et trop substantielle ; le fait est que, experi- 
mentalement, on n'a jamais pu provoquer la rage par ces 
moyens. 

J'ai eu mainte fois 1 'occasion de rencontrer sur mori passage, 
ou d'apercevoir dans la plaine, ou au milieu des villes, des 
chiens enrages. C'est la un triste spectacle pour un ami de la 
race canine ; mais, apres tout) je ne suis pas fache d'avoir ete 



260 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

temoin de ces souffrances, ne fut-ce que pouvoir ecrire ce 
chapitre devisu, avec toute cormaissance de cause. 

Mon desir est, non-seulement de detruire les prejuges ridi- 
cules qui courent le monde, mais encore de prevenir d'horribles 
accidents, des malheurs inseparables . 

On croit generalement qu'un chien enrage devient furieux, 
qu'il aboie, qu'il bondit, qu'il cherche a mordre, qu'il refuse 
de boire. Cela est une erreur, erreur qui cause presque toujours 
de graves malheurs, parce qu'on ne prend aucune precaution 
coritre un animal qui parait docile, ce qui n'empSche pas sou- 
vent qu'il ne soil malade. 

Je crois done utile de rappeler en quelques mots les pre- 
miers symptomes qui se manifestent au debut de cette 
maladie. 

En les observant on peut etre certain d'eviler des conse- 
quences facheuses. 

Les personnes qui ont des chiens et ont 1'habitude de les 
avoir constamment pres d'elles, connaissent naturellement leur 
caractere et leur maniere d'agir; aussi remarqueront-elles le 
moindre changement qui se manifestera dans 1'existence de 
1'animal. 

L'hydrophobie a trois phases bien distinctes, qu'il est facile 
de diviser de la fac.on suivante : 

PREMIERE PERIODE. DU PREMIER AU TR01SIEME JOUR. 

Tristesse du chien, il se glisse dans les coins, il ne 
boit presque pas, il mange pen, il a sans cesse la queue 
entre les jambes. 

DEUXIEME PERIODE. DU QUATRIEME AU SiXIEME JOUR. 

Le chien leche par terre les matieres salees. II aboie d'une 
facon toute particuliere, le son est guttural; il lance des 



L'HYDROPHOBIE. 261 

coups de dents sur les murailles comme un jeurie chien qui fait 
ses molaires. 

Un des moyens de reconnaitrc la rage canine a cette periode, 
c'est de cracher a terre, le chien malade lechera la salive. 

TKOISIFME PERIODE. DU SEPTIEME AU NEUVIEME JOUR- 

Le chien se demene, il mord les barreaux de sa cage, 
le poil se herisse, la crise commence, Taboicment prend 
des tonalites lugubres, 1'ceil s'injecte, la bete s'affaisse, 
puis arrive la suffocation et la mort. 

Voila done qui est bien entendu. 

Le chien ayant deja les germesde lamaladie devient sombre 
et agite. II ne peut rester une minute en place, il cherche sans 
cesse une nouvelle position. 

Inquiet et indecis, 1'animal se refugie dans les coins les plus 
obscurs de Papparlement, sous les meubles ou il se tient blotti 
ct crispe sur lui-meme, la tete appuyee sur le sol, cachee entre 
ses pattes de devant. 

Une des choses les plus curieuses de la rage du chien, c'est 
son affection pour son maitre, qui semble redoubler. II va par 
moments pros de lui, se couche a ses pieds, le regarde reso- 
lument, comme pour lui demander un soulagement a ses souf- 
f ranees. 

On a vu souvent des chiens enrages se precipiter furieux sur 
les meubles, broyer du bois sous leurs dents, mordre les tapis, 
se jeter sur une personne etrangere, mais eviter toujours leur 
maitre, qu'ils fuient meme, lorsqu'ils ne se sentent pas assez 
forts de leur propre volonte pour ne pas porter leurs atteintes 
sur celui qu'ils aiment par-dessus tout au monde. 

Mais bientot la rage arrive a son apogee, et c'est la le moment 
le plus dangereux, meme pour le propnetaire du chien, car ce 
dernier ne connait plus personne. 



262 HISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

L'animal semble en proie a des hallucinations... Un moment 
il parait attentif, il ecoute un bruit imaginaire, puis tout d'un 
coup il se lance dans Fespace et cherche a mordre un objet qui 
n'existe que dans son imagination. Parfois ce delire se mani- 
feste par des convulsions etranges ; il se tord brusquement, ou 
bien il fait agir ses pattes de devant, comme s'il voulait retirer 
un os qui se serait arrete dans son gosier. 

Combien de personnes s'expriment journellement ainsi : 

Oh ! rien n'est plus facile que de voir si un chien est 
enrage. On n'a qu'a lui presenter dc 1'eau... s'il boit, il est 
bien portant; s'il refuse, alors il y a danger. 

Voilacertainement un prejuge qui a cause des accidents mul- 
tiples et que 1'on devrait effacer de 1'esprit de bien des gens. 
Non ! mille fois non ! ce n'est pas la une raison. Un chien enrage 
n'est pas hydrophobe, c'est-a-dire n'a pas horreur de 1'eau. 
Offfez-lui de ce liquide, et vous le verrez, au contraire, s'ap- 
procher du vase et essaycr dc boire, car il arrive souverit que 
sa gorge constrictee ne permet pas la deglutition ; mais, nean- 
moins, il agit comme un chien bien portant, il lape 1'eau avec 
sa langue, et il est tres-difficile au premier abord de savoir si 
le chien boit ou ne boil pas. 

L'aboiement peut plutot servir d'avertissement. Celui du 
chien enrage est caracteristique, et il suffit de 1'avoir entendu 
une seule fois pour le reconnailre dans la suite ; c'est une sorle 
de hurlement rauque, voile, sinistre, qui part du fond de la 
gorge et va en s'affaiblissant. 



Une particularite, tres-utile a connaitre, caracterise la rage 
chez le chien. C'est 1'impression qu'il subit en presence d'un 
autre animal de son espece. Dans ce cas, une exasperation s'em- 
pare de lui, il entre en fureur et se jette sur son semblable qu'il 
cherche a mordre. 

Du reste, il est a remarquer que, dans ses courses furibondes, 



L'HYDROPHOBIE. 265 

le chien enrage cherche de preference les animaux. II ne s'at- 
taque a I'homme que lorsque celui-ci se place sur son passage 
pour 1'arreter. 

Bisons maintenant quelques mots de la derniere periode dc 
cette terrible maladie. 

Si le chien est enferme, il s'agite continuellement dans sa 
niche, comme s'il etait en proie a des convulsions; son ceil 
ardent lance un regard sombre et farouche; si on parait le 
regarder avec insistance, il devient impatient, pousse un hur- 
lement plaintif et fait mine de s'elancer sur vous. Furieux de 
son impuissance a ne pouvoir vous atteindre, il se jette alors 
sur les barreaux de sa niche et les mord avec une telle force, 
qu'il endommage souvent sa machoire. Parfois cette excitation 
fait place a une lassitude pendant laquelle il semble reprcndre 
de nouvelles forces ; mais un rien 1'excite et lui donne un nouvel 
acces. 

Quand il a sa liberte, 1'animal s'elance devant lui et parcourt 
Pespace dans une course desordonnee. Mais bientot, affaibli par 
la fatigue, epuise par ses efforts, la faim et la soif, et aussi par 
1'effet de la maladie, il ralentit sa marche, penche la tete et 
laisse pendre, de sa gueule beante, une langue bleuatre, recou- 
verle de poussiere et d'ecume. 

A ce moment, la malheureuse bete approche de la fin de ses 
souffrances. Epuisee et sans force, elle s'affaisse sur elle- 
meme, mais s'accroupit de preference dans les endroils isoles, 
au fond des fosses qui bordent les chemins, et la, termine sa 
triste existence... Souvent une somnolence de quelques heures 
lui rend ses forces momentanement, mais cette fureur s'eteint 
bien vite et 1'animal relombe epuise. 

La paralysie est toujours la fin du chien enrage. 

Je terminerai ce rapide resume en donnant quelques obser- 



264 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

vations curieuses qui peuvent avoir cle 1'utilite dans les cas 
d'hydrophobie. 

II arrive souvent que, des les premiers symptomes de la rage, 
le chien, ayant pour ainsi dire conscience du danger de sa 
maladie, et voulant eviter de faire du inal a son maitre, s'eloigne 
de la maison. Mais trop souvent, malheureusement, apres avoir 
erre plusieurs jours de suite a 1'aventure, Pinstinct etant en lui 
plus fort que la raison, il revient chez son mailre, presque 
toujours dans un triste etat, convert de sang et de boue. 

(Test dans cette circonstance surtout qu'il faut se tenir en 
garde contre un acces de rage subite et eviter de donner a 1'ani- 
mal des caresses insensees. Quand il est enrage, le chien parait 
insensible a la douleur. Soit qu'ori le frappe, qu'on le blcsse 
ou le brule, il ne fera entendre aucune plainte, quoique, par 
ses mouvements, il manifeste une certaine dauleur. C'est la un 
point important que Ton ne doit pas negliger de remarqucr. 
Souvent, le chien atteint de la rage, surtout dans les premieres 
periodes, vomit des matieres sanguinolentes qui proviennent 
de ce que Tanimal a avale, dans un acces, des corps durs, poin- 
tus, metalliques, qui Font blesse. 

Quant a la bave du chien, on aurait tort de croire, commc 
beaucoup de persoiines, que quand celle-ci n'exisle pas, le chien 
n'est pas enrage ; c'est une grande errcur. Gela depend des ani- 
maux. Chez certains chiens, la gueule se remplit d'une have 
abondante et ecumante ; chez certains autres, au coritraire, la 
muqueuse est entierement seche. 

En resume, on doit prendre des precautions contre un chien 
qui presente les symptc A )mes suivants : 

Quand il devient sombre, agite et semblc fuir ses maitres ; 

Quand il aboie autrement que de coutumc et mordille les 
meubles, les tapis, etc., etc. ; 

Quand il vomit du sang; 



L'HYDROPHOBIE. S65 

Quand il eprouve une sorte d'inquietude et de fremissement 
h la vue d'un autre chien ; 

Quand il devient muet si on le frappe. 

Je crois pouvoir dire qu'en observant au moins une de ces 
particularity, on peut etre certain d'etre mis en garde contre 
les atteintes funestes de Phydrophobie. 

Les sorciers du moyen age pretendaient pouvoir guerir les 
enrages bipedes et quadruples en leur faisant avaler un inor- 
ceau de pain ou un quartier de pomme, sur lesquels on crayon- 
nait ces mots : Hax, Pax, Max, Deus, Adimax. On 
ne dit pas cornbien de malheureux ont recouvre le calme et la 
sante par ce traitement bizarre. 

Une savant medecin du seizieme siecle, Fernel, proposa de 
faire prendre des pilules fac.onnnees avec les os broyes du 
crane d'un pendu. 

De nos jours, on n'a rien encore decouvert d'el'ficace, et ce- 
pendant on assure que les bains de vapeur sont un remede 
souverain. La science n'a point sanctionne cctte trouvaille hu- 
manitaire. II faut done attendre sa decision. 

Comme preuve a 1'appui de Pefficacite de ce remede, voici un 
petit drame qui s'est passe a Versailles, vers la fin de la Restau- 
ration. 

A cette epoque, se trouvait attache au manege du chateau 
royal, en qualite d'ecuyer, une sorte de geant d'une quaran- 
taine d'anriees, beau et robuste gargon, ancieri militaire de 
1'Empire, longtemps prisonnier enAllemagne, etqui, durantla 
campagne de France, avait rempli, dans un regiment de cava- 
lerie, les fonctions d'aide-veterinaire. Personne ne s'entendait 
mieux que lui a soigner les chevaux, voire a les guerir ; enfm, 
il passait pour posseder certains secrets medicaux infaillibles 
dont il faisait mystere, et qu'il ne mettait jamais impunement 
en pratique. Aussi recourait-on a lui non-seulement a Versailles , 



2ti6' HIST01RE DES RACES DE CHIENS. 

mais encore dans toutes les campagnes voisines, lorsqu'un des 
bestiaux et meme parfois des hommes de ferme tom- 
baient dangereusement malades. 

Jean Pratt c'etait le nom de cet individu ne tarda pas, 
comme il advient toujours aux gens de haute taille, a s'epren* 
dre d'une petite et toute mignonne jeune blonde, qui atteignait 
a peine de la tete au coude de Fecuyer, quand elle se hissait 
autant qu'elle pouvait sur la pointe de's pieds. 

Quoique Louise ne comptat guere plus de dix-huit ans, et 
que son amoureux, je vous 1'ai dit, frisat la quarantaine, elle le 
trouva fort a son gre ; si bien que les deux amoureux se ma- 
rierent. Or, comme une bonne, aisance regnait dans leur logis, 
et que la position aisee de Jean en tenait ecartes le malaise et 
les soucis materiels, ilsfirent un excellent menage. 

Jean, qui adorait sa femme, s'ingeniait du matin au soir ct 
du soir au matin a complaire a Louise, d'ou il advint que celle- 
ci, des le lendemain des noces, prit sur lui un empire absolu 
et peut-etre meme exerce parfois avec plus d'autocratie qu'il ne 
seyait. Louise non-seulement voulait energiquement ce qu'elle 
voulait et n'en demordait jamais, mais encore elle se livrait 
assez volontiers a des fantaisies et meme a des caprices qu'il 
fallait que son mari satisfit, comme s'ils eussent etc les idecs 
les plus sages du monde. Done Jean ne voyait et n'agissait que 
pour sa femme. En historien fidele, consciencieux et qui ne ca- 
che rien a ses lecteurs, je dois ajouter qu'il la craignait meme 
quelque peu, et que plus d'urie ibis il lui arriva de renoncer a 
d'innocentes parties avec ses carnaradcs par peur des semonces 
qui 1'eussent, a son retour, attendu au logis. 

Quoi qu'il en soit, Jean et il avait raison -- se tenait 
pour Fhomme le plus heureux de la terre ; aussi sa bonne figure 
exprimait-elle sans cesse un imperturbable contentement. 

Un matin, neanmoins, il arriva au manege, sombre et sou- 



L'HYDROPHOBIE. 267 

cieux. Sans proferer une seule parole, lui qui se montraitsi gai 
et si avenant, il se rendit aux ecuries, ou, huit ou dix jours 
auparavant, on avait enchaine un dogue que Ton supposait en- 
rage et qui avait mordu dans la ville plusieurs autres chiens. 

Apres avoir considere longtemps le pauvre animal, il rentra 
chez lui plus morne que jamais, et il dit a sa femme : 

Louise, tu vas venir avec moi au manege. 

Croyant a une plaisanterie, elle le regarda et lui rit au nez. 

Tu vas venir avec moi sur-le-champ au manege, lui repeta- 
t-il d'un ton qui ne souffrait pas de replique et qu'elle ne lui 
avait jamais entendu prendre avec elle. 

Et comme elle resistait, il la saisit dans ses bras robustes, et 
silencieusement, sans aucune explication, il Femporta au ma- 
nege, dont il ferma derriere lui soigneusement les triples ver- 
rous de la porte. 

Maintenant, lui ordonna-t-il en la deposant au milieu de 
1'enceinte circulaireou Fon fait manoeuvrer les chevaux, tu vas 
courir de toutes tes forces et sans t'arreter. 

Elle crut decidement a une plaisanterie. Mais elle ne put se 
defendre d'un sentiment d'effroi en lisant sur les traits de Jean 
une inexorable expression de volonte. 

Mon Dieu! se disait-elle en elle-meme, il perd la raison ; 
il se trouve en proie a un acces de fievre chaude! 

A demi morte de terreur, elle voulut s'enfuir. 

Ecoute, Louise, je ne puis te dire les motifs qui m'obli- 
gent a exiger de toi une course effrenee dans ce manege. Mais 
je te jure qu'il faut que tu la subisses, dusse-je recourir a mon 
fouet . 

La jeune femme resista, pleura, cria, se revolta. Un vigoureux 
coup de chambriere, applique sur ses epaules, la mit aussitot 
a la raison et elle obeit. Elle commenQa done a courir de toutes 
ses forces autour du cirque, et chaque fois qu'epuisee de fati- 



268 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

gue, haletante, baignee de sueur, elle faisait mine de s'arreter, 
le terrible fouet claquail a ses oreilles et meme la frappait au 
besoin ; il fallait qu'elle se relevat et qu'elle recommenc,at a 
courir. 

A la fin elle tomba evanouie. 

Alors Jean, qui put enfin donner un libre cours a ses larmes, 
cnveloppa Louise dans une couverture de lairie avec la sollicitude 
qu'y met la mere la plus tendre, la transporta sur son lit, 1'y 
couvrit de tous les vetements qui lui tomberent sous la main, 
s'agenouilla pres de celle qu'il venait de si brutalement mal- 
mener, et attendit avec anxiete qu'elle se reveillat, c'est-a-dire 
jusqu'au lendemain matin. 

Sauvee ! tu es sauvee ! dit-il en couvrant de baisers sa 
femme, qui le regardait avec un ressentiment bien naturel, et 
qui repondit a ses caresses par une paire de soufflets des rnieux 
appliques. 

Bats-moi, egratigne-moi, donne-moi les noms les plus 
odieux, te voila sauvee, ma Louise! Sais-tu bien quenotrechien 
avait ete mordu, il y a huit jours, par un dogue enrage et qu'il 
t'a morduetoi-memc? Or, j'ai tue le pauvre animal, etj'ai passe 
quatre mortels jours a epier chez toi les premiers symptomes 
del'horrible maladie. Us ne se sont quetrop manifestos! Alors, 
s'en t'en prevenir car tu serais morte d'epouvante j'ai 
recouru a un remede que j'ai vu employer efficacement par un 
celebre rnedecin allemand, chez lequel, lorsque j'etais prison- 
nier de guerre, j'ai passe comme domestique deux anneesde ma 
captivite. Me pardonnes-tu maintenant? II s'agissait de te sau- 
ver ou de te laisser perir de la plus horrible. et de la plus im- 
pitoyable des maladies ! 

Louise repondit en appuyant sa tete sur celle de Jean, et je 
vous reponds que la guerison de la jeune femme fut complete. 
Celle-ci etait sauvee ; voici 1'histoire d'un malheureux qui 



L'JIYDROPHOBIE. 209 

n'eut pas la memo chance : .c'est Alexandre Dumas qui la 
raconte : 

J'ai vu mourir un de mes amis de la rage. II se nommait 
Sarrasin et etait artiste veterinaire. 

II avait un chien dont il fit cadeau a un de ses amis. 

Le chien devint trisle, inquiet, hargneux. 

Viens done voir ton chien, il est malade, dit le nouveau 
proprietaire a 1'ancien. 

Sarrasin y alia par deux raisonsila premiere, il airnait son 
chien ; la seconde, il etait artiste veterinaire ; c'etait son de- 
voir. Le chien s'etait refugie sous un four, an fond de la cavite. 
La il se remuait sur la paille, qu'il fouillait du nez avec 
colere. 

Sarrasin appela le chien, qui ne voulait pas venir ; alors, 
confiant dans 1'amitie que son chien lui portait, il se glissa 
sous le four, un bougeoir a la main, examina les machoires 
du chien, reconnut les vesicules rabiques et le declara en- 
rage. 

Commeil s'eloignait a reculons, sans que le chien lui out 
fail aucun mal, il crut etre sorti de la cavite, releva la tele et 
se frappa a la voute. 

Le chien, qui s'etait vaincu jusque-la, s'elanc,a et mordit 
Sarrasin a la levre superieure. 

Sarrasin, qui, en traversant la cuisine de son ami, avait vu 
la femme de chambre repasser les plis d'uri bonnet avec un 
petit fer de la grosseur d'une forte aiguille a tricoter, courut a 
la cuisine, prit sur le rechaud le fer rougi et se le passa dans 
les trois morsures. 

Maintenant, dit-il, si je n'ai pas avale du virus avec ma 
salive,j'ai chance d'en revenir. 

Trente-trois jours se passerent sans accident ; le trente- 
quatrieme jour, comme il se rendait a cheval avec son ami, 






270 IIISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

il se trouva tout a coup, au detour du chemin, en face de la 
riviere. 

A I'etrange sensation qu'il ressenlit a la \ue de 1'eau, la 
terrible verite se fit en lui. 

11 mil son cheval au galop, et, au lieu de rentrer chez lui, 
on, garcon, il n'eut pas rec.u tous les soins convenables, il rc- 
vint chez sa mere et se fit mettre immediatementla camisole de 
force. Uno heure apres, il eut un premier acces. 

Le bruit se repandit rapidement dans la petite \ille, ou 
1'acciderit etait connu, que Sarrasin etait enrage. 

Tous ses amis coururent le voir. II etait attache sur son 
lit. 

Ses amis essayaient de le consoler en lui disant : Tu es 
fou, ce n'est pas la rage. 

Mais lui se contentait de leur repondre en riant : 
Si ce n'est pas la rage, venez m'embrasser. 
Et, chaque fois, sa mere y allait et le couvrait de caresses, 
en iui disant : 

Tu vois bien qu'ils ont raison. 
Et lui repondait : 

<( Je \ r ois que tu es ma mere, voila tout 
Le matin du troisieme jour il mourut. 
II ri'y a pas de mort plus epouvantable. 
Eh bien, je suis profondement corivaincu d'une chose, 
ajoute Dumas, c'est que la rage est determines chez Thomme 
par Tintroduction dans Feconomie d'un virus special contenant 
des animalcules vivants qui se multiplient et qui, inocules, se 
perpetueraient comme la petite verole ou le vaccin. 

Je suis certain encore, continue le maitre en litterature, que 
si la nature a laisse surprendre le secret de ses antidotes a 
I'endroit des serpents, elle laissera deviner un jour le contre- 
poison de la rage, ou plutot la substance insecticide qui pour- 



L'HYDROPIIOBIE. 271 

suivra dans les vcines ou dans Pestomac, dans 1'estomac si Ton 
a avale de la have, dans les veines si Ton a absorbe, par la 
mprsure, du virus de chien enrage, les germes ou les ferments 
qui mettent jusqu'a trente jours a se developper. 

De tous les remedes, celui qui, au dire des medecins veteri- 
naires, est.le meilleur, celui qui offre le plus de succes, c'est 
la cauterisation prompt e, intense, profonde, au moyen du fer 
rouge. Dans ces moments d'apprehension et de frayeur, a peine 
si la brulure est douloureuse. 

Mais un remede qu'il est sage de ne pas mettre en doute, c'est 
celui dans lequel, f ut-il empirique, le blesse a mis sa confiance. 
La foi, d'un cote, le fer rouge de Pautre, on est sur d'etre 
sauve. 

Ajoutons aussi que moitie des personnes mordues ne con- 
tractent meme pas la maladie; mais il ne faut pas se fier en- 
tierement a cette chance. 

AlexandreDumas conseille PacidepheniquePeiroux ; mais 
ce n'est la qu'un conseil, et les experiences n'ont pas encore 
donne de resultats satisfaisanls. 

On s'est souvent demande quelles etaient les races de chiens 
les plus facilement atteintes par Phydrophobie. 

11 est fort difficile de repondre categoriquement a cette ques- 
tion ; mais ce qu'il y a de certain, c'est que le chien libre bien 
nourri, pouvant remplir sans entraves toutes ses fonctions 
surtout celles de la procreation est rarement en proie aux 
horreurs de la rage. 

Le chien de chasse et les animaux destines a la garde sont 
aussi exempts de ce malheur; mais le maudit chien de luxe, 
votre chien favori, yotre petit ami du foyer, le chien auquel 
vous laissez genereusement un peu de chair sur Pos du poulet, 
le chieri qui regoit vos sucreries et vos caresses, votre note, 
volre commensal, celui qu'on lave et parfume, qui a une cravate 



272 HISTOIKE DES RACES DE CHIENS. 

de sole rose, et meme parfois un petit paletot d'hiver ; i'anirnal 
qui vous fait promettre cent francs de recompense sur une 
affiche jaune, s'il s'egare; celui qui vous met en contravention 
dans les chemins de fer; celui qui a une niche en damas grenat 
avec des clous dores, si meme il ne couche pas sous votre edre- 
don! le chien enfin que vous defendrez, au besoin, de Pepee, 
si un passant 1'a trop sans fagon effleure de sa canne. . . celui-la, 
ce bichon cheri est un monstre terrible, qui, tout a coup, et 
lorsque vous le caressez, vous mord a la levre... au doigt... ct 
vous inocule une mort qui est de toutes les morts la plus im- 
placable et la plus horrible, une mort qui est cause qu'ori 
vous fuit comme un chien meme, et qui fait penser a vous 
etouffer entre deux matelas... 

Aimez doncle chien de salon, le chien de luxe! 

Cette horrible disposition des especes lilliputiennes a etre 
atteintes de la rage provient surtout de la privation de plaisirs 
charnels dans lesquels on les retient. C'est la un des vices inhe- 
rents a la position d'esclave favori. 

Aussi pourquoi aimer ces etres inutiles, ces mulcts de la 
creation, dont la propagation est le fait d'une depravation de 
gout, n'en deplaise a la plus belle espece du genre humain, en 
adrnettant qu'une fille d'Eve ait la curiosite de jeter ses jolis 
yeux dans ce volume aride. 

Le vrai chien, le seul chien digne d'etre 1'ami de I'homme, 
celui dont la civilisation a rendu les moeurs douces,les caresses 
desinteressees, c'est le chien de chasse en premier lieu, poin- 
ter, braque, epagneul, griffon, courant, levrier celui-ci est 
un peu ingrat cependant les barbels, les terriers, les lou- 
lous et les carlins meme ; mais je trouve indigne de Tamitie 
de I'homme le terre-neuve, a Tesprit haineux quand meme, 
sournois au dela de toute expression etne reprimant jamais ses 
acces de colere; le chien de la llavane, sale comme une 



L'JiYDKOHlOBlE. 275 

huppe, malgre les corrections, et hargrieux meme pour qui Ic 
soigne. Je comprends que Ton redoute un pareil monstre, 
quelque blanc qu'il soit a cette condition toutefois d'etre lave 
dans six eaux de savon et peigne a dix reprises lui qui 
mordrait son maitre et le bon Dieu lui-meme, le createur uni- 
\ersel si Dieu pouvait etre mordu et devenir hydrophobe. 

Le chien de chasse, lui, est une exception a toutes les regies. 
D'une part, il n'est sujet a* la rage que dans Pexception mal- 
heureuse d' avoir ete mal soigne, et encore ce cas est-il fort rare. 
Puis, s'il est mordu par un chien malade et qu'il tombe malade 
lui-meme, 1'instinct, developpe chez lui a un point tel que, 
selon moi, la parole seul manque a cet etre cheri, le porte a se 
cacher loin de son maitre et de ceux qui Font aime, alors qu'il 
etait bien portant, preferant la inort sans secours, a 1'horrible 
malheur de dechirer de ses dents empoisonnees la main qui 1'a 
riourri. 

Je veux, comme preuve a 1'appui de cette assertion, rnen- 
tionner ici deux faits personnels que je declare authentiques : 

11 y a vingt-cinq ans, je me trouvais dans ma belle Provence, 
au logis paternel, ou j'eritretenais deux chiens braques, le male 
et la femelle, prodiges d'obeissance et modeles de beaute comme 
forme et comme robe. 11s me venaient d'un mien voisiri, grand 
chasseur et fort habile tireur, qui possedait cette race depuis 
nombreuses annees. De pere en fils les Mir ant tel etait le norn 
de cette race de chien avaient fait Padmiration de leur maitre 
etdes amis du chateau. Obteriir de M. de V... un produit de ses 
Miraut etait une grande faveur; aussi avais-je ete fort recon- 
naissant du present qui m'avait ete fait par lui. 

Mon chien et rna chienne avaient tout au plus quatre ans el 
vivaient en parfaite intelligence. Je ne vous parlerai pas de la 
fermete de leur arrct, de la douceur de leur dent, de la prompti- 
tude de leur rapporl. Je vous dirai seulement, amis lecteurs, 

18 



274- I1ISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

que leur tendresse pour moi, pour mes oncles et pour tous les 
membres de la familie, etait extreme : aussi avaient-ils maint 
privilege, entre autres celui d'etre admis a la salle a manger aux 
heures des repas, et au salon, au coin du feu, pendant les longues 
veillees d'hiver. 

Tin jour, en pleine canicule, par un soleil torride, un chien 
de berger enrage passa devant le manoir, et se voyant poursuivi 
par Medor, le male de mes Miraut, se retourna, mordit la pauvre 
bete, et disparut dans Ja montagne, pour aller perir plus loin d'un 
coup de feu. 

Nul n'avait ete temoin de 1'accident arrive a Medor. C'est a 
peine si je fis attention a la blessure ayant entame la peau de sa 
cuisse gauche. 

L'ouverture dela chasse arriva, et Me'dor, aussi bien que Diane, 
firent des merveilles pendant mes longues excursions cynege- 
tiques chez tous les proprietaires des environs. 

Un jour, vers la fin de septembre, je remarquai la tristesse 
et 1'etat morbide de Medor. Et, m'approchant de lui, je voulus 
m'assurer des symptomes de son malaise. Au moment ou j'en- 
tr'ouvrais les machoires de Medor j'en fremis encore a 
1'heure ou j'ecris ces lignes mon pauvre chien grogna et fit 
un effort pour me mordre; mais il se retint, et, se levant par 
un bond vigoureux, sortit aussitot de la cour du chateau, s'e^ 
lanc,a vers les sentiers de nos montagnes et disparut a mes re- 
gards. 

Je n'avais pas compris tout d'abord cette boutade, et je ne me 
1'etais expliquee que par la crainte d'une correction rnotivee 
par cette mauvaise humeur, a laquelle je n'etais pas accoutume ; 
mais quel ne fut pas mon etonnement, lorsque le soir je ne 
ne trouvai pas Mddor a sa place, couche pres de Diane. On ne 
le vit pas a la ferme, et le lendemain matin il n'etait pas revenu 
au chenil. 



L'HYDROI'IIOBIE. 275 

Le soir du troisieme jour qui suivit cette disparition, le ber- 
ger de la maison vint me dire qu'il avait aperc.u Medor dans le 
trou aux Fees, mais qu'au moment ou il s'etait approche, 1'ani- 
mal etait rentre dans la profondeur d'un des orifices. 

Des le lendemain matin, je pris mon fusil et me dirigeai seul 
vers le rocher des Alpines, sous lequel les fees du pays avaient 
fait election de domicile. Je n'apergus rien tout d'abord, et je 
me mis a appeler. Tout a coup Medor se montra a Tune des 
gueules superieures ; mais a peine m'eut-il contemple qu'il 
rentra dans le trou et ne voulut plus reparaitre. 

Je restai la une demi-heure, m'egosillant a appeler Medor : 
je ne vis plus rien. 

Le soir, je repassai encore a la m6me place; je criai de nou- 
veau et j'eprouvai la meme deconvenue. 

Je ne comprenais point cette obstination d'un chien fidele et 
devoue, et mes oncles, a qui je racontai le fait, se perdirent en 
conjectures ; puis on oublia Pabsent et tout fut dit lorsqu'on eul 
prononce cette phrase : II reviendra des qu'il aura faim. 

Le lendemain apres midi, le jardinier de la ferme vint me 
trouver d'un air consterne. 

Monsieur, me dit-il, j'ai trouve Medor. La pauvre bete est 
morte... morte enragee. 

Quelle sottise me contes-tu la ? 

Rien n'est plus vrai ; ce brave animal est la-haul, devant 
le trou aux Fees, roide, la gueule remplie d'ecume, et moi qui 
m'y connais, monsieur, car mon cousin est mort de la rage, 
helasl vous le savez bien ; je vous dis que Medor etait hydro- 
phobe. 

Je compris tout alors : je devinai cet instinct, cette noble 
intelligence qui avait entraine 1'animal loin de la demeure des 
hommeS) ses amis, chez lesquels il eut porte le desespoir, en 
depitde sa volonte de ne pas causer de malheur. Cette creature 



270 HJSTOIRE DKS RACES DE CHIENS. 

du bon Dieu s'etail refugiee dans uri trou et y avail creve de 

male rage. 

Jc sais bien que quelques erudils me diront que le tail est 
impossible, puisque le chien hydrophobe est porte a courir et a 
fuir comme un fou furieux : n'importe, je rapporte une histoire 
vraie et je pourrais au besom en appelerau lemoignagede gens 
dignes de foi et qui vivenl encore. 

La seconde histoire que j'ai promise sera plus courte que 
celle-ci et j'en garantis egalement 1'authenticite, quoiqu'il me 
tut plus difficile d'en donrier la preuve, eu egard a la distance 
qui nous separe du pays ou elle s'est passee. 

Pendant mon sejour aux Etats-Unis, vers 1842, j'avais perdu, 
ecrase sous les roues d'une locomotive, un chien epagneul de 
fort belle race qui etait venu me rejoindrc tout seul a New-. 
Yoii, a bord d'un navire a voile. A dire vrai, il avail ele corifie 
par ma mere a la diligence de Paris, puis par le conducteur des 
messageries au cook d'un packet americain : V Admiral* Pauvre 
bete qui rendit le dernier souffle en me lechant et en pleurant 
comme un enfant. 

Je reviens a mon anecdote. La compagnie d'un chien m'esl 
necessaire : aussi je clierchai a remplacer Fami defunt, et j'y 
parvins au bout de quelques semaines. 

Un Yankee tres-amaleur de chasse, avec qui je m'elais lieau 
milieu des bois, me fit present dun griffon pur sang, dont le 
nom etait Tarry, et qui ne tarda pas a s'attacher a son nouveau 
maitre. La chose ne lui tut pas difficile, j'en suis sur, car j'ai 
toujours la mauvaise habitude de trailer les chiens comme des 
enfants, c'est-a-dire de les gater, afin de les rendre parfaits a la 
chasse (c'est un moyen qui me reussit). 

Turry devint bientot ce que 1'on appelle un fameux chien et 
m'accompagnait dans mes excursions de chasse, ou Frank 
Forrester, mon frere en saint Hubert, m'entrairiail sou vent 



I/HYDROPHOBIE. 277 

dans les bois de Fordham et dans les marais du New-Jersey. 

Tin jour Turry se battit avec le chien d'une ferme pres de la- 
quelle nous passions. 11 fut mordu a la nuque, mais non grieve- 
ment, car il se mit a chasser avec courage, et son ardeur ne se 
ralentit pas un seul instant de 1'aube au crepuscule. 

A vingt jours dela seulement, le pauvre animal devint triste 
et sa tristesse ne fit qu'augmenter de jour en jour. Je ne com- 
prenais rien a cette fac,on d'agir : la plaie s'etait refermee, et, 
par consequent, je ne songeais plus a la morsure qu'il avait 
rec.ue. Je le purgeai, je lui fis poser un seton, rien n'y fit. Turry 
se montrait taciturne ; il perdit bientot toute gaiete. 

Un matin, le trente-neuviemejour depuisl'aventure que j'ai 
racontee, Forrester vint me chercher. 11 m'emmenait au-dessus 
des patisseries du New-Jersey, a la chasse des grouses qu'on 
y trouvait en grand nombre. II va sans dire que Turi'y fut de la 
partie. Nous gravimes lespentes abruptes de ces rochers failles 
a pic qui dominent PHudson, puis, une fois parvenus sur le 
plateau superieur, nous entrames resolument dans les taillis. Le 
gibier tenait, nos coups de fusil se succedaient et nos gibecieres 
se gonflaient en s'alourdissant. 

Soudain Turry s'emporte ; je veux le corriger, rnais il monfre 
les dents, ce qui ne lui etait jamais arrive. Je m'avance le fouet 
a la main ; il va se jeter sur moi, lorsque tout a coup, prenant 
sa course, il s'elance, tombe dans le gouffre, la t6te la premiere, 
enpoussant un cri supreme et va se briser sur les rochers qui 
bordaient le fleuve. 

Goddam! vous Pavez echappe belle! s'ecriait au meme 
instant Frank Forrester, pale, comme un cadavre et trcmblant 
a quelques pas de moi. Turry etait enrage. 

Que me dites-vous la? 

La verite. Quand j'ai vu brillor les yeux feroces de Pani- 
mal, j'ai devine ce qui se passait en lui. Je me suis souvenu de 



278 HISTOIRE DBS RAGES DE CHIENS. 

la bataille pendant laquelle il avait ete mordu et de la nouvelle 
qu'on m'avait donnee, nouvelle vaguement ecoutee et aussitot 
oubliee de la mort de male rage de ce maudit chien de fefme. 
Ah ! mon cher camarade, nous Favons echappe belle, je vous le 
repete ; je dis nous, car, maugrebleu ! je pouvais etre 6gale- 
ment mordu. 

A mon tour, je racontai a Frank Forrester Phistoire de Medor 
qui me revint a la memoire, et il fut convaincu que Turry s'etait 
donne la mort plutot que de se jeter sur la main qui Pavait 
nourri, sur le maitre qu'il aimait. 

Pour diminuer la quantite de chiens et par consequent les 
terribles chances de la rage, on a eu recours en France, a 
Pexemple suivi par la Belgique et PAngleterre, a un imp6t 
tres-bien organise et perc,u avec soin. 

Jusqu'en 1855, le chien etait un animal tolere, a cause des 
services qu'il etait appele a rendre. C'est alors qu'une loi est 
venue reconnaitre sa position et assigner a la b6te une place 
dans la societe ; Futilite de sa mission s'est trouvee accrue par 
Pacquittement d'une taxe municipale qui lui a donne droit a 
une protection efficace. 

La loi a atteint le vagabond ; elle a voulu que tout chien eut 
un maitre qui put repondre de ses faits et gestes et payer sa 
cote personnelle. La surete publique devait ainsi y trouver son 
compte, puisque le nombre des chiens diminuait de tons ceux 
qui, vivant errants et vagabonds, souffrant de la faim et de la 
soif, portaient la terreur dans les families, en vouant annuelle- 
ment cent victimes a Phydrophobie. 

Cette loi donnait encore sept millions de francs aux com- 
munes rurales, et rendait a la classe pauvre trente millions de 
pain. 

C'est un pas de plus vers le progres ; on reconnaissait au chien 
le droit de vivre legalement, en assurant son existence, son 



L'HYDROPHOBIE. 279 

avenir, son bonheur. Les gardes champeHres, au lieu de traquer 
ces pauvres animaux, devaient les proteger et veiller sur eux 
avec toute la sollicitude et le respect qu'ils doivent aux contri- 
buables et aux plus forts imposes. 

La morale publique devait aussi y gagner ; car, dans les villes, 
1'mfame poison, le fatal tombereau, les massacres revoltants, 
la museliere merne, cet instrument d'un supplice sans nom, 
puisqu'il supprime la transpiration, n'avaient plus aucuneraison 
d'etre. 

Et maintenant la loi a-t-elle obtenu le but qu'elle se propo- 
sait? Evidemment non! puisque le nombre des chiens n'a pas 
sensiblement diminue, que les cas de rage sont devenus plus 
nombreux et que la protection du chien qui gagne son droit de 
vivre, n'est pas efficace, et cela par la mauvaise execution d'une 
bonne loi. 

II serait cependant si simple de rendre son application 
pratique, en obligeant tous les chiens a porter, suspendue a 
leur collier, une plaque qui serait la quittance du payement de 
leur taxe; celle des chiens de garde aurait une forme et une 
couleur differente. De cette maniere, tous les employes de la 
police pourraient constater sans peine toutes les infractions a 
la loi. Si, malgre cela, le nombre des chiens ne diminuait 
pas suffisamment, pour desencombrer nos places et nos rues, 
si la securite publique n'etaitpas suffisamment sauvegardee,on 
augmenterait progressivement la taxe jusqu'a ce que ce resultat 
fut atteint. 

Qu' import e qu'ils murmurent, pourvu qu'ils payent, disait le 
celebre cardinal Mazarin. Us payent, en effet, etbeaucoup, les 
pauvres chiens. Le dernier denombrement de nos amis fideles 
s'elevait, Tan dernier, au chiffre de 1,860,113 chiens. Pour 
peu que cette armee canine ait augmente sa famille, depuis 
douze mois, cela doit faire un chiffre fort respectable. 



280 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

Dans ce nombre, il faut compter 495,522 chiens de luxe et 
de chasse et 1,364,791 chiens de garde. Le gibier de nos forets 
, et les moutons de nos plaines n'ont qu'a bien se tenir. 

II va sans dire qu'il ne s'agit ici que des chiens enregistres ; 
beaucoup de ces interessants quadrupedes echappent au con- 
trole qui en fait des contribuables. 

Le produit dela taxepour 1866 ecoule, s'est eleve au chiffre 
assez rondelet de 5,762,196 francs. 

Et il y a des gens qui pretendent que tons les chiens ne rap- 
portent pas! 



XII 



ANECDOTES SUR LES CHIENS 



La Fontaine a fait parler les b6tes, ce qui n'est pas le moins 
illustre cote de son talent de fabuliste; quant a moi, plusmo- 
deste dans mon ambition, je veux les faire agir. 

Les chiens qui ont eu jadis la parole, si Ton ajoute foi a Bo- 
naventure Duperier, auteur d'un ouvrage, le Cymbalum mundi, 
qui fut brule par la main du bourreau sous le regne du roi 
Francois I er , 1'ont perdue de nos jours; mais, en revanche, ils 
ont conserve le grand talent de se rendre tres-comprehensibles. 
L'homme qui vit avec eux n'a pas besoin de grande imagination 
pour savoir ce que leurs yeux et leurs gestes cherchent a ex- 
primer. 

Si le Createur de toutes choses a permis que certains oiseaux 
bavardassent, tandis que les cliiens restaient muets, il a bien 
fait, cequ'il faisait, sans en cbercher la preuve. 

Du reste, qu'est-il besoin que notre chien parle, s'il aboie 



282 HISTOIRE DES RAGES DE CHIENS. 

aux voleurs, aux facheux, aux loups, aux ennemis, et s'il 
grogne de joie en vous voyant, ou en apercevant un ami? 

Tout chasseur, qn entendantla voix de ses chiens, ne devine- 
t-i] pas quel gibier ils ont mis sur pied? 

Tout homme ayant un chien qu'il choie et qu'il aime ne com- 
prend-il pas, aux mouvements de ses yeux, de ses pattes, de 
son corps, de sa queue, ce que cette bonne be"te cherche a lui 
dire? 

Ce preambule un fois pose, je poursuis mon travail, en con- 
signant dans ce chapitre certaines anecdotes connues et incon- 
nues sur les amis les plus devoues de la race humaine. 

LE CHIEN DE XANTIPPE 

Plutarque, qui ne dedaignait jamais de recueillir ce qui 
pouvait instruire les hommes, propose, en passant, pourexem- 
ple d'attachement, les chiens des Atheniens, a Tepoque ou ce 
peuple, menace par 1'armee innombrable de Xerxes, s'embar- 
qua pour se retirer a Salamine. La desolation 6tait generate, 
et les animaux domestiques eux-memes prirent part au deuil 
public. 

On ne pouvait s'empecher d'etre touche et attendri en les 
voyant courir, avec des hurlements, aupres deleurs maitres qui 
lesabandonnaient. Entre tous les autres, onremarqua le chien 
de Xantippe, pere de Pericles, qui, ne pouvant supporter de se 
voir eloigne de son maitre, se precipita dans la mer, et nagea 
toujours pres de son vaisseau jusqu'a ce qu'il aborda, presque 
sans force, a Salamine, et mourut aussitdt sur le rivage. Plu- 
tarque ajoute que de son temps on montrait encore 1'endroit 
ou avait ete enterre ce bon animal, et que Ton nommait ce lieu 
la Sepulture du chien. 



ANECDOTES SUR LES CIIIENS. 283 



LE CHIEN D'HESIODE 

Plutarque raconte qu'Hesiode, celebrepoete grec, fut tue par 
les Locriens, qui le jeterent dans la mer ; mais son corps ayant 
ete porte jusqu'a terre par des dauphins, on reconnutle meur- 
tre. Le chien d'llesiode s'acharna tellement centre les enfants 
de Ganistor-Naupactien, qu'ils furent accuses d'etre les auteurs 
de cet assassinat. On acquit des preuves de leur crime, et ils 
furent punis de mort. 

LE CHIEN D'ANACREON 

Anacr6on allait un jour a Theos, suivi d'un seul domestique 
qui portait un sac d'argent, et d'un chien qu'il aim ait beau- 
coup. Le domestique, oblige de s'arreter, s'eloigna de la route, 
et, quand il rejoignit son maitre, oublia de reprendre le sac 
qu'il avait depose. Arrive a Theos, Anacreon s'aperc.ut que son 
chien n'etait pas la. Son domestique se rappela alors qu'il n'a- 
vait plus son sac. Anacreon, ne pouvant terminer ses affaires, 
faute d'argent, retourna a sa campagne pour en chercher 
d'autre, car il croyait bien perdu celui que le domestique avait 
oublie. Mais en passant pres de 1'endroit ou son domestique 
s'etait arrete, le chien apercevant son maitre vint a lui, et le 
conduisit pres du sac, qu'il n'avait pas quitte. 

LE CHIEN D'ALEXANORE LE GRAND 

Le grand Alexandre, en partantpour la conqute dans PInde, 
regut du roi d'Albanieun chien d'une taille enorme. Cet animal, 
d'une force extraordinaire, ayant plu a ce conquerant, il or- 
donna qu'on lachat d'abord contre lui des ours, puis des san- 



284 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

gliers, puis des daims; mais ce chien, qui meprisait de tels 
adversaires, resta couche et immobile. Alexandra, qui etait le 
courage meme, fut indigne de trouver tant d'indolence dans un 
si grand corps, et le fit tuer. Le bruit en vint aux oreilles du roi 
d'Albanie, qui lui envoya un second chien de la meme espece, 
nomm6 Peritas, avec cette condition expresse, qu'il ne mettrait 
pas celui-ci a de si faibles epreuves, mais qu'il eprouverait son 
courage contre un lion ou centre un elephant; ajoutant qu'il 
n'avait eu que deux chiens de cette espece, et que si ce second 
etait tue, la perte serait irreparable. Alexandre, sans differer, 
fit lacher un lion devant Peritas, qui, a 1'instant meme, le mil 
en pieces. II lan^a ensuite contre le chien un elephant, et jamais 
spectacle ne lui parut plus curieux. D'abord on vit les poils se 
dresser sur Techine de Panimal qui se mit a aboyer d'une ma- 
niere terrible. Un moment apres, Peritas assaillit cette redou- 
tablebete, se dressant contre elle a droite et a gauche, joignant 
la ruse au courage, ainsi que le cas 1'exigeait ; tant6t le provo- 
quant et tantot 1'evitant, jusqu'a ce qu'etourdie, a force de pi- 
rouettes, elle tomba a terre d'une chute si lourde que tout le 
sol des environs en fut ebranle. Apres la mort de Peritas, on 
ou\rit son corps, et Eustachius rapporte qu'on trouva son cceur 
entoure de poils. 

LES CHIENS DE MISTRA 

Virgile, dans son quatrieme livre des Georgiques, a fait un 
fraite de la republique des abeilles; on ne s'imagine peut-etro 
pas que les chiens en ont aussi une. Rien n'est pourtant plus 
constant; et c'est a Lacedemone, aujourd'hui Mistrn, qu'elle 
existe, soutenue par la charite des mahometans. Dnns refto 
\ille, les Turcs n'ont. pas de chiens domestiques, et les chiens 
n'ont pas de maitres particuliers. II en faut excepter de tres- 






ANECDOTES SIR LES CHIENS. k 285 

petits que les dames font venir, par curiosite, de Malle et de 
Pologne. La charite mahometane fourriit aux naturels du pays 
a boire et a manger; et quand une chienne est prete a faire ses 
petits, le plus charitable Turcde la rue lui accommodeune pe- 
tite place avec du foin et de la paille au-devant de sa maisori. 
Quant on va a la mosquee, ou qu'on en sort, on achete de petils 
morceaux de pain fort minces et a demi cuits, qu'on distribue 
aux chiens. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est le departement 
de ces animaux qui est regie entre eux, car ils sont distribues 
par bandes dans les rues particulieres qui leur sont affectees; 
en sorte que chaque bandedemeure eri son quartier ordinaire; 
et le chien vagabond qui s'emancipeen allarit dans le quartier 
des autres pour picorer, est assure d'etre bien etrille s'il ne se 
sauve au plus tot Les chiennes memes d'un quartier ne sont 
jamais couvertes par les chiens d'un autre ; il s'observe la- 
dessus une police tres-severe, car les delinquents de Fun et 
1'autre sexe sont etrilles d'importance par les plus anciens. 

II n'y a nulle part tant de chiens qu'au Japon. Chaque rue a 
les siens, qu'on doit nourrir soigneusement, et qu'il n'est pas 
permis d'insulter ni de tuer sous des peines tres-rigoureuses, 
quelquefois rneme de mort. C'est Peffet du caprice singulier 
d'un monarque. Ce prince etant ne sous le signe du Chien (qui 
estparmi les Japonais un des douze signes du zodiaque), avait 
coiic,u reflection la plus tendre pour ces animaux. La tendresse 
alia si loin du temps de cet empereur que, quand un chien 
mourait, il fallait le porter sur le sommet des moiitagnes et lui 
faire un enterremenl magnifique. 



LES CHIENS ROIS 



Qui pourrait croire qu'il y a eu des chiens eleves au rang su- 
preme? Ostin, ills d'un roi de Norvege, ayant ete elu roi de 



286 HISTOtRE DES RACES DE CHIENS. 

Suede, vers Tan 230 de 1'ere vulgaire, lorsque les Norve- 
giens eurent massacre le roi son pere qui les traitait cruel- 
lement, mit tout a feu et a sang dans ce royaume et, pour 
comble de mepris, etablit sur le trone un chien, nomme Su- 
emny, pour gouverner le pays. 

Elien fait aussi mention de quelques peuples d'Ethiopie qui 
avaient pour roi un chien, dont les gestes et les mouvements 
etaient consultes et interpretes dans les affaires essentielles de 
1'Etat. Pline rapporte encore que les Toembars obeissaient a 
un semblable maitre. Malgre ces graves autorites, je doute que 
les chiens qui trottent dans nos rues veuillent jamais croire 
qu'il y a eu parmi leur race des teles couronnees. 

LES CHIENS DES ROIS DE DANEIYIARK 

Lodbroc, roi de Danemark, fut assassine par un certain Bern, 
fauconnier du roi Edouard, qui le tua etl'enterra en secret. Le 
meurtre fut ensuite decouvert par un chien courant qui appar- 
ienait a Lodbrok, et qui ne quittait le corps de son maitre que 
lorsqu'il etait presse par la faim, et seulement pour la satisfairc. 
Ce chien caressait le successeur de Lodbroc et les gens de la 
cour toutes les fois qu'il etait force de les voir. Comme on le 
connaissait pour avoir appartenu a Lodbrok, il fut observe et 
suivi jusqu'a Tendroit ou gisait le corps de son maitre. Bern fut 
decouvert pour le meurtrier du roi, par la maniere dont le 
chien le traitait toutes les fois qu'il le voyait. Beaucoup d'autres 
circonstances donnerent la conviction de son crime, et cet 
assassin fut condamne a etre lance a la mer dans un vaisseau 
sans voiles et sans rames, livre a la merci des vagues. 

Pope dans seslettres, etle chevalier de Warwick dans ses me- 
moires, rapportent que Christian l er , roi de Danemark, fut aban- 
donne, dans un instant tres-critique, par tous ses amis et par 



ANECDOTES SUR LES C1UENS. 287 

tous ses courtisans ; tandis que son chien seul, nomme Wild- 
brat^ demeura aupresde sapersonne. Ce contraste de la fidelite 
du chien avec I'ingratitude des hommesdont Christian avail ete 
le bienfaiteur, fit une telle impression sur le monarque, qu'il 
consacra ce fait par les lettres initiales suivantes, gravees dans 
la decoration de 1'ordre le plus distingue du Danemark, T, I, 
W, B, qui, dans la langue du pays, signifient en abrege : Wild- 
brat fut fidele. 

LES CHIENS WIGS ET TORYS 

On lit dans les Nuits peruviennes Fhistoire de deux petits 
chiens qui furentcondamnes, dans lesiecle dernier, en Ecosse, 
a etre pendus, et qui furent reellement executes. Leur crime 
etaitde porter le nom de deux hommes dont les cabales avaient 
entraine la revolution de 1688. 

M. Gibbs, marchand a Aberden, ville maritime de 1'Ecosse 
septentrionale, s'etait permis de nommer Wigs et Torys deux 
petits chiens qu'il possedait.Les magistrats decette ville prirent 
connaissance de cette affaire, qu'ils prirent fort au serieux 
ct ils condamnerent les deux chiens a etre pendus, ce qui fut 
execute. Les querelles de partis ont toujours entraine de grands 
malheurs, mais, cette fois-ci, ce fut une injustice cruelle. 

LE CHIEN DU PORTE-BALLE 

On voit dans Feglise de Lambeth, a Londres, sur les vitraux 
d'une fenetre, le portrait d'un homme et d'un chien. Voici 
Porigine du sujet de cette peinture. 

tin porte-balle tres-pauvre, passant sur une piece de terre, 
ne put jamais parvenir a forcer son chien de quitter un endroit 
ou il n'avait cesse de gratter. Etonne de cette opiniatrete, et 



k J88 H1STOIRE DES RACES DE CHIENS. 

soupc.orinarit qu'il y avail quelque chose de cache dans cet en- 
droit, il sonda la terre avec son baton, seritit quelque resistance, 
et, en creusant, troiwa un pot rempli d'or. II acheta le terrain 
d'une partie de son argent, et s'etablit dans la paroisse. On 
doit penser combien il feta le chien qui lui avait procure cetle 
fortune. Cette piece de terre, qui coritient un acre et dix-neuf 
perches, porte le nom de VAcre clu porte-balle ; elle rapporte au- 
jourd'hui deux cent cinquante livres de rentes. 

En 1504, cet homme en lit don a sa paroisse, a condition que 
son portrait et celui de son chien seraient perpetuellement con- 
serves sur un panneau de 1'une des fenelres de 1'eglise. Les 
paroissiens out execute cetle clause avec une exactitude reli- 
gieuse. 

LE CHIEN DES MONTS GRAMPIANS 

Un berger ecossais, qui faisait paitre ses troupeaux dans les 
vallees qui separent les monts Grampians, avait 1'habitude 
d'emmener avec lui, dans ses excursions journalieres, un de 
ses enfants, age d'environ trois ans : cet usage est pratique 
par tous les habitants des montagnes d'Ecosse, qui accouturnent 
de bonne heureleurs enfants a endurer les rigueurs du climat. 
Le berger, apres avoir traverse son paturage, accompagne de 
son chien, se trouva dans la necessite de se porter au somrnet 
d'une montagne, a quelque distance de la : comme la montee 
etait trop rapidepour son enfant, il le laissa dans la plaine, en 
lui enjoignant d'une fac.on expresse de ne pas bouger de place 
jusqu'a son retour. A peine etait-il parvenu a la cime de cette 
montagne, que Phorizon fut aussitot obscurci par 1'un de ces 
impenetrables brouillards qui descendent frequemment avec 
taut de rapidite sur les hauleurs, que, dans 1'espace de quel- 
ques minutes, ils changent les jours en nuits. Le pere, ac- 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 289 

cable d' inquietude, descendit en courant a 1'endroit ou il avail 
laisse son enfant ; mais a travers Pobscurite et dans son agita- 
tion, il perdit son chemin. Apres une recherche infructueuse 
de quelques heures au milieu des marais et des cataractes 
dont ces montagnes abondent, il se trouva surpris par la nuit 
la plus obscure, en errant c.a et la, sans savoir ou il portait ses 
pas. Etant parvenu entin avec beaucoup de peine a decouvrir la 
lisiere du brouillard, il s'aperc,ul, au clair de la lune, qu'il 
elail parvenu au fond de la vallee, et qu'il se trouvait a une 
tres-petite distance de sa chaumiere. 

II eul ele pour lui aussi dangereux qu'inulile de continuer 
sesrecherches; il se vit done oblige de retourner a sa cabane, 
apres avoir perdu son enfant et le chien qui, depuis plusieurs 
annees, etait son compagnon fidele. 

Le lendemain matin, a la pointe du jour, le berger, suivi 
d'une foule de paysans, se mit a la recherche de son enfant ; 
mais apres avoir passe la journee enliere a se fatiguer inutile- 
men t, il fut enfm oblige, sur le soir, de descendre de la mori- 
tagne. En revenant a sa chaumiere, il apprit que le chien qu'il 
avail perdu la veille, apres etre venu a la maison et avoir rec.u 
un morceau de pain, s'etail enfui aussitot. Pendant plusieurs 
jours de suite, le berger ne cessa de courir a la recherche de 
son enfant ; et toujours, en revenanl vers la brune a sa chau- 
miere, il apprenail que son chien avail paru et qu'il s'etail 
enfui, apres avoir rec,u sa nourrilure ordinaire. Frappe de celle 
singuliere circonstance, il resta uri jour a la maison ; el lorsque 
le chien parlil comme de coulume avec son morceau de pain, 
il resolul de le suivre el de connailre le molif de celle conduite 
extraordinaire. Le chien se dirigea vers une cataracle siluee a 
quelque dislance de 1'endroil ou le berger avail laisse son en- 
fanl; les bords de celle chule d'eau, reunis presque enlieremenl 
a leurs extremites, mais separes par un abime d'une profondeur 

19 






290 H1STOIHE DES KACES DE CHIENS. 

immense, presentaient aux regards effrayes cet aspect qui cause 
si souvent tant d'effroi aux voyageurs egares dans les monts 
Grambiens, et indiquaient en meme temps que ces lacunes ne 
sont pas Pouvrage silencieux du temps, mais 1'effet soudain de 
quelque violente convulsion de la nature. Le chien, sans hesi- 
ter, descendit dans Pun de ces precipices, d'une profondeur 
presque perpendiculaire, et enfin disparut dans une caverne 
dont Pouverture etait presque de niveau avec le terrain. Le 
berger Py suivit avec beaucoup de difficulte ; mais quelles furent 
ses emotions en entrant dans la caverne, lorsqu'il apergut son 
enfant mangeant avec beaucoup de satisfaction le morceau dc 
pain que le chien venait de lui apporter, tandis que ce fidele 
animal se tenait a cote de lui, en regardant d'un oail de com- 
plaisance son petit protege! 

D'apres la situation dans laquelle le pere trouva 1' enfant, il 
comprit qu'il s'etait ecarte jusqu'au bord du precipice et qu'il 
avait roule jusqu'a Porifice de la grotte. La peur avait en- 
chaine ce petit etre timide, et le chien, Payant suivi a la piste, 
Pavait preserve de mourir de faim en lui apportant sa ration 
journaliere. II parait aussi que le bon animal ne quittait cet 
enfant ni le jour ni la nuit, a P exception des instants ou il 
allait chercher sa nourriture, instants ou on le voyait courir 
de toutes ses forces, en venant a la chaumiere, ou en retournant 
a la caverne. 



LE CHIEN DE DUBLIN 

La Gazette de France, du 15 Janvier 1811, rapporte Pa venture 
suivante, arriveedans les environs de Dublin. Un gentilhomme 
etant alle a une foire de chevaux du voisinage, perdit, en reve- 
riant chez lui, sa bourse dans laquelle il y avait cinquanle 
ducats : il ordonna a son chien barbet d'aller la chercher. Le 



ANECDOTES SUK LES CHIENS. 291 

chien 1'avait retrouvee, et la rapportait a son maitre, quand il 
fut rencontre par un autre gentilhomme qui chassait avec son 
monde et ses chiens, et qui emmena la bete, ravi de la rencon- 
trer nantie d'une bourse ou il y avait de Tor. . Le chien plut au 
maitre, qui le traita fort bien, mais 1'empecha de sortir. Neuf 
mois s'etaient ecoules, lorsqu'un jour ce gentilhomme, se dis- 
posant a aller aussi a une foire de chevaux, mit sur la table une 
bourse de cent cinquante ducats. Au moment ou il tournait la 
tete, le chien prit la bourse dans sa gueule et courut la porter 
a son ancien maitre. On peut juger de la joie et du plaisir de 
celui-ci. Ces deux gentilshommes se rencontrerent par hasard 
quelque temps apres et se raconterent leur histoire. Celui qui 
avait perdu cent cinquante ducats les reclarnait ; 1'autre refu- 
sait de les rendre. L'affaire fut portee devant un tribunal, qui 
condamna le gentilhomme aux cent cinquante ducats, pour 
avoir garde pendant pres d'unan, d'une maniere inconvenable, 
le chien et 1'argent qui ne lui appartenaient pas. 

LE CHIEN DE L'A M BASSA DE U R WITSHIRE 

On ne se douterait pas que 1'attachernent d'un Anglais pour 
son chien a ete la cause du schisme de 1'Angleterre. 

Voici comment quelques memoires historiques rapporterit le 
fait: 

Henri VIII, roi d'Angleterre, apres avoir presque rompu avec 
la cour de Rome, voulut faire encore une tentative pour obtenir 
que le pape approuvat son divorce ; le pape, de son cote, crai- 
gnant le schisme, semblait etre dans des dispositions plus favo- 
rables. Henri choisit, pour cette importante negociation, le 
comte de Witshire, homme distingue par son rang et son merite. 
Get ambassadeur avait un chieri qu'il aimait passionnement et 
qui ne le quittait jamais. A la premiere audience du pape, au 



29'2 H1STOIRE DES RACES DE C11IENS. 

moment ouSa Saintete avanc, ait son pied pour que 1'ambassadeur 
put le baiser, le chien fidele, comme pour defendre son rnaitre, 
se jeta sur le pied du pape et le mordit au talon, si bien que 
le sang coula. Aussitot 1'audience fut finie, la negotiation 
rompue et le schisme consomme. 

LE CHIEN DU PRINCE D'ORANGE 

Ungros chien, repousse dedifferentes maisons,vint unjourse 
refugier sous la chaise du celebre prince d'Orange, tandis qu'il 
etait a table. Le prince le chassa plusieurs fois et le fit expulser 
par ses gens ; mais le chien ne rnanquait jamais de revenir a 
Pheure des repas, et prenait si bien son temps, que Maurice le 
trouvait toujours a ses pieds. Enfm, las de le rebuter, et remar- 
quant la Constance de cet animal, il defendit qu'on le renvoyat. 
Le prince lui donna lui-meme a manger, le chien le caressa, et 
ce nouveau courtisan accompagna partout son maitre sans Pim- 
portuner. II demeurait a la porte de sa chambre et suivait le 
prince lorsqu'il en sortait. S'il allait hors de son palais, le 
chien marchait a cote de son carrosse, et Ton cut dit qu'il etait 
un de ses gardes. Cela plut tellement a Maurice, qu'il prit cc 
chien en amitie, lui dorina acces dans son cabinet, et lui legua 
enfin, en mourant, une somme avec laquelle il fut entretenu 
pendant sa \ieillesse, qui se prolongea tres-longtemps. 

LES CHIENS LEGATAIRES 

Dansles grandes villes de Turquie, il y a des hopitaux fondes 
pour les chiens. Tournefort assure qu'on leur laisse des pen- 
sions en mourant, et qu'il y a des gens a gages pour faire exe- 
cuter 1'intention des testateurs. Je viens de raconter comment 
le prince d'Orange avait legue a son chien une somme assez 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 295 

forte pour le nourrir, dans la crainte qu'on n'en prit pas assez 
de soin apres lui. Voici le comte de Pembroke, qui vivait sous 
Charles I er , et fit un testament singulier ou Ton trouve cet 
article : 

Item. J'entends que mes chiens soient partages entre tous 
les membres du conseil d'Etat. J'ai assez fait ce qu'ils ont voulu. 
J'ai travaille tantot avec les pairs, tantot avec les communes ; 
ainsi, quelque chose qui arrive de moi, j'espere qu'ils ne lais- 
seront pas mourir de besoin mes pauvres chiens ! 

M. Roscall, riche proprietaire a Pressau, en Angleterre, mort 
dans le courant de mai 1806, legua, dans son testament, mille 
livres sterling (25,000 fr.) en faveur d'un aveugle qui mendiait 
dans les rues, conduit par un petit chien des plus interessants. 
Un apothicaire de Londres, nomme Miller, laissa, en mou- 
rant, tous ses biens a son chien, nomme Arlequin Sinesina. II 
lui donna pour tutrice et curatrice la servante qui les servait 
tous deux, a la condition que celle-ci en prendrait un soin ex- 
treme, faute de quoi une autre personne, qu'il nommait, pour- 
rait dc plein droit 1'evincer de cette tutelle et curatelle. 

Une femme de qualite dicta ce testament aux notaires qui re- 
cjirent ses dernieres volontes : 

Attendu que mon chien fut toujours le meilleur de mes 
amis, je le declare mon executeur testamentaire, et lui confie la 
disposition de toute ma fortune, sous la surveillance et 1'autorite 
du marquis de Villemur. J'ai beaucoup a me plaindre des 
hommes; ils ne valent rien, ni au physique ni au moral. Mes 
amants etaient faibles et trompeurs, mes amis faux et perfides. 
De toutes les creatures qui m'entouraient, mon chien est le seul 
etre anirne a qui j'ai reconnu de bonnes qualites. 

J'ai done raison de disposer de mon bien en sa faveur, et 
j'ordonne qu'on distribue des legs a ceux qui recevront ses 
caresses. 



294 11ISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 



LE CHIEN PROTECTEUR 

Un medecin de Londres, revenant du theatre, apercut un 
rassemblement devant un corps de garde ; il entre par curiosite 
et trouve, au nombre de quelques personnes ivres qu'on venait 
d'arreter, un ami qu'il n'avait pas vu depuis plusieurs annees. 
Celui-ci lui demandant son adresse, le docteur tira, pour la 
lui donner, son portefeuille dans lequel il avait 500 livres ster- 
ling en billets de banque. Deux hommes qui s'en etaient apergus 
le suivirent. Chemin faisant, le medecin se sentit plusieurs fois 
frotter la main par le museau d'un gros dogue deTerre-Neuve, 
qui ne cessait desauter et qui s'attacha a ses pas. Arrive dans 
Grosvenor-Square (le medecin demeurait aParc-Lane), les deux 
hommes qui Pavaient toujours suivi sauterent sur lui, le sai- 
sirent au collet et lui demanderent son portefeuille. Mais le 
chien, aussi prompt qu'eux, s'elanca sur les deux coquins, 
blessa Tun grievement a la jambe et les forca tous deux a s'en- 
fuir. Le dogue poursuivit son chemin avec celui qu'il avail 
sauve, arriva a la maison du docteur, et attendait sur le pas de 
la porte qu'on eut ouvert au maitre. Celui-ci, plein d'admira- 
tion, voulut fa ire enlrer ce genereux animal ; le dogue s'y re- 
fuse avec lant d'opiniatrete qu' on fut oblige de fermer la porte; 
un moment apres, le medecin la fit ouvrir, le dogue avail dis- 
paru. II attribua au hasard 1'heureuse rencontre de ce chien 
qui Tavait secouru avec tant de courage etdedesinteressement, 
mais quelle fut sa surprise quand il retrouva le lendemain, dans 
ce dogue, le chien de 1'ami a qui il avait donne son adresse au 
corps de garde. II ne douta pas alors que Tanimal ayant 
devine le complot des deux voleurs, ne 1'eut suivi dans 
1'intention de servir d'escorte a 1'ami de son maitre, pour le 
defendre contre ceux qui avaient forme le projet de le voler. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 295 



LE CHIEN DES TOMBEAUX 

Toutes ies ames sensibles ont connu a Londres ce quadrupede 
qui vivait au milieu des tombeaux. Get emule d'Hervey etait 
un chien fidele, inconsolable de la perte de son maitre, qui ne 
voulut pas le quitter, meme apres sa mort. Les voisins du 
cimetiere de Saint-Octave, temoins de son devouement, repan- 
dirent par toute la ville cette touchante histoire , dont Ies 
journaux ont recueilli Ies details. Get animal, digne modele des 
amis, n'avait pas perdu de vue son maitre pendant une longue 
maladie. II le vit enfermer au cercueil et Faccompagna a sa 
derniere demeure en poussant des cris lamentables. Des que la 
triste ceremonie fut achevee, au lieu de suivre ceux qui Fappe- 
laient, il se refugia dans une ouverture qu'offrait un tombeau 
mine, pres de Fendroit ou reposait son maitre. C'est ce trou, 
a peine assez large pour le contenir, qui devint sa demeure. 
Fuyant tout commerce avec Ies individus de son espece, comme 
avec Ies hommes, il restait dans sa demeure sepulcrale, et n en 
sortait que lorsqu'il y etait force par le besoin extreme de la 
faim. II ne souffrait cependant la lumiere du jour que le temps 
necessaire pour aller tristement a une maison voisine prendre 
Ies aliments qu'on lui offrait. En vain essaya-t-on de le faire 
sortir du cimetiere ; il n'avait pas plutot satisfait le besoin de 
la faim qu'il retournait a son poste cheri et s'ensevelissait de 
nouveau. Si, en se rendant de sa triste demeure a la maison ou 
il recevait sa riourriture, il rencontrait quelques individus de 
son espece, il ne donnait pas la moindre attention a eux. II 
avait rompu tout lien social avec Ies vivants pour ne vivre 
qu'avec Ies morts. Get animal vecut pres de dix ans au milieu 
des tombeaux. Ayant enfin tarde.a reparaitre plus qu'a Fordi- 



296 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

naire, on alia le chercher dans sa retraite, et on Je trouva mort 
sur la pierre qui couvrait les restes de son maitre. 

LE CHIEN DU COUVENT 

Mehemet Saladiri, empereur du Mogol, avail fait placer dans 
la cour de son palais une cloche qui resonnait dans son appar- 
tement, etl'avertissait de la presence de ceuxqui demandaient 
une audience, qu'il ne refusait a personne. Un chien qu'il 
aimait, et pour lequel il faisait beaucoup de depenses , alia 
sonner la cloche pour lui faire voir que Ton supprimait, par 
cupidite, la plus grande partie de sa nourriture. 

Onraconte ce meme trait d'uri chien que Ton nourrissait dans 
une communaute. Les personnes de la maison qui arrivaient trop 
tard et voulaient prendre leur repas, tiraient une petite son- 
nette, et le cuisinier passait leur portion par le moyen d'une 
boite tournante, qu'on appelle tour dans les maisonsreligieuses. 
Le chien etait atlentif a tous ces mouvements, parce qu'ordi- 
nairement on lui abandonnait quelques os dont il se regalait. 
Ces revenants-bons ne satisfaisaient pas toujours son appetit; 
neanmoins, il s'en contentait; lorsqu'un jour, n'ayant pu rien 
attraper, il s'avise de tirer lui-meme la sonnette avec ses dents. 
Le gargon de cuisine, croyant que c'etait une personne de la 
communaute, passa une portion. Le chien se montra tres- 
satisfait et 1'avala dans le moment. Le jeu lui parut doux, il 
recommence le lendemain et, sur de sa pitance, ne fit plus la 
cour a personne. Cependant le cuisinier, qui s'etait plusieurs 
fois aperc,u qu'on lui demandait une portion de plus, se tint sur 
ses gardes. On fit des recherches, on examina et Ton surprit a 
la fin le drole, qui ordinairement n'attendait pas que toutes les 
personnes de la communaute eussent leur portion pour de- 
mander la sienne. On admira la finesse de cet animal ; et, pour 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 297 

ne pas le priver du fruit de son Industrie, on continua de lui 
passer sa pitance, laquelle se composait de tout ce qui etait 
reste sur les assiettes. 

LE CHIEN DU STATHOUDER 

On voit, a Delf, la statue du chien de Guillaurne I er , stathou- 
der de Hollande. Get animal merita cet honneur par le tendre 
attachement qu'il avait eu pour son maitre. Un jour que le 
prince dinait en grande ceremonie dans une ville hollandaise, 
ce chien vint se coucher a ses pieds. On avait beau le chasser, 
il se remettait doucement a son premier poste, en lechant les 
pieds et les mains du stathouder, qui, touche de tant de per- 
severance et detant de caresses, ordonna enfin qu'on lui laissat 
son nouvel ami. Depuis cet instant, cet animal si fidele, qui ne 
briguait assurement ni titres, ni places, ni pensions, suivit 
loujours le prince, ne mangeant meme que ce qu'il recevait de 
la main de son maitre. Ce chien, la honte des ingrats et des 
cceurs interesses, ne put survivre a Guillaume I er . Vivement 
touche de sa mort, il refusa toute nourriture, et expira peu 
de jours apres. 

LA LEVRETTE DU GRAND FREDERIC 

Frederic aimait beaucoup les chiens. C'est du chenil d'un 
chasseur de Berlin qui elevait une troupe de jolies levrettes que 
le roi tirait ses favoris ordinaires et il renvoyait ensuite ceux 
qui avaient encouru sa disgrece. Le lit et les meubles du mo- 
narque portaient des marques sensibles des libertes cyniques 
de ses petits courtisans effrontes : ce qui offrait un contrasle 
assez singulier avec 1'ordre politique et moral qui caracterisait 
le regne de ce prince laborieux. La levretle favorite ne le quittait 



298 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

jamais, pas m6me dans les batailles, et ce ne fut qu'apres avoir 
mis son maitre en un danger tres-evident, que Biche perdit le 
privilege de 1'accompagner aux champs de la victoire. 

Un jour, le roi qui s'etait engage, a pied, trop loin de sa suite , 
vit venir de son cote une troupe de pandours, et il ne put les 
eviter qu'en se jetant dansun fosse, ou il se tint cache sous un 
mechant pont de bois, jusqu'a ce que le detachement ennemi 
fut passe. Sa fidele Biche pouvait le trahir en aboyant au bruit 
que firent les chevaux des pandours en trottant sur le pont ; 
mais la fortune de Frederic prevalut. Biche se tapit en silence 
sous le manteau de son maitre, qui ayant rejoint ses gens, leur 
dit, en montrant sa levrette : 

Messieurs, voila ma meilleure amie! 

Cependant Biche, depuis ce jour, ne quitta plus les bagages. 

Les equipages du roi ayant ete pris a la bataille de Soor, Biche , 
prisonniere de guerre, devint le partage du general Nadasti, qui 
la donna a son epouse. II fallut negocier longtemps avec cette 
dame avant qu'elle consentit a Pechange de sa captive. Enfin 
Biche fut renvoyee au general de Rothembourg. Le roi ecrivait, 
le dos tourne vers la porte, au moment ou le general la lui 
ramenait. 

Apercevoir son maitre, s'elancer sur sa table, renverser les 
depeches et se dresser avec deux pattes sur les epaules du mo- 
narque, tout cela fut pour Biche Taffaire d'un seul bond. Frede- 
ric, agreablement surpris, ne put recevoir ces caresses sans 
attendrissement. Biche, cherie tant qu'elle vecut, re^ut apres 
sa mort les honneurs d'un monument et d'une inscription qui 
se voient encore sur la grande terrasse de Sans-Souci. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. .299 



LES CHIENS QUI PARLENT 

Un soldat allemand du regiment de Wartenslben avail un 
chien d'une race tres-commune, qui grognait quand on le 
touchait. Son maitre, profitant de cette habitude, lui tenait 
d'une main la machoire d'en haut, et de 1'autre celle d'en has; 
et pendant que 1'animal grondait, il prenait de differentes ma- 
nieres, tantot I'une, tantot 1'autre machoire, et souvent toutes 
les deux, ce qui faisait faire diverses contorsions a la gueule 
du chien, et lui permettait en meme temps de prononcer des 
paroles plus ou moins distinctes, selon que le maitre prenait 
les machoires avec plus ou moiris de justesse. Le soldat faisait 
dire ainsi une soixantaine de mots au chien qui jamais ne 
prononc.ait plus de quatre syllabes de suite. Elisabeth etait de 
tous les mots celui qu'il prononcait le mieux. Son maitre avait 
employe six ans a amener son chien a ce point d'education. 

Leibnitz a vu aupres de Zeik, dans la Misnie, un chien qui 
parlait naturellement, c'est-a-dire sans qu'on employat aucun 
moyen pour le faire prononcer. C'etait un chien de paysan, 
d'une race des plus communes et de grandeur mediocre. Un 
jeune enfant lui entendit pousser quelques sons qu'il crut ressem- 
bler a des mots allemands, et aussitot il se mit en tete de lui 
apprendre aparler. Le maitre, qui n' avait rien de mieux a faire, 
n'epargna ni son temps, ni ses peines. 

Le chien avait environ trois ans quand il commenga ; au bout 
de deux ans, il prononc,ait environ une trentaine de mots. 

Un lieutenant-colonel au service de Pologne avait une petite 
chienne, nominee Zemire, qui riait aux eclats quand elle vou- 
lait exprimer sa joie; ce qui est d'autant plus etonnant, que les 
animaux ne rient jamais. Get officier demeurait a ArgenteuiL 



300 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

La chienne mourut dans ce village; il lui lit eriger un petit mo - 
nument, decore d'une epitaphe. 

LE CHIEN DE CREBILLON 

Crebillon le tragique avait pour lescliiens le plus tendre pen- 
chant; il ramassait et emportait sous son manteau tous ceux 
qui etaient delaisses dans les rues. Beaux ou laids, propres on 
non, ils trouvaient chez lui 1'hospitalite ; mais il exigeait de cha- 
cun d'eux certain exercice ; et quand, au terme prescrit, il etait 
convaincu que Peleve n'avait pas profite de Peducalion qu'on lui 
donnait, Fauteur de Rhadamiste le reprenait sous son manteau, 
1'allait poser sur le pave ou il 1'avait ramasse, et, detournant 
les yeux en gemissant, il 1'abandonnait a son mauvais sort. 

Regnard, dans son Voyage enLaponie, parle d'un chien qui 
faisait dans ce pays 1'office de nos berceuses d'enfant. Nous 
entrames, dit-il, dans une cabaneou nous trouvames une femme 
qui donnait a teter a un petit enfant . Un arbre creuse et plcin 
de mousse fine etait suspendu au plancher, et servait de ber- 
ceau. Quand la mere eut place son enfant, le chien de ces 
bonnes gens vint mettre ses deux pattes de devant sur le ber- 
ceau, et lui donna du mouvement ainsi qu'aurait pu faire une 
personne. 

# 

LE CHIEN DE NINON DE LENCLOS 

/ 

L'aimable et spirituelle Ninon de Lenclos avait pour rnedecin 
un petit chien svelte, mignon, a 1'oeil noir, au poil fauve, 
qu'elle appelait Raton. Quand Ninon allait diner en ville, Raton 
1'accompagnait. Elle le pla^ait dans une corbeille, tout pres de 
son assiette. Raton laissait passer sans mot dire le potage, la 
piece de boeuf, le roti ; mais des que sa maitresse faisait sem- 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 501 

blant de toucher aux ragouts, il grommelait, la regardait fixe- 
ment, et les lui interdisait. Quelques entremets n'eveillaient 
pas toute sa severite ; mais il y en avait qu'il proscrivaient 
absolumerit , surtout quand une odeur d'epices annongait 
quelque danger. Le docteur jappant voyait de son corbillon 
passer et se succeder tons les services sans rien prendre 
pour lui, sans convoiter un os de poulet : ce n'etait point un 
medecin prechant la temperance et gourmet a table; quelques 
macarons suffisaient a son appetit. 

II permettait le fruit a discretion; mais, servait-on le cafe, 
la disapprobation etait formelle : ses yeux devenaient demi-ar- 
dents de colere. Decoiffait-on 1'anisetle, Raton aussitot de se 
serrer contre sa maitresse, comme dans 1'instant duplus grand 
peril, d'emporter entre ses dents le petit verre et de le cacher 
soigneusement dans le corbillon. Ninon feignait-elle de vouloir 
prendre du nectar prohibe, notre petit Sangrado se mettait a 
gronder ; Ninon insistait-elle, c'etait bieri autre chose ; il se 
demenait comme un lulin, et jamais Purgon, sur notre scene 
comique, ne parut plus emporte. Chacun se pamait de rire en 
voyant la grande fureur hippocratique logee dans un corps si 
mince. 

Docteur, disait Ninon, vous me permettrez bien au moins de 
boire un verre d'eau ? 

A ces mots, le gentil animal se radoucissait, il remuait la 
queue, sans plus de colere. En signe de reconciliation, Raton 
acceptait et grugeait une gimblette ; puis il faisait mille tours 
et sautait d'aise et d'allegresse d'avoir vu passer encore un 
repas conforme a 1'ordonnance et qui ne devait pas nuire aux 
jours precieux de son inseparable amie. 



302 HlSTOiRE DES RACES DE CliiENS. 



UN CHIEN DE LOUIS XIII 



Louis XIII, encore enfant, mais deja roi de France, avait uri 
chien qu'il aimait beaucoup et dont il s'occupait la plus grande 
partiede la journee. Get animal lui faisait perdre un temps pre- 
cieux qu'il devait donner a son instruction. Le precepteur du 
prince, David Rivault, ennuye de voir cette bete venir sans 
cesse troubler les legons, et surtout incommode de 1'habitude 
qu'elle avait prise de sauter sur tout le monde, la repoussa un 
jour du pied pour la chasser. Le petit prince etait un enfant 
gate ; il se mit dans une colere violente et osa frapper son pre- 
cepteur. Celui-ci, fache a son tour et connaissant par Pexpe- 
rience que Ton ne fait jamais rien d'un enfant qui sait trop qu'il 
est son propre maitre, se retira de la cour et ne voulut plus 
donner de lemons a un prince qui n'en connaissait pas le prix. 
Le roi sentit pourtant qu'il avait tort. II se reconcilia avec son 
precepteur et lui promit un eveche, dont la mort empecha ce 
dernier de jouir. II eut ete trop honteux qu'un chien Femportat 
dans son coeur sur un homme, et principalement sur son pre- 
cepteur. Quant au chien, on eut dit que la lec.on lui avait pro- 
lite et jamais il ne vint plus interrompre les legoris de David 
Rivault. 

LE CHIEN DU REGENT 

Le due d'Orleans, regent du royaume, possedait un chien 
danois d'une espece rare. Ce sage animal, comme s'il eut ap- 
prehende de detourner son mailre des soins importants qui 
Foccupaient, ne le voyait qu'une fois le jour. 11 se rendait tous 
les matins a la porte de son cabinet, y grattait modestement 
avec la patte, sans aboyer ni se faire entendre autremurit, et 






ANECDOTES SUR LES CHIENS. 305 

apres avoir rec,u quelques caresses du prince, il traversait, en 
s'en retournant, (Tun air fier et la tete haute, les salles remplies 
de courtisans, comme s'il eiit senti le prix des faveurs dont il 
etait comble. Si, au contraire, on ne lui ouvrait point, il se 
retirail egalement, mais la tete basse, confus et chagrin de 
n'avoir pu obtenir audience. 

LES CHIENS SAUVEURS 

Des milliers de personnes ont ete sauvees du trepas par leurs 
chiens. En 1616, le pont Saint-Michel s'ecroula. Un enfant, en- 
seveli sous les ruines, fut heureusement a couvert sous deux 
poutres qui s'etaient croisees, et ne rec,ut aucune blessure. 
Un chien qui s' etait trouve a cote de lui au moment du danger, 
en fut preserve comme lui. Ce chien, serre entre les ruines qui 
rempechaierit de sortir, aboya de toute sa force, et attira par 
ses cris quelques personnes qui le degagerent. Ayant ainsi 
recouvre saliberte, ils'en rejouit d'abord; mais nevoyant point 
son petit compagnon de malheur, il entra sous les debris qui le 
cachaient, recommence a japper, et parvint enfm a faire de- 
couvrir F enfant. 

Dans le mois de thermidor an XII, le chien d'un M. Druliri, 
de Pont-Sainte-Maxence,retira du milieu de TOise un enfant qui 
se noyait. Dans la ineme annee, un batiment autrichien perit 
dans le canal de Constantinople, et le capitaine fut sauve par 
son chien, qui le saisit par Fhabit, le soutint sur Peau et Taida, 
en nageant, a gagner le rivage. 

Deux voituriers de Burgenbach, presMontmedy, etant tombes 
sans connaissance au milieu des neiges, le 18 fevrierl807, le 
chien qui les accompagriait courut aussitot vers le village, 
aboyant d'une maniere lamentable apres tous ceux qu'il ren- 
contrait sur la route, allant, veriant d'uri air inquiet, montrani 



304 111ST01RE DES RACES DE CH1ENS. 

le chemin qu'il fallait prendre ou le prenant lui-m&me, tirant 
les uns par leurs vetements, se couchant aux pieds des autres. 
II reussit enfm, par ses mouvements extraordinaires et ses cris 
continuels, a fixer Tattention de plusieurs personnes, les- 
quelles, guidees par cet excellent animal, le suivirent, et arri- 
verent a temps pour rappeler a la vie deux individus qui, sans 
de prompts secours, allaient infailliblement perir. 

Pendant Pun des frequents incendies de Pera, a Constanti- 
nople, la maison d'un interprete grec brulait. 11 avail, a 1'aide 
de plusieurs janissaires, sauve presque tous ses effets. Un de 
ses enfanls au berceau etait reste oublie. On ne pouvait plus 
penetrer ; tout etait en feu. Le malheureux pere, au desespoir, 
croyait son enfant devenu la proie des flammes. Tout a coup un 
tres-gros chien qui lui appartenait parut a la porte et s'enfuit 
de la maison, 1'enfant a sa gueule ; il le tenait par ses langes. 
Le Mercure de 1781 rapporte 1'histoire d'une bergere des 
environs de Fontenay-le-Comte qui allait etre devoree par une 
louve, et qui dut la vie au courage de sa chienne, nominee 
Bichonne. 

Le celebre comedien anglais Dryden, attaque par cinq bri- 
gands dans un bois, echappa au danger par le courage d'un gros 
ievrier nomme Dragon^ qu'il emmenait toujours avec lui. Cet 
animal occupa tellement les voleurs, que son maitre cut le 
temps de s'evader. Dryden revint au secours de son chien, avec 
quatre bucherons qu'il avait rencontres ; mais la bataille etait 
finie. Deux des bandits etaient etendus morts ; le troisieme etait 
blesse et hors de combat, quant aux deux autres ils avaient pris 
la fuite. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 305 



LE CHIEN DE SAINT-GERMAIN 

Un chasseur du 9 e regiment, caserne a Saint-Germain-en-Laye, 
possedaitun chien caniche qu'il aimait beaucoup. Ce soldatayant 
eu une querelle avec un de ses camarades, se battit en duel et 
fut tue. On Penterra dans la foret. Des ce moment, le chieri ne 
quitta point la sepulture de son maitre et demeura plusieurs 
jours sans vouloir prendre de nourriture. Chaque fois qu'il 
apercevait quelqu'un, il faisait retentir la foret de ses hurle- 
ments lugubres. La populace de Saint-Germain repandit le bruit 
que cet animal etait devenu enrage, et deja elle se transportait 
pour le tuer, lorsque la municipality, mieux instruite et vou- 
lant rendre une espece d'hommage a la touchante amitie de ce 
chien, prit un arrete qui le mit sous sa sauvegarde et defendit a 
qui que ce fut de lui faire aucun mal. Un restaurateur de Saint- 
Germain se chargea de faire porter a manger a ce bon animal. 
D'abord on lui jeta la nourriture de loin ; car depuis le fatal 
combat de son maitre, ce chien semblait avoir pris 1'espece 
humaine en aversion et ne se laissait approcher par personne. 
Peu a peu cependant, il se laissa toucher par les demonstrations 
affectueuses de 1'homme sensible qui prenait soin de lui; et au 
bout de quelque temps, ilconsentitenfin ale suivre danssamai- 
son, ou il lui resla fidelement attache. Voici un fait plus recent : 

Au mois de mars 1834, le sieur Prudent, habitant de Paris, 
disparut de son domicile, et son cadavre, trouve pres de la 
Villette, fut porte a la Morgue. Son chien, qui ne 1'avait pas 
quitte, se coucha pres du vitrage, et lorsque le Tils du sieur 
Prudent se rendit a la Morgue pour reconnaitre son pere, le 
chien le combla de caresses. On ne put determiner cet animal 
a s'eloigner du corps de son maitre qu'en lui donnant son mou- 
choir, avec 1'ordre de le porter au logis. 

20 



306 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 



LE CHIEN ET LE LION 

Le directeur de la Compagnie des Indes avait envoye en France 
un lion du Senegal pris tres-jeune et eleve dans le pays avec un 
chien braque du meme age. Ces deux animaux, d'une espece si 
differente et d'un caractere si oppose, s'elaient lies d'une affec- 
tion mutuelle. Quand on transfera la menagerie de Versailles 
a Paris, on mit le lion dans une cage qui servait a changer les 
animaux de loge. Quant au chien, attache a un des barreaux, 
il le suivit dans la meme voiture et vint partager sa nouvelle 
demeure. ( n a pu voir au Jardin des Plantes le roi des animaux 
prodiguer a son chien les plus tendres caresses. Celui-ci les re- 
eevait et les rendait sans crainte comme sans defiance : sa gaiete 
naturelle, son air franc et ouvert temperaient Thumeur grave et 
serieuse de 1'animal terrible. Souvent il se jetait sur sa criniere 
et lui mordait, en jouant, les oreilles; le lion se pretait a ses 
jeux et baissait la tete. Souvent, a son tour, il 1'invitait lui-meme 
a jouer, en se mettant sur le dos et le serrant entre ses pattes. 
La foule qui 1'entourait, les objets nouveaux qui passaient sans 
cesse devant ses yeux, rien ne pouvait le distraire de la societe 
de son chien. Cherchait-il le repos : c'etait a ses cotes qu'il ai- 
mait a dormir; a son reveil, c'etait encore lui qu'il voulait 
revoir. Les repas senls suspendaient un moment cette intimite. 
Chaque animal s'ecartait alors pour recevoir sa portion, ert Tun 
n'aurait ose attenter a la propriete de 1'autre, pas meme la con- 
voiter des yeux. Pour se rapprocher, celui qui avait le plus tot 
acheve attendait que 1'autre eut fini ; et 1'on pense bien que le lion 
etait tou jours leplus expeditif. Unjour 1'etourderie de rhommc 
qui les servait fit que la portion de viande alia tomber sur le nez 
du chien et le pain sous la gueule du lion. Celui-ci, au meme 
instant, se tourna vers son compagnon qui, montrant les dents, 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 307 

lui defendit d'approcher et avala sous ses yeux un diner tel qu'il 
n'en avait jamais fait de sa vie. Cette hardiesse de la part du 
chien n'a rien qui etonne, quand on considere que Famitie de 
ces deux animaux s'etait fortifiee de 1'inegalite meme de leurs 
forces, et que le plus faible avait acquis en puissance morale 
tout ceque Fautre avait perdu enforces physiques, pour n'etre 
que son egal. 

II y avait dans Fattachement mutuel de ces animaux une 
nuance tres-remarquable qui explique les caprices, les humeurs 
de 1'un et Finalterable bonte de 1'autre. Independant sur la terre, 
sauvage et fier par instinct, maintenant solitaire et captif, le 
lion s'etait associe un ami. II aimait Fami pour Fami meme, et 
Faimait uniquement. Egalement sensible, le chien aimait aussi ; 
mais avant de se donner au lion, la nature 1'avait donne a 
Fhomme. Fidele a son instinct, c'etait a Fhomme qu'il reportait 
les caresses qu'il faisait au lion et jusqu'a celles qu'il en recevait . 
L'un n'avait qu'un ami qui faisait toute sa consolation ; Fautre, 
en se livrant a ses caresses, semblait encore en attendre de 
Fhomme. Avec quelle tendresse n'accourait-il pas a celui qui, 
ouvrant la porte de sa prison, le rendait pour un moment a a 
liberte ! Comme il s'empressait autour de lui ! comme la gaiete 
eclatait dans ses yeux! tandis que son pauvre ami, inquiet de 
son absence, poussait des rugissements plaintifs, s'agitait le 
long de ses barreaux, allait au fond de sa loge, s'arretait a Fen- 
droit par ou il etait sorti, revenait et retournait encore. Fallait-il 
rentrer? le chien revoyait avec joie son compagnon ; mais son 
dernier regard semblait dire au gardien qui s'eloignait : C'est 
pour te complaire ; je t'obeis. 

Le chien couchaitsur une banquette de la loge, le dos appuye 
contre un mur humide. II y contracla une gale dont on s'aperc.ut 
trop tard pour y porter remede. II mourut. Le lion, prive de 
son ami, Fappelait sans cesse par de sombres rugissements. 



518 HISTOIRE DES RACES DE ClilENS. 

Bientot il tornba dans une profonde tristesse ; tout le degoiitait : 
ses forces et savoix s'affaiblissaientpar degres. Dans la crainte 
qu'il ne succombal, on voulut donner le change a sa douleur, 
en lui presentant un autre chien. On en chercha un qui, par sa 
taille et sa couleur, ressemblat au premier. Quand on eul 
trouve ce chien, ilfutamene d'abord devant les barreaux de la 
loge. Le lion le fixe d'un ceil etincelant, la fureur eclate sur 
toute sa face ; il pousse un rugissement effroyable, etles paltes 
tendues, les griffes deployees, il est pret a s'elancer... A cetle 
passion subite et violente, on croit avoir trompe 1'instinct de 
ranimal, et que, dans sa fureur, il ne veut se jeter que sur celui 
qui retient son chien bien-aime. On n'hesite plus a le lui 
abandonner. A peine le chien est-il enlre dans la loge que le lion 
1'etrangle... Apres ce malheureux essai, il eut ete inutile dc 
soriger a de nouvelles teritatives ; en effet, ce n'etait pas un chieri 
qu'il regrettait, c'etait un ami. Le temps ne put ef facer ses re- 
grets, et la menagerie perdit bientot ce superbe animal. 

LE CHIEN OBEISSANT 

A Andrezy, pres Poissy, M. le comte de Boissier avait, en 
1774, un dogue tres-redoutable aux inconnus, mais fort sou- 
mis a son maitre, et ne Petant qu'a lui. Lorsqu'un ami venait 
passer quelques jours dans cette campagne, il y avait du danger 
pour lui a traverser la cour pendant la soiree ou dans la nuit. 

Si avant de lacher le chien, M. de Boissier le faisait veriir, 
lui montrait Tetranger et lui disait : Pluton, monsieur est de 
mes amis, respectez-le , des lors la surete de 1'individu etait 
parfaite. Mais sans cette petite harangue, il aurait ete dechire. 

Quand M. de Boissier faisait un voyage, il mettait vis-a-vis 
Pun de Pautre son principal agent et son chien, auquel il don- 
nait cette consigne : Pinion, monsieur me represente en 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 51 W 

mon absence, vous lui obeirez. Le chien obeissait au substitut 
comme au mailre. Mais le lendemain du retour le ci-devant 
delegue n'avait plus sur lui aucune autorite et aurait tente en 
vain de le commander ou de le retenir. 

LES CHIENS PROTECT EURS 

Le celebre Huet, 6veque d'Avranches, rapporle le trait sui- 
vant, qui prouve que le chien sait distinguer et secourir Top- 
prime : 

Dans un village situe entre Caen et Vire, sur la lisiere du 
canton qu'on appelle le Bocage, un paysan d'un mediant ca- 
ractere maltraitait souvent sa femme au point que les voisins 
etaient quelquefois obliges, par les cris de cette derniere, de 
venir mettre le hola dans le menage. Get homme ayant resolu 
de se defaire de sa femme, feignit de changer de sentiment a 
son egard : il se conduisit mieux que jamais avec elle, et dans 
les jours de loisir, il I'emmenait a la promenades et a des parties 
du plaisir. 

Un jour d'ete, la chaleur etant forte, le mari amena sa femme 
pour se reposer sur le bord d'une fontaine : pretextant d'etre 
fort altere, il se coucha de son long a plat ventre, se desaltera 
a longs traits, en vantant la fraicheur de 1'eau et proposa a sa 
femme d'en faire autant. A peine la vit-il elendue sur le bord 
de la fontaine, qu'il se jeta sur elle et lui plonga la t6te dans 
1'eau pour la noyer. La pauvre femme se defendait de son mieux 
pour sauversavie; mais elle aurait infailliblement succombe 
sans le secours de son chien, que le mari n'avait pas songe a 
renfermer a la maison. Ce courageux animal, voyant la violence 
que son maitre faisait a sa femme, se jeta sur lui, le prit a la 
gorge, lui fit lacher prise et sauva la vie de sa maitresse. 
On lit dans Pline qu'im jour Cosingis, femme de 



310 HISTOIRE DES RACES DE CHIKNS. 

roi de Bithynie, batifolait avec son mari, lorsque le chien du 
monarque, qui etait de race molosse, se jeta sur elle, croyant 
qu'elle attaquait serieusement le roi, et, en quelques coups 
de dents, il lui enleva Pepaule droite. 

LE CH IEN V INDICATIF 

Un habitant de Lyon etait venu a Paris voir un de ses amis, 
marchand de tableaux. A son depart, celui-ci, nomme Trem- 
blin , lui donna un superbe chien appele Cesar, dont il 
voulait se debarrasser depuis longtemps, sans pouvoir en venir 
a bout, parce que le chien quittait toujours ses nouveaux 
maitres pour revenir chez celui qui 1'avait eleve. Cette fois il se 
crut quitte d'une riouvelle visite, en 1'envoyant si loin. Effecti- 
vement Cesar ne revint plus chez lui. Certain jour, en traver- 
sant le pont Neuf, M. Tremblin se sentit mordre a la jambe, 
et reconnut son chien. II Tappela, mais Cesar s'eloigna en 
aboyant et ne reparut plus. A la meme epoque, le Lyonnais 
ecrivit a son ami que son chien avait saisi le premier moment 
ou on 1'avait laisse libre pour quitter sa maison. M. Tremblin, 
qui avait doute quelque temps que ce fut veritablement Ce'sar 
qui Peut mordu, fut alors persuade. Ce trait le charma tel- 
lement qu'il retourna plusieurs jours de suite sur le pont Neuf, 
esperarit retrouver son chien et se promettant bien de ne plus 
le donner. Mais quelle fut sa surprise quand il apprit que Cesar 
etait revenu chez son ami a Lyon, ou il vivait en toute liberte, 
sans songer a s'eloigner de la maison ! Cette anecdote paraitrait 
incroyable, si je ne Favais entenduraconter et attester par des 
personnes dignes de foi. Cependant il existe d'autres {raits 
semblables. J'ai ouicertifier par des personnes tres-\eridiques 
qu'un chien danois, appartenant a M. Lambert, libraire-impri- 
meur a Paris, et qu'il avail donne a un seigneur etranger, etait 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 311 

revenu a son premier maitre de Pextremite de PAllemagne. 
Les anciens nous ont conserve des traits de ce genre. Teren- 
tius Varron rapporte qu'Aufidius Pontianus, d'Amiternum, elait 
convenu, en achetant des troupeaux de brebis, au fond de 
POmbrie, que les chiens seraient compris dans la vente, et que 
les bergers ne quitteraient point les troupeaux qu'ils ne les 
eussent conduits aux bois de Metaponte. Les bergers s'en re- 
tournerent, eri consequence, chez eux, apres les avoir conduits 
au lieu convenu; mais peu de jours apres, les chiens, regrettant 
leurs premiers rnaitres, s'en allerent d'eux-memes les rejoindre 
en Ombrie. 

LA RANCUNE DES CHIENS 

Le Dictionnaire encydopedique rapporte qu'un chanoine et un 
chien eurent une grande querelle ensemble; le chien mordit 
le chanoine, qui s'etait arrete devant la porte de son maitre ; le 
chanoine battit cet animal a coups de canne. On separa Phomme 
d'Eglise et Panimal, mais le chien ne sut se mieux venger 
qu'en contre-faisant a Peglise la voix du chanoine, qui etait aigre 
etfort desagreable. Les jours de fetes et les dimanches, le chien 
ne manquait jamais d'aller a Peglise avec son maitre, et aussitot 
que son ennemi chantait, il hurlait de toute sa force, a peu pres 
sur le meme ton, et cessait de le faire des que le chanoine ne 
chantait plus. Celui-ci s'en plaignit au maitre du chien, quilui 
promit de Penfermer quand il irait a la messe ou a vepres. II 
lint parole, et en entrant a Peglise, il dit au chanoine: Vous 
ne vous plaindrez pas de mon chien aujourd'hui, car je Pai 
enferme. Mais Panimal cherchait les moyens de s'echapper; 
il sauta par une fenetre qu'il trouva ouverte et courut se meltre 
sous un bane dans Peglise, sans que Pon s'en fut aperc,u. Tant 
que le chanoine ne chanta point, le chien ne dit mot; mais des 



512 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

qu'il eut enlonne un psaume, le chien hurla de toute sa force. 
Le chanoine fit assignor le mailre, pretendant qu'il avail pris 
part aux insolences de son caniche, et conclut aux reparations. 
L'on en rit a 1'audience, et les parties furent renvoyees hors 
de cour. Ce proces risible eut lieu a Amiens. 

On raconte qu'un veterinaire ayant fait 1'amputation d'une 
patte a Matapan, chien caniche appartenant a un chef d'escadron 
de la gendarmerie, cet animal qui, avant son accident, avail 
coutume de faire accueil au docleur, un ami de son mailre, ne 
se laissa jamais approcher par lui depuis 1'operalion doulou- 
reuse qu'il lui avail fait endurer. 

J'ai vu chez un directeur des posies, a Fonlainebleau, un chien 
appele Zozo, qui avail une aversion determinee pour un con- 
ducleur de diligence, au poinl qu'il ne pouvait le voir sans 
chercher a lui mordre les jambes : on presume qu'il en avail 
rec,u quelque mauvais traitement. Le directeur fil un voyage, 
et ce ful 1'homme en queslion qui conduisit la voilure. Zozo 
eiant tombe sous les pieds ducheval regut uncoup qui le meur- 
Iril. Le conducleur le ramassa aussildl, el malgre le mauvais 
accueil qu'il en recevail journellemenl, il en pril un soin 
exlreme. Depuis ce moment Zozo, oublianl toule rancune, le- 
moigna aulanl d'amilie a eel homme qu'il lui avail montre 
d'aversion auparavant. 

Ce meme chien s'avisa un jour de poursuivre un lievre dans 
la foret de Fontainebleau ; un garde-chasse, sans pilie, lachaun 
coup de fusil charge a petit plomb sur noire petit braconnier 
a quatre patles. Zozo, blesse, revinl tout penaud a la maison, 
saignant el boilanl. II fut Ires-malade pendanl huil jours; mais 
il fmil par guerir. Depuis ce temps-la, il ne rencontrait jamais 
un garde-chasse, sans aboyer apres lui avec colere ; il les re- 
connaissail a leur uniforme, el ne s'y Irompail jamais. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 315 

LE CHIEN QUI JEUNE 

Un de mes camarades, ami des chiens, m'a assure en avoir 
connu un qui jeunait tous les dimanches jusqu'a qualre heures 
du soir, sans qu'on put lui faire manger la moindre chose. On 
trouva, apres y avoir fait attention, la raison de cette sobriete 
singuliere. line personne qui ne manquait jamais ce jour-la de 
venir vers les quatre heures a la maison, lui apportait des 
amandes lisses dorit il etait tres-friand, et lui en donnait tant 
qu'il en pouvait manger. II nevoulait pas, sans doute, gater ce 
bon repas par tout autre mets moins a son gout. 

t 

LE CHIEN DU LAYON 

II est arrive, dans le voisinage de Chalonne, departement de 
Maine-et-Loire, un evenement dont lerecit fournit une nouvelle 
preuve de Pattachement des chiens pour leur maitre, de leur 
courage et de leur intelligence dans un moment de danger. 

Un marchand nomme Lambert, age de soixante ans, venait 
d'un bourg appele Gonnord , a 5 ou 4 lieues de Chalonne, 
conduisant devant lui deux chevaux charges. II montait 
le troisieme, et etait accompagne de son chieri, qui gardait 
ordinairement ses chevaux et ses marchandises pendant qu'il 
vaquait a ses affaires. 

Entre Chaudefond et Chalonne, vers un endroit nomme la 
Pierre-Saint-Nozille, est un sentier resserre d'un cote par une 
colline, et de 1'autre par le Layon. Cette riviere etait debordee 
lorsque le marchand s'y presenta. Les deux chevaux charges 
passerent sans accident ; le troisieme fit un faux pas et entraina 
le cavalier dans sa chute. Aussitflt le chien se jeta a la nage, 
saisit son maitre par une ceinture de laine nouee autour de son 



314 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

gilet, Pattira vers la terre et il Paurait infailliblement sauve, 
si P6toffe eut pu resister a ses efforts. Par malheur elle se 
rompit lorsqu'il atteignait le rivage. Tin miserable lambeau fut 
tout ce qui lui resta entre les dents. II le deposa promptement 
sur le sable, et courut se rejeter a Peau. II etait trop tard : 
Lambert avait disparu au moment meme oia la ceinture s'etait 
brisee. 

Tout entier au danger dans lequel il voyait son maitre, et 
menace de la perte la plus sensible, le fidele animal n'avait pas 
perdu la pensee de ses devoirs ; il songa que les deux premiers 
chevaux poursuivaient leur chemin sans defenseur et sans 
guide ; il se souvint qu'etant confies a sa garde, il en etait en 
quejque sorte responsable. II vola done a leur rencontre si 
precipitamment et les arreta d'une maniere si brusque, que 
1'un d'eux, effraye, broncha, tomba sous le faix, et resta sur 
la place en proie a des convulsions. Get accident devint pour le 
pauvre chien un surcroit de rnalheur ; rien ne peut exprimer 
son angoisse. II avait seulement voulu retenir les chevaux, 
pour se livrer sans distraction et sans reserve a la recherche 
de son maitre. Sa presence etait devenue necessaire pres de 
Panimal abattu ; il voudrait le remettre sur pied ; il Pexcite, 
il aboie, le quitte un moment, revient a la charge, s'agite dans 
la plus peniBle irresolution ; il voudrait etrepartout. Incapable 
de prendre un parti, il gemit, il hurle, il court cent fois en un 
moment de ses chevaux a la riviere et de la riviere a ses che- 
vaux. Jamais on ne vit un embarras plus touchant, une solli- 
citude plus active. 

Un jeune homme allant vers Chaudefond fut temoin de ce 
fait. II voulut relever le cheval qui succombait sous la charge. 
Le chien, accoutume a ne laisser approcher que des personnes 
de sa connaissance, le contraignit a s'eloigner. Arrive a Chau- 
defond, oil Lambert s'arretait quelquefois, le voyageur raconta 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 315 

ce qu'il a vu. On comprit ce qui s'etait passe et on se transporta 
sur le lieu de 1'accident. 

Lorsque le chien reconnut les amis de son maitre, il se h&ta 
de les guider vers le rivage ou avail peri M. Lambert ; il leur 
montra le lambeau de la ceinture, et se mit a hurler de la 
maniere la plus expressive, ce qui servit d'indication pour la 
recherche de ce malheureux dont la destinee ne fut plus revo- 
quee en doute. 

On releva le cheval et on le conduisit, ainsi que Fautre, vers 
Chaudefond. Le chien les suivit tristement, non sans tourner 
plus d'une fois ses regards vers le rivage fatal. II fit plusieurs 
voyages pendant la nuit et le lendemain matin, jusqu'au moment 
ou les fils de Lambert etant arrives, emmenerent avec eux ce 
pauvre animal. Les Lambert continuent le commerce de leur 
pere. Chaque fois qu'ils se rendent a Chalonne, leur chien les 
accompagne, et Ton assure qu'il ne manque jamais de s'arreter 
et de hurler a Tendroit ou il a perdu son maitre. 

LE CHIEN DE DECROTTEUR 

Sous la restauration vivait a la porte d'un hotel de Paris un 
petit decrotteur ayant un grand barbet noir dont le talent par- 
ticulier etait de lui procurer de 1'ouvrage. Ce barbet trempait 
dans le ruisseau ses grosses pattes velues et venait les poser 
sur les souliers du premier passant. Le decrotteur, empresse 
de reparer le dommage, presentait la sellette : Monsieur, 
decrottez la ! Tant qu'il etait occupe, le chien s'asseyait pai- 
siblement a cote de lui. II aurait ete inutile alors d'aller crotter 
un autre passant ; mais des que la sellette etait libre, ce petit 
jeu recomrnen^ait. 

L'esprit du chien et la gentillesse de son jeune maitre, qui 
so rendait serviable aux domestiques, donnerent a 1'un et a 



316 HISTOIRE DES RAGES DE CHIENS. 

1'autre, dans la cour de I'hotel et dans la cuisine, ime celebrite 
qui, de bouche en bouche, monta jusqu'au salon. Un Anglais 
illustre s'y trouvait. II demanda a voir le maitre et le chien. 
On les fit monter et le fils d' Albion se passionnant pour 1'ani- 
mal, voulut 1'acheter. II en offre dix louis, quinze louis. Les 
quinze louis tentent 1'enfant, ebloui d'ailleurs par tant de 
grands personnages. Le chien fut vendu, livre, enchaine, mis 
lelendemaindans une chaise de poste, embarque a Calais, d'ou 
il fut mene a Londres. Son maitre le pleurait avec une tendresse 
m6lee de quelques remords. 

Joie inesperee! le quinzieme jour le chien reparutala porte 
de I'hotel, plus crotte que jamais et crottant encore rnieux les 
passants. 

Oblige de descendre plusieurs fois pendant la route, il avail 
sans doute observe qu'on s'eloignait de Paris dans une voiture, 
en suivant une certaine direction ; qu'on s'embarquait ensuite 
sur un paquebot, et qu'une troisieme voiture menait de Douvres 
a Londres. La plupart de ces voitures etaient des carrosses de 
renvoi.Le chien, retourne de chez son acquereur au bureau du 
depart, avait suivi unvehicule, peut-etre le meme, qui prenait 
en effet, et en sens oppose, la route par laquelle il etait 
venu. Parvenu a Douvres, il avait attendu le meme paquebot 
sur lequel il avait deja passe, et, debarque a Calais, il se mettait 
a la suite de la meme voiture qui 1'avait amene la. Toutes ses 
peregrinations precedentes lui avaient fait deviner qu'apres 
avoir bien marche pour aller quelque part, il fallait retourner 
sur ses pas pour revenir au gite, et son gite etait a cote de son 
ieune maitre. 



ANECDOTES SUR LES CH1ENS. 517 



LE CHIEN DU SOLDAT 

Un militaire revenant d'Espagne, charge de butin, se trouvait 
en route dans les environs de Toulouse. 11 etait si content de 
posseder tant de tresors qu'il faisait part de sa joie a tout 
le monde dans 1'auberge ou il s'etait arrete. L'hotesse le fit 
appeler pour Pavertir de son imprudence. Je ne saurais re- 
pondre,dit-elle, des personnes qui sont chez moi ; elles peuvent 
etre honnetes, il peut aussi se trouver des brigands par mi elles. 
Bah ! repliqua le militaire, avec mon chien je ne crains rien ; 
si Ton vient nous attaquer, lui et moi, nous nous tirerons bien 
d'affaire. 

II partit le lendemain matin. A un quart de lieue de la ville, 
trois homines Farretent; il fut poignarde avant d'avoir pu se 
mettre en defense. Quand son chien le vit baigne dans son 
sang, il s'acharna centre 1'assassin, le terrassa et Petrangla. Les 
deux complices du bandit, effrayes, monterent sur un arbre, 
pensant que le chien leurlaisseraitbientot le passage libre ; ils 
se trompaient. Lejour paraissait lorsquedes gendarmes pas- 
serent ; ils entendirent crier au secours et trouverent un chien 
qui aboyait avec fureur centre deux hommes perches sur un 
arbre qui pretendaient que ce chien etait enrage. Les gendarmes 
ordonnerent a ces hommes de descendre et les virent alors 
couverts de traces de sang. Ces miserables pretendirent que le 
sang provenait des blessures que le chien leur avait faites. Get 
animal voulait toujours les attaquer ; sur cet indice et quelques 
autres soupgons, on les arreta. 

A vingt pas de 1'arbre, on decouvrit deux corps morts. Le 
chien fidele courut a son maitre, le caressa et se mit ensuite a 
aboyer avec plus de violence qu'il n'avait encore fait. Les gen- 
darmes examinerent le cadavre du militaire : il avait ele blesse 



318 HIST01RE DES RAGES DE CHIEFS, 

dans le coeur d'un coup de poignard qu'on trouva pres du 
corps. L'autre cadavre portait des marques des attaques du 
chien. On amena les coupables et le chien a Toulouse : lui seul 
etait temoin a charge; mais cette preuve suffisait. Le chien etait 
tres-doux : il se laissait caresser par tout le monde, et n'en- 
trait en fureur que lorsqu'on le mettait en presence des assas- 
sins de son maitre. Sur cette preuve souvent reiteree, les deux 
scelerats furent condamnes a mort et avouerent leur crime au 
pied de Pechafaud. 

LE CHIEN DE SOLBACH 

II y a quelques annees deux enfants de trois et quaire ans, 
de la commune de Solbach, aux environs de Strasbourg, s'e- 
taient perdus, le matin, dans les montagnes. Leurs parents les 
chercherent tout le jour sans les trouver. La nuit etant surve- 
nue, et leur inquietude redoublant, tout le rnonde vint a leur 
secours ; on sonna le tocsin dans les trois communes de Lab- 
bach, de Widerspach et de Waldersbach, et tous les habitants, 
munis de pistolets, de fusils, de lanternes, parcoururent le 
pays. Les chiens des trois villages etaient a la tete des paysans, 
et 1'on comptait beaucoup sur Finstinct de ces animaux. C'etait 
un coup d'oeil singulier de voir tous ces feux errants au milieu 
de la nuit la plus obscure. On cherchait en vain depuis quelque 
temps, lorsque tout a coup un des chiens qui servaient de vol- 
tigeurs dans cette expedition, accourut en aboyant avec joie. 
En effet, il avait suivi la piste, et Ton trouva les deux enfants 
endormis dans la neige. Des coups de fusil et de pistolet annon- 
cerent aussitot 1'heureuse decouverte, et on rapporta entriom- 
phe ces pauvres enfants au village. La petite fille avait encore 
les mains chaudes, le garc,on etait roide de froid ; cependant 
tous deux vivaient; mais ils auraient peri iridubitablemerit, 



AiNEGDOTES SUR LES CHIENS. 319 

s'ils eussent demeure la toute la nuit. 11 fallait voir la joie du 
bon chien qui les avait decouverts : tout le long du chemin, il 
sautait autour d'eux, il les lechait, il courait en avant, puis il 
revenait bien vite , paraissant tout fier de les avoir retrouves. 
II semblait dire a ceux qui composaient le cortege : G'est a 
moi qu'appartient la gloire de leur retour ; c'est moi qui leur 
ai sauve la vie ! 

LE CHIEN A LA CULOTTE 

M. Dumont, negotiant, rue Saint-Denis, se promenant sur le 
boulevard Saint-Antoine, avec un ami, paria que son chien lui 
rapporterait un ecu de cinq francs qu'il cacherait dans lapous- 
siere. Le pari fut accepte. L'on cacha Pecu, auquel on eut soiri 
de faire une marque particuliere. Lorsque les promeneurs furent 
a quelque distance, le maitre dit a son chien de chercher, qu'il 
avait perdu quelque chose. Caniche retourna sur ses pas, et 
les deux amis continuerent leur chemin vers la rue Saint-Denis. 
Sur ces entrefaites, un marchand forain qui revenait de ia fete 
de Vincennes, dans une carriole, aperc,ut 1'ecu que les pieds du 
cheval avaient mis a decouvert ; il descendit, le ramassa, remonta 
dans sa voiture et s'en alia a son auberge, rue du Pont-aux- 
Choux. Caniche etait arrive au moment ou le marchand ramassait 
Fecu, il 1'avait flaire et avait voulu le lui arracher des mains* 
L'animal suivit la carriole, entra dans la maison et ne quitta plus 
le marchand. II sautait continuellement autour de lui, seritant 
dans le gousset de cet homme Fecu de cinq francs qu'on lui 
avait dit de rapporter. Le marchand crut que c'etait un chieri 
perdu ou abandonne, qui cherchait un maitre. II prit ses de- 
monstrations pour des caresses^ et comme le chien etait fort 
beau, il resolut de le garder. II lui fit faire un bon souper et 
Fernmena coucher dans sa chambre. A peine cet homme eut-il 



320 , H1STOIRE DES RACES DE CHIENS. 

6te sa culolte, que Caniche s'en empara ; Ton crut qu'il voulait 
jouer, on la lui retira. Le chien se mit a aboyer a la porte : le 
marchand, soupQonnant quelque besoin, la lui ouvrit; aussitot 
Caniche prit la culotte a sa gueule et s'enfuit. Le marchand, en 
bonnet de nuit et en calegon, le poursuivit avec une inquietude 
mortelle, car il y avait dans son gousset une bourse renfermant 
plusieurs napoleons d'or de 40 francs. Caniche courut ventrea 
terre jusque chez son maitre, ou le marchand forain arriva 
tout essouffle et fort en colere, en traitant le chien de voleur, 

Monsieur, lui dit le maitre, Caniche est tres-fidele ; s'il 
vous a derobe votre culotte, c'est qu'il y a dedans de 1'argent 
qui ne vous appartient pas. Le marchand se mit en colere. 
Ne vous emportez pas, reprit en riant le maitre de Caniche ; 
votre bourse renferme sans doute un ecu de cinq francs marque 
de telle maniere, que vous aurez ramasse sur le boulevard 
Saint-Antoine, et que j'avais jete la, avec la certitude que mon 
chien me le rapporterait ; voila ce qui est cause du larcin qu'il 
vous a fait. L'etonnement succeda a la colere ; le marchand 
remit la piece d'argent, et ne put s'empecher de caresser celui 
qui lui avait cause une si grande inquietude et 1'avait tarit fait 
courir. 

Le pere Schot raconte que, du temps de 1'empereur Justinien, 
il y avait a Constantinople un charlatan qui disait aux personnes 
reunies autour de lui, qu'elles pouvaient Jeter par terre les 
anneaux de leurs doigts ; que son chien rapporterait exactement 
a chacune le sien : ce que Panimal executait effectivement saris 
se tromper. 

LES CHIENS INTELLIGENTS 

Le dirnanchc 30 septembre 1810, Jacques Barbier, cultiva- 
teur a la Grange-aux-Bois, pros Sainte-Menehould, partit de 



ANECDOTES SUR LES C11IENS. 321 

grand matin avec ses deux chiens pour aller ramasser de la 
faine (fruit du hetre). Arrive dans la foret, il apergut un arbre 
eleve dont on pouvait a peine embrasser le tronc. II monta, et 
parvenu a une hauteur considerable, un de ses pieds s'engagea 
entre deux branches fourchues, ou il resta suspendu, les pieds 
en 1'air et la tete en bas, a environ 40 pieds de hauteur. 

Ses chiens, qui ne le voyaient point descendre et qui 1'en- 
tendaient crier, avaient sans doute compris 1'embarras du 
malheureux, car on s'aperc.ut a des marques certaines qu'ils 
avaient gratte au pied de 1'arbre comme pour essayer de le 
deraciner. L'un resta en faction pour garder son maitre, tandis 
que 1'autre retournait a la maison , vers dix a onze heures du 
matin, en aboyant, sautant et manifestant des inquietudes 
extraordinaires. Le mari avait promis d'etre de retourpour la 
messe. Sa femme et ses enfants, ne le voyant pas revenir et 
remarquant les cris singuliers et 1'agitation extraordinaire du 
chien, resolurent d'aller a sa recherche. Le fidele animal marcha 
aussitot en avant, sedirigeant vers lebois, et jappant avec force 
toutes les fois qu'on lui demandait : OU est ton maitre? Sit6t 
k qu'on fut arrive dans le bois, et que 1'autre chien entendit 
qu'on venait au secours, il se joignit a son compagnon, et tous 
deux conduisirent les personnes au pied de 1'arbre ou 1'homme 
etait suspendu. Par malheur, lorsque les secours arriverent, 
cet infortune etait mort. 

LE CHIEN DE CHARENTON 

Un chien qui avait coutume d'aller regulierement tous les 
dimanches aCharenton, pres Paris, avec son maitre, futun jour 
laisse au logis, ce qui ne lui plut nullement. II imagina que 
ce n'etait que pour cette fois qu'on lui jouait ce tour et il prit 
patience. Comme, le dimanche suivant, on le renferma de nou- 

21 



522 H1ST01RE DES RACES DE CHIENS. 

veau, il comprit bien que c'etait un parti pris el qu'on ne vou- 
lait point cle sa compagnie ; il prit en consequence ses pre- 
cautions pour qu'on rie 1'attrapat point une troisieme fois. f iQue 
fit-il alors? II partit de Paris des le samedi soir, et alia attendre 
son mailre a Charenton, qui 1'y trouva a son arrivee, et apprit 
qu'effectivement il y etait des la veille. Un homme pourrait-il 
raisonner plus juste? 



LE CHIEN DU COLLEGE DE LA FLECHE 

Differents rnanufacturiers se servent de chiens pour tourner 
leurs roues : egalement on placail autrefois des chiens dans 
les roues qui faisaient tourner les broches des cuisines. Voici un 
fait arrive au college de la Flechc, et rapporte par Hart-Soeker. 

Le cuisinier ayant un jour garni ses broches pour faire cuire 
le souper, ne trouva point dans la cuisine le chien qui devait 
tourner ce jour-la. II le chercha et il 1'appela inutilement de 
tous cotes; tandis qu'un de ses camarades, qui n'etait point 
de service, se tenait etendu nonchalamment devant le feu. Au 
defaut du premier, le maitre voulut faire tourner celui qui se 
trouvait sous sa main ; mais il en fut tres-mal accueilli. Apres 
quelques grognements, le chien le mordit et prit la fuite. 
L'homme resta etonne de ce mauvais traitement dela part d'un 
animal fort doux et qui Faimait beaucoup : la plaie elait pro- 
fonde, saignante et necessitait qu'on y mit un appareil. Tandis 
que cet homme etait occupe de ce soin, il entendit des aboie- 
ments reiteres; c^etait le chien qui venait de s'enfuir et qui 
poursuivait a coups de dents celui qui devait travailler et 1'arne- 
nait a son poste. II etait alle le chercher dans le pare, et 1'ayant 
trouve, il le pourchassait devant lui, en le conduisant a la 
cuisine, ou il ne se fit pas prier pour monter dans la roue. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS 325 



LE CHIEN OE LA BESACE 

Le chien des capucins de Troyes, en Champagne, etait alle 
deux fois avec le pere provincial dans le eouvent de Chalons, 
celebrer la fete de saint Frangois, et il avail ete parfaiternent 
rec,u. L'anirnal reconnaissant des politesses de messieurs les 
capucins, parlait tous les ans de Troyes, la veille^de la Saint- 
Francois, et venait a Chalons pendant Toctavedu saint. Besace, 
tel etait le nom du chien, ne manqua jamais, pendant dix ans, 
de faire ce voyage. Les reverends peres de Chalons, flattes de 
1'amitie dc Besace pour leur eouvent, avaient fait un reglemeril 
en sa faveur. La veille de la Saint-Francois, le portier etait 
en faction pour 1'attendre. Des qu'il lapercevait, il sonnait la 
cloche. A ce signal, la communaute descendait dans le chapitre ; 
on lavait les quatre pattes du chien, et le gardicn le remettait 
entre les mains du frere cuisinier. Le chien etait a la double 
portion. A son deparl, le superieur ecrivait une lettre a la 
communaute de Troyes, et Besace la rapportait tidelement. 

LE CHIEN DE L'ABBE 

Les ariciens habitues du jardin du Luxembourg se rappellent 
M. 1'abbe Trent e -mille-hommes, nouvelliste intrepide, qui avail 
acquis ce nom par la fermete avec laquelle il decidait des drolls 
et des inlerels de tons les souverains de TEurope, moyennanl 
treute mille homines, d'une nalion ou d'une aulre, qui, a sa 
volonle, passaienlles rivieres, gravissaient les montagnes, pre- 
naient les villes et gagnaient les balailles. Disciple deTurenne, 
il n'etait pas pour les grandes armees ; trerile rnille homines 
suftisaieril a tout. L'ardeur guerriere de cet ubbe ne pouvait 
souffrir le casernernent. 11 arrivail au jardin de bonne heure, 



324 HISTOtRE DBS RACES DE CHIENS. 

dejeunait au cafe de la grande porte, dinait chez le concierge do 
la porte des carmes, buvait le soir une bouteille de biere el 
mangeait,conjointementavec son chien,sixechaudes a la porte 
d'Enfer, ne quittant la place que lorsque les suisses 1'avaient 
plusieurs fois pri6 de sortir. Les jours de pluie, il restait chez 
Tun des trois suisses, a lire, relire et commenter la gazette, 
adressant la parole a son chien lorsqu'il n'y avait pas d'autre 
compagnie. II mourut. Sultan, son fidele ami, chien-loup de 
moyenne taille, couvert d'un poil roussatre, refusa de prendre un 
autre maitre, quoique plusieurs amis de Fabbe lui eussent 
offert un asile. Depuis longtemps son domicile le plus habituel 
etait le jardin. II y resta, couchant sur les chaises quand il fai- 
sait beau, et dessous en cas de mauvais temps. 

La bonne bete conservait de 1'affection pour le groupe des 
nouvellistes, les suivait dans leurs lentes promenades, s'arretait 
avec eux durani leurs longues stations, regardait atlentivemerit 
les figures qu'ils trac,aient sur le sable, obtenait aisement des 
preneurs de cafe au lait quelques morceaux de pain, des buveurs 
de biere quelques echaudes qu'il saisissait en 1'air a merveille, 
et des pratiques du traiteur quelques aulres debris. 

II ne tenait cependant pas si fortement au Luxembourg qu'il 
ne flit tres-joyeux quand on 1'invitait a diner en ville, ce qui 
tlevint assez frequent lorsqu'on eut remarque combien il etait 
sensible a cette politesse. La formule etait : Sultan, veux-tu 
venir diner chez moi? Quelques-uns, encore plus civils, lui 
disaient : Veux-tu me faire 1'honneur de diner aujourd'hui 
chez moi? II acceptait avec caresses, s'il ri'etait pas engage. 
Au contraire, s'il avait deja promis, apres un petit signe de 
reconnaissance, il allait se ranger a cote de celui qui lui avait 
parle le premier. II 1'accompagnait pas a pas, bondissant en 
sortant du palais, dinait de grand appetit, et tant que durait 
le festin, faisait mille geritillesses. G'etait un excellent convive. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 5*25 

La nappe enlevee, il attendait quclques moments, temoignant 
encore de la satisfaction. II demandait ensuite poliment a sor- 
tir ; et, si Ton tardait a ouvrir la porte, il gemissait, puis il se 
courroucait. 

On essaya souvent de le retenir. II s'echappait et ne se rap- 
prochait plus de ceux qui avaient voulu transformer une marque 
de bienveillance en un titre d'esclavage. Un maladroit, qui 
peut-etre 1'aimait, mais quin'etait pas assez delicat pour sentir 
qu'on ne peut conquerir par la force une arne elevee, osa le 
faire attacher. Sultan futdansPindignation, mordit 1'executeur, 
rongea la corde, s'enfuit au galop, et n'a jamais rencontre 
ce faux et per fide ami, sans lui reprocher sa trahison par de 
\ioler>ts aboiements, et sans terminer la querelle par un geste 
meprisant. 

J'ai connu Sultan, dit M. Dupont (de Nemours), membre de 
I'lnstitut, qui racontait cette histoire ; il m'a fait plusieurs fois 
1'honneur de diner chez moi, parce que je respectais scrupu- 
leusement sa libcrte. II y restait meme plus longtemps qu'ail- 
leurs, parce qu'il s'etait convaincu qu'on lui ouvrait la porte a 
sa premiere requisition. 



LES CHIENS DU SAINT-BERNARD 



Par une sage et humaine prevoyance, on a etabli sur le 
mont Saint-Bernard un hospice ou les voyageurs egares ou 
indigents trouvent des secours momentanes. II y a dans cette 
maison d'enormes dogues eleves pour roderle long des sentiers 
etroits et tortueux. Ces chiens ont d'ordinaire une bouteille 
fermee , remplie d'eau-de-vie et attachee a leur cou par une 
chaine de fer ; ils vont la presenter aux voyageurs harasses 
de lassitude, afin de les rechauffer un peu au milieu des frimas 



326 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

qui les entourent, puis ils guident leurs pas incertains vers 
1' hospice. 

Un de ces dogues faisant sa ronde, selon sa coutume, ren- 
contra un petit garden de six ans, dont la mere etait tombee au 
fond d'une gorge, sans qu'il fut possible de la retrouver. Sur- 
pris par la vivacite du froid, epuise de faim, de douleur et de 
fatigue, cet innocent etait couche sans force au milieu du 
chemin et s'y lamentait. Le dogue accourut a lui, et levant la 
tete, lui montra la liqueur restaurante qu'il portait pour le 
service des voyageurs. Ne comprenant rien a la nature de cette 
offre, 1'enfant tressaillit de frayeur et fit un mouvement pour 
se retirer. L'animal, afin de Penhardir, leva doucement la 
patte, qu'il posa ensuite bien plus doucement encore sur ses 
petits pieds tout en lech ant les mains engourdies par le froid 
aigu. Rassure par ces demonstrations arnicales et paciflques, 
1'enfant fit un effort pour se relever; mais ses jambes, ses bras, 
tout son corps etaient si glaces, si roides, qu'il ne pouvait mar- 
cher. Compatissant a la faiblesse du petit, le chien s'approcha 
bien pres de lui, et, par un signe expressif, il lui fit entendre 
de se hisser sur son dos. L'enfant s'y placa, en effet, le mieux 
qu'il lui fut possible, et s'y tint courbe en deux. L'animal 
bienfaisant le porta ainsi avec grande precaution jusqu'a 1'hos- 
pice, ou Ton ne manqua point de lui donner tout ce qui etait 
necessaire pour le rechauffer. 

Ce trait produisit une vive sensation dans tous les cantons 
d'alentour ; un riche particulier se chargea du petit orpheliii. 
II fit meme peindre cette touchante aventure par un habile artiste 
de Berne, et ce tableau fut ensuite place dans la maison ou le 
dogue hospitalier faisail le service ordinaire. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 527 



LE CHIEN DE L'AVALANCHE 

Le chevalier Gaspard de Brandenberg, traversant a pied le 
mont Saint-Gothard, fut enseveli avec son domestique sous 
une avalanche. Le chien qui les accompagnait, et qui avail 
echappe a cet accident, ne quitta pas les lieux ou il avait perdu 
son maitre. Heureusement 1'endroit n'etait pas eloigne d'un mo- 
nastere. Le fidele animal gratta la neige et hurl a tres-longtemps 
de toutes ses forces ; il courut au convent a plnsieurs reprises, 
et revint autant de fois sur ses pas. Les gens de la maison 
le suivirent ; il les mena directement a 1'endroit oil il avait 
gratte la neige, et le chevalier, ainsi que son domestique, furent 
retires sains et saufs de dessous 1'avalanche. 

Sensible a rattachement de Panimal auquel il devait la vie, 
le chevalier Gaspard ordonna qu'a sa mort, il serait represente 
sur sa tombe avec son chien. On voit a Zug, dans 1'eglise de 
Saint-Oswald, le tombeau de ce chevalier represente avec un 
chien a ses pieds. 



LES CHIENS ACTEURS 

Plutarque fait mention d'un petit barbet nomme Zoppico, 
qui aurait rivalise avec les meilleurs sujets de notre scene 
choregraphique. L'empereur Vespasien prenait le plus grand 
plaisir a lui voir jouer la pantomime. Cedrenus, historien du 
sixieme siecle, rapporte avec admiration les merveilles opcrees 
par une troupe de chiens qui se signalerent sous le regne de 
Justinien. 

On rencontrait, il y a quelques annees, dans les rues de Paris, 
un homme qui jouait du galoubet et du tambourin et qui con- 



328 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

duisait par la bride un petit ane, accompagne d'une douzaine 
de chiens traines dans un chariot par un gros dogue, habilles, 
les uns en arlequin, d'autres en pierrot, en marquis, en com- 
missaire, etc., se tenant droits, et sautant sur leurs pattes de 
derriere, dansant le menuet, la gavotte, tendant le chapeau 
pour faire la quete parmi les spectateurs rassembles autour 
d'eux. Un jour, cette troupe passait dans Tile Saint-Louis, 
lorsqu'on sonna avec force a la porte de Pappartement ou je me 
trouvais avec une nombreuse compagnie ; un domestique ouvre, 
une dame de 15 a 18 pouces de haut, costumee comme la 
comtesse d'Escarbagnas, entre, qui nous fait mille reverences, 
en sautant avec joie. Est-il possible! s'ecria la dame de la 
maison,c'estFi/teMe, c'est ma chienne! Etvoila tout aussitot 
la vieille comtesse dans les bras de la jeune dame, qu'elle ac- 
cable de caresses. Cette petite bete, pleine d'esprit et de gen- 
tillesse, etait perdue depuistrois mois. L'instituteur des chiens 
1'ayant rencontree et lui jugeant des dispositions, 1'avait placee 
dans sa troupe dansante, et ce n'etail pas 1'acteur le moins 
a vise. Finette, passant devant la porte de sa maitresse, reconnut 
sa maison. Sauter en has du chariot qui la conduisait et gagner 
Papparternent avait ete Paf'faire d'un instant. Le directeur de la 
troupe canine, s'apercevant de sa desertion, se presenta pour 
la reclamer ; mais a peine Finette Peut-elle aperc,u, qu'elle ar- 
racha sa coiffure, sa robe, et alia les deposer a ses pieds, comme 
pour lui dire : Voila ce qui t'appartient ; emporte, et moi je 
reste. Ce dernier trait enchanta toute la compagnie; on paya an 
maitre des chiens tout ce qu'il demandait pour indemnite de la 
nourriture, de Pentretien et de Feducation de Finette. La dame 
acheta en outre Phabillement de comtesse ; et, pendant cette 
soiree, Finette^ dans son costume, fit Pamusement de toute la 
compagnie. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 529 



LE CHIEN .... INDISCRET 

Un de nos senateurs etant alle voir un de scs amis a la campa- 
gne, celui-ci Pengagea a faire une partie de chasse; et comme il 
s'en defendait, n'etant pas, disait-il, Ires-adroit a cet exercice, 
pour le determiner, le maitre de la maison lui donna son meil- 
leur chien. A peine sont-ils en campagne, que Vaillani fait 
lever une volee de perdrix : le senateur tire dessus; mais le 
chien eut beau chercher, on n'avait rienabattu. Plus loin Vail- 
lant decouvre une aulre volee; le chasseur ajusle aussi bien 
que la premiere fois, et reussit de meme. Le chien s'arrete un 
instant, paraissantreflechir s'llcontinuera a chasser avec un lei 
compagnon ; enfin, il se met une troisieme fois a la decouverte ; 
mais le senateur ayant ete tout aussi maladroit qu'auparavant, 
Vaillant revint, fit deux ou trois tours entre les jambes du chas- 
seur, leva la patte, pissa contre ses bottes, et s'en retourna 
aussitot a la maison. Nous tenons cette histoire du senateur 
meme, qui s'amusait a la raconler a table a ses amis. 

LE CHIEN RUSE 

Un de mes amis possedait, il y a trois ans, un admirable grif- 
fon au poil roux et roide, valant son pesant d'or pour le flair, 
1'intelligence et le jarret. 

Pour vous donner une preuve de Pesprit de ma bete, me 
disait-il un jour, figurez-vous que Pannee derniere, au mois de 
juin, mepromenant le long du bois de Marly, je vis Platan qui 
fouillait dans un massif de bruyeres. Tout a coupun cri se tit 
entendre. Platon, revenant avec un lapin entre les dents, me 
regardait fierement et battait Pair de sa queue. Hercule dut etre 
moins satisfait quand il revetit la peau du lion de Nemee. Au 



330 HISTOIRE DES RACES DE GHIENS. 

meme instant, un garde de la commune apparut au bout d'un 
sentier voisin, et se dirigea vers nous, en manifestant des inten- 
tions hostiles. II lorgnait le chien, qui, a son tour, examina 
Phomme. 

Je croyais, me dit le garde, que la chasse n'etait pas ou- 
verte. 

Vous dites?... 

Que votre chien braconne. 

Je savais qu'il chassait les rats, repondis-je au garde, 
mais j'ignorais qu'il courut aux lapins. 

Platon, fixant les yeux sur nous, cherchait, je pense, a de- 
viner notre colloque. II se dit sans doute qu'il avait eu tort de 
se saisir de ce lapin, qui ne demandaitqu'a brouter lethym ct 
le serpolet ; il se dit encore que 1'homme etait le representant 
de la loi violee, et, tout en pensant a ces choses, il lacha le 
lapin. Celui-ci secoua les oreilles, gratta son museau et s'enfuit 
au plus vite. Le garde se mit a rire : la force armee etait vain- 
cue. Je lui offris.... une poignee de mains, et nous nous quit- 
tames les meilleurs amis du monde. 

LE CHIEN DU PALEFRENIER 

Un voyageur de commerce, nomme M. Hulot, demeurant rue 
des Francs-Bourgeois, se promenait au bord de la Seine, du 
cote du basMeudon, vers huitheures et demie du soir, lorsque 
son oreille fut frappee d'une sorte de hurlement tellement 
plaintif que, quoique persuade que celte lamentation provenait 
d'un chien, il pressentit un malheur et se dirigea rapidement 
du cote d'ou elle partait. Bicntdt un chien noir s'clanc,a vers lui, 
changeant en un aboiement precipite son cri lamentable, et le 
tirant avec force par les pans de son paletot dans la direction 
de la riviere. 



ANECDOTES StIR LES CHIENS. 551 

Apres avoir marche quelques instants en obeissant a ceite 
traction, M. Hulot aperc,ut un cheval couche dans 1'eau peu 
profonde eri cet endroit. II s'approcha et distingua, sous 1'ani- 
mal renverse, un homme qui ne pouvait degager ses jambes 
et qui s'efforcait d'elever sa tete, pour respirer, jusqu'a la sur- 
face de la riviere, qu'il ne parvenait a depasser que pendant un 
court instant, car la retraction de ses muscles 1'obligeait a 
quitter cette position anormale. II rie pouvait crier^ et il eut 
incontestablement peri par asphyxie, si M. Hulot ne fut venu a 
son secours et n'eut fait lever le cheval. 

Cet homme etait un palefrenier, qui, un peu pris de vrn, 
avait voulu fairebaigner a cet endroit un cheval qu'il rameriait. 
L'heurc choisie pour ce bain ne convenait pas sans doute a 1'a- 
nimal fatigue. II avait temoigne sa disapprobation en se cou- 
chant et en renversant sous lui le malavise cavalier, qui dut la 
vie a un de ses semblables, mais avant tout, a son chien. 



L'AMI DU PRESIDENT LINCOLN 

Lors des obseques du president des Etats-Unis, Abraham Lin- 
coln, un chien suivait, la tete basse, la marche lente et ca- 
dencee des chevaux caparac,onnes de noir. 

Ce chien se nommait Bruno, et etait un saint-bernard de pure 
race, appartenant a M. Edward H. Morton. 11 avait connu M. Lin- 
coln quelque temps avant 1'assassinat, et avait pris en sym- 
pathie le president, qu'il aimait a caresser. II se tenait, pres de 
son mailre, au coin de Broadway et de Chambers-street, a New- 
York, quand le char funebre vint a passer. Aussitot il chercha et 
trouva dans 1'air des effluves connus, puis soudain bondit a 
travers la foule, la divisa de son puissant poitrail, et, sans 
ecouter les appels reiteres de son maitre, alia prendre place 



332 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

sous le corbillard, qu'il suivit jusqu'au chemin de fer, oil Ton 
transportait les restes mortels de la victime de Booth . 



LE CHIEN JALOUX 

M. T... est le mari d'une jolie femme, et son chien, guide 
par un rare instinct, paraissant comprendre tous les dangers 
auxquels celle-ci est exposee a cause de sa beaute, mettait 
toute son ardeur a les conjurer. Tout le temps que son maitre 
etait present, Phanor-- tel etait son nom ne gardail 
madame T... que d'un ceil; mais sitot qu'il n'etait plus la, il 
fallait voir avec quelle mefiance il accueillait les visiteurs, les 
hommes bien enteridu. 

Son regard ne les abandonnait pas un instant ; il suivail 
leurs moindres mouvements, il observait le jeu de leur physio- 
nomie, on eut dit qu'il cherchait a lire dans leur pensee. Tant 
que Ton se tenaita distance, c'etait bien ; mais si on s'appro- 
chait, Phanor s'approchait aussi, et gare alors ! un geste, un 
mouvement eussent pu quelquefois couter cher aux trop ga- 
lants visiteurs. 

Une fois Phanor sauta aux mollets d'un cavalier qui avait 
voulu saluer madame T... a 1'anglaise, c'est-a-dire lui serrer la 
main. Phanor avait pourtant d'ordinaire 1'humeur la plus paci- 
fique; mais il avait interprete cette politesse comme une in- 
fraction aux egards que 1'on devait a la femme de son maitre, 
et il avait voulu punir a sa fac/m ce manque de respect. 

Cette maniere d' entendre le role qu'il etait appele a jouer 
dans la maison genait parfois madame T..., mais elle charmait 
M. T..., qui, sans etre jaloux, n'etait pas fache d'avoir chez lui 
un gardien aussi vigilant de son honneur. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 355 



LE CHIEN DE L'lVROGNE 

Un de mes amis, qui habile 1'Auvergne, m'a raconte avoir 
rencontre un soir un mauvais sujet, un ivrogne, longeant la 
riviere de la Dore... 

II avait jete son chien a Peau, ne pouvant pas donner dix 
francs de droit, car c'etait un petit chien de luxe. 

La bete, ayant une pierre au cou, disparut... et 1'abruti se 
mit a pleurer sur la rive en songeant a la perte de son ami. 

Si tu frequentais moins le cabaret, lui dit mon ami, il te 
serait facile de mettre trois centimes par jour de cote pour 
payer son impot... ettuaurais encore quatre-vingt-quinze cen- 
times en plus a la fin de Pannee... pour lui acheter un collier. 

Au moment ou il raisonnait ainsi, le desole poussa un cri 
de joie. 

La pierre mal attachee etait tombee seule au fond de la ri- 
viere. 

Le chien, nageant com me un poisson, s'avancait vers son 
maitre avec des regards pleins de tendresse... 

Le malheureux embrassa la bete toute trempee par les ondes, 
et il se corrigea de ses dereglements bachiques. 

Quand on lui demandait la cause de sa continence si louable, 
il repondait en caressant son chien 

C'est depuisque Medor a failli boire un coupque... je 
nVnbois plus... 

LE CHIEN DU MORT 

Un vieillard, habitant le faubourg de Schaeibeek, a 
Bruxelles, avait un chien de la plus commune espece, qui ne 
le quittait jamais d'un instant. Apres une courte maladie, le 



534 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

vieillard vint a mourir. Le pauvre animal, qu'ori n'avait pu se- 
parer de son maitre pendant sa maladie, voulu t le veiller apres 
sa mort, et pendant pres de trois jours resta sous le lit du de- 
funt, refusant de boire et de manger. Cependant 1'heure des 
funerailles etait venue, et Ton craignait que le ehien montrat 
les dents et s'opposat a Penlevement du cadavre. On s'em- 
para done de force du chien et on Penferma jusqu'au lende- 
main. 

On crut pouvoir enfin lui rendre la liberte, et Ton espera 
qu'il accepterait quelque nourriture. Mais la pauvre bete 
refusa tout ce qu'on lui offrit et s'erifuit en aboyant d'une ma- 
niere desesperee. On apprit le lendemain, qu'apres deux 
heures de recherches il avait decouvert le cimetiere et la fosse 
ou Ton avait, la veille, enterre son maitre, et qu'il etait reste 
longtemps sur la terre fraichement remuee, hurlant et pleu- 
rant comme pour appelerdu secours. 

Depuis lors , tons les jours Tanimal rendit sa visite a la 
tombe de son maitre. II savait a quelle heure on pouvait entrer 
au cimetiere. II arrivait la queue basse, le nez en bas et se 
faufilait avec prudence dans 1'enceinfe sacree, comme s'il crai- 
gnait d'en etre chasse. Arrive sur la fosse il se couchait en 
silence, et d'une patte tremblante il remuait faiblement la terre. 
Les surveillants avaient une sorte de respect pour cette mal- 
heureuse bete, si iritelligente, si fidele, et bon nombre de gens 
qui entraient au cimetiere avec insouciance, par desoeuvrement, 
en sortaient les yeux pleins de larmes. Quant au chien, in- 
different a tout ce qui se passait autour de lui, a la curiosite 
dont il etait 1'objet, il restait la pendant un quart d'heure, abime 
dans un profond desespoir, puis disparaissait pour revenir le 
lendemain. 



ANECDOTES SUR LES CHIEJNS. 5o5 



LES CHIENS SONS CAMARAOES 

Un jour d'automne, trois chiens, appartenant a un riche 
proprietaire de la Vendee, etaient alles a la chasse saris leur 
mailre. Ayant relance un lapin qui s'etait refugie dans son 
terrier , Pun des chiens s'introduisit si profondement dans ce 
terrier que toute retraite lui devint impossible. Apres avoir 
gratte inutilement pour le secourir, ses deux compagnons 
retournerent au logis, tristes et fatigues ; le lendemain et le 
surlendemain, meme disparition le matin et meme retour le 
soir des deux chiens harasses et refusant toute espece de nour- 
riture, les pattes ensanglantees, le corps convert de sueur et 
de terre. Le troisieme jour, les trois chiens revinrent, et celui 
qui avait ete perdu, escorte par ses deux camarades, etaitmou- 
rarit de faim et maigre comme un squelette. II fut evident que 
les deux chiens avaient travaille et reussi a delivrer leur cama- 
rade ; ce que demontra la large ouverture faite au terrier. 



LE CHIEN FIDELE JUSQU'A LA MORT 

Un tres-honorable habitant de Septemes pres Marseille tomba 
gravement malade. 

Son chien , qu'il avait toujours particulierement affec- 
tionne, s'installa au chevet du lit et refusa obstinernent de 
prendre aucune nourriture. Quelques jours apres, le malade 
mourut, etle chien, mele a un nombreux cortege d'amis, ac- 
compagna son maitre jusqu'au bord de la fosse, d'ou on fut 
oblige de Parracher. Mais le lendemain, a peine libre, il courut 
de nouveau au cimetiere et n'ayant pu parvenir a forcer la 
porte, il s'elanc.a, par-dessus la muraille, dans le champ du 
repos . 



536 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

Inquiet de la disparition de 1'epagneul, le frere du defunt 
crut devoir, trois ou quatre jours apres, pousser ses recherches 
jusqu'au cimetiere; il retrouva, en effet, le fidele animal... 
mais froid et sans vie sur la tombe de celui auquel il n'avait pu 
survivre... 

Charlet a eu raison de mettre dans la bouche de- son chiffon- 
nier philosophe ces paroles : Ce qu'il y a de meilleur dans 
i'homme, c'est lechien. 

LE CHIEN DU CAFETIER 

Le maitre d'un des cafes du boulevard a un chien caniche 
blanc de la plus belle espece, toujours lave, peigne, raseet ruse ; 
il est le bijou, non-seulement des garcxms, mais , encore de 
tous les habitues de I'etablissement. 

Or, en dehors de ses qualites physiques, Toto c'est le 
nom du chien possede aussi des qualites serieuses ; ainsi, 
il s'acquitte avec beaucoup d'adresse des commissions dont on 
vent bien le charger. Notamment, c'est lui qui, chaque matin, 
va, un panier dans la gueule, chercher chez le boulanger les 
petits pains. II fait deux, trois, quatre, cinq voyages s'il le faut ; 
et cela, non-seulement sans le moindre grognement, mais 
encore sans se permettre aucun detournement. 

II est vrai que Toto est nourri comme un prince ; mais les 
petits pains qu'il porte sont bien dores et bien tentants !.,. 

Un certain matin, notre caniche apporta son panier plein 
a sa maitresse. Celle-ci compte les pains ; il en manque un : 
cela doit etre une erreur du boulanger, pense-t-elle, car elle 
est incapable de soup^onner son chien. 

Un gargon est envoye aussitot pour eri faire Tobservation. 

C'est possible , repond le boulanger en rendant au 
garc.on le petit pain qui manquait; ce n'est pas moi qui les ai 



AiNECDOTES SUR LES CHIENS. 337 

comptes, et vous pouvez dire a votre dame qu'on y fera attention 
demain. 

Mais le lendemain, le petit pain manquait encore. 
On retourne chez le boulanger pour lui faire des reproches, 
qu'il prit fort mal cette fois. 

J'ai mis moi-meme le compte dans le panier du chien, 
je suis done bien sur qu'il y etait ! s'ecria-t-il de mauvaise 
humeur. Est-ce done de ma faute si votre caniche est un gour- 
mand? 

Accuser Toto etait chose grave, mais pourtant les presomp- 
tions contrelui etaient fortes. Cependant la maitresse du cafe, 
voulant douter encore, tant la vertu de son chien lui semblait 
chose sure, se decida a le faire suivre pour le prendre en fla- 
grant delit, si tant est qu'il fut coupable, le malheureux. 

Le lendemain, un garc,on se met en embuscade, voit Toto 
entrer chez le boulanger, en sortir le panier plein; puis, au 
lieu de suivre son chemin direct, prendre une rue delour- 
nee. Le garcon, intrigue de cette manoauvre du chien, le 
voit entrer dans une allee de maison et s'arreter devant une 
porte d'ecurie ayanten bas une chatiere. Alors Toto pose son 
panier, prend delicatement un petit pain qu'il depose a Fou- 
verture de la chatiere, ou une autregueule de chien parut tout 
a coup, comme si 1'animal enferme attendait sa pitance ; puis 
Toto reprend son panier et regagne son logis au plus vite. 

Le garc.on, que cette scene etrange avait interesse, inter- 
roge la portiere et apprend que, dans cette ecurie, est une 
chienne, laquelle venait de mettre bas depuis trois jours, juste 
le compte de jours a dater desquels les petits pains manquaient. 

Rentre au cafe, le garcon raconta a sa maitresse ce qui 
venait de lui etre dit ; celle-ci se recria d'abord, puis elle or- 
donria de laisser a Toto toute sa liberte d'action et... de petit 
pain. Aussi le bon animal continua-t-il quelques jours encore 

23 



558 HISTOIRE DES 1UCES DE CIIIENS. 

son singulier manege sans encombre ; puis, quand la chienne 
fut relevee de couche, Fhonnete Toto rapporta, comme par le 
passe, le nombre exact de petits pains. 

LE CHIEN DU DOCTEUR 

Chacun sail que les proprietaries et les concierges a 
quelques exceptions pres ont une sainte horreur pour les 
chiens qui salissent leurs escaliers cires, et polluent quelque- 
fois le paillasson. 

Le fait suivant est authentique : il n'en est que plus drolc. 

Le plus homoaopathe des medecins et le plus spirituel des 
homceopathes, M. le docteur Cabarrus, cherchait un logement ; 
il fmit par en trouver un a sa convenance. Comme le concierge 
enumerait les charges et les servitudes de la location, notre 
aimable confrere (soit dit en passant, M. Cabarrus est un des 
meilleurs tireurs de France, comme il est un des medecins les 
plus consciencieux) 1'interrompt pour lui dire : 

Ah ! j'oubliais de vous dire que j'ai un chien. 

Un chien ! s'ecria le concierge. Et quelle est la profession 
de Monsieur? 

Medecin. 

Parfait. J'aurai Fhonneur de rendre notre reponse a Mon- 
sieur, demain avant midi. 

Le docteur n'attendit pas j usque-la. Le soir meme il rece- 

vait par la poste le billet suivant : 

Passe pour un chien; mais un medecin, jamais ! 

La question des visiteurs 1'avait cette fois emporte sur celle 

des pattes du chien. 

UN CANICHE SAVANT 

Un soldat d'un de nos regiments de cavalerie de 1'armee 
franchise possede un chien comme on envoit peu, Ce chieri est 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 35!) 

uri caniche, et le caniche est deverm une des raretes de notre 
epoque, cette race commengant a disparaitre et menac.ant de 
devenir, dans un temps tres-rapproche, une chose dont on 
ne parlera plus que pour memoire, comme du gredin, sous 
Louis XIII, et du carlin, sous Napoleon l er . Le caniche dont il 
s'agit est beau, blanc, gras, bien eleve et adore du regiment, 
comme jadis feu Vert -Vert des Visitandines ; enfin, tous les 
officiers, meme le colonel, le caressent a Poccasion. 

Tampon, c'est le nom du caniche, merite cette tendresse, 
non-seulement par la bonte de son coeur, mais encore, et sur- 
tout, -par les talents d'agrement dont a su le doter son instruc- 
teur, ou plutotses instructeurs, car tout le regiment s'est un 
peu mele de cette education-la. 

Tampon, qu'est-ce que fait ton maitre a 1'exercice ? lui 
demande-t-on. 

Et aussitot rhonnete chien de bailler a se decrocher la 
machoire. 

Tampon ! quand onmarche a 1'ennemi, comment agit-on? 
lui dit-on, si Ton vent continuer son interrogatoire. 

Le caniche s'elance comme un trait, prend la premiere chose 
qu'il rencontre el la dechire sans pitie. 

Et 1'ennemi, comment procede-t-il ? lui demande-t-on en 
riant. 

A cette demande, le chien se transforme, il baisse la queue 
et les oreilles, prend un air piteux, puis va tout en rampant se 
blottir dans un coin. 

II sail encore, quand on lui dit qu'il est malade, lever une 
patte, marcher en boitant, prendre un billet d'hopital et aller 
se coucher en gemissant, puis une foule d'autres jolies choses. 

Vous comprenez si, instruit de la sorte, Tampon est repute 
comme une merveille ! Aussi, tous les etrangers demandent-ils 
a voir le chien. 



540 HISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

Or, certain jour, un Anglais, apres avoir admire Panimal, 
proposa de 1'acheter. 

Aoh I je donne a \6 un cheque de mille francs ! 

On rejeta avec un dedain superbe cette etrange proposi- 
tion ; mais le jour meme le caniche avait disparu. 

C'est 1'Anglais qui a fait le coup ! s'ecrierent en chceur 
les dragons ; mais nous reprendrons la bete, ou le diable s'en 
melera... 

Et la suite de ce serment fut une permission demandee 
par dix hommes au capitaine, qui leur accorda aussitot la 
chose. 

Voici done nos soldats qui se separent en deux detache- 
ments ; les uns vont cerner les rares hotels de la ville, et les 
autres s'embusquent a Pembarcadere du chemin de fer, pensarit 
bien que le voleur du chien, qui devait etre un etrariger, 
serait pressede quitter les lieux. 

En effet, au moment ou le train allait partir, le maitre du 
chien, qui faisait partie du detachement de la gare, apercoit 
son marchandeur du matin, qui, suivi d'un garcon de I'hotel 
portant une malle, tenait entre ses bras un enorme paquet tres- 
remuant. 

Pardon, excuse, monsieur PAnglais, tit le dragon en 
donnant a celui-ci un enorme croc en jambe qui 1'envoya rou- 
ler d'un cote, tandis que Penorme paquet, qui n'etait autre 
que Tampon, entortille dans une couverture, retombait de Pau- 
tre, le soldat frangais reprend son bien ou il le trouve. 

Et tout en parlant ainsi, il delivra le pauvre chien, qui le 
couvritde caresses. L'Anglais, furieux, montrait lespoings. 

Silence! s'ecrierent en chceur les dragons, et filez au 
plusvite, ou Pon appelle Pautorite, qui vous mettra au clou. 

L'Anglais se le tint pour dit ; il se tut, prit son billet et partit 
par le plus prochain convoi. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 541 

Quant a maitre Tampon, i\ fut ramene en triomphe par les 
dix dragons et, a 1'heure qu'il est, il fait toujours les delices 
du regiment, se montrant de plus en plus reconnaissant pour 
son maitre et pour ses nombreux amis. 

UN CHIEN RUSE 

Un chasseur emerite de Paris, tres-connu par le sportsmen, 
possede un grand epagneul qui fut, certain jour, injustement 
rosse par le domestique du logis. Tant qu'il avait etc chatie 
pour un fait qui en meritait sa peine, Panimal n'avait point 
garde rancune ; mais, cette fois, il se facha tout de bon, et le 
soir me'me, pendant que son maitre savourait son diner, Black 
fit entendre un long cri de detresse. Mon ami s'imagina que 
son domestique avait marche sur la patte du chien. 

Brutal ! imbecile! s'ecria-t-il. 

Mais, monsieur, je vous jure! 

Taisez-vous et une autre fois faites un peu plus attention 
aux pattes de Black. 

Le lendemain, au moment du dejeuner, le m&me cri se re- 
nouvela et 1'animal se sauva en hurlant. 

Vous le faites done expres ! s'ecria le maitre qui tan^a le 
valet plus vertement encore. 

Le surlendemain, au soir, la meme scene eut lieu. 

Cette fois, non-seulement Black se sauva, mais encore il se 
cacha de telle fac,on qu'on ne put pas le retrouver. 

Cette fois aussi le valet qu'on avait gronde declara qu'il 
priait instamment Monsieur de vouloir bien examiner les allu- 
res de son chien. Black fut surveille et surpris au moment ou il 
allait reprendre le cours de ses plaisanteries. 

Pour le coup mon ami partit d'un grand eclat de rire, a ce 
point que Black demeura en arret ; settlement, quand il s'a- 



542 HISTOIRE DES RACES DE GHIENS. 

perc.ut que son ennemi ne recevait plus de reprimande, il 
essaya deboiter, de trainer la patte, etc., et son maitre se di- 
vertit de plus belle de cette invention. 



LA CHIENNE D'UNE DAME SOURDE 

Parmi les anecdotes relatives aux chiens d'aveugles, un con- 
frere en saint Hubert m'a raconte le fait suivant : 

Mirette est une chienne, appartenant a une maitresse pres- 
que entierement privee de 1'ouie. Lorsque cette dame est au 
logis et que la sonnette se fait entendre, Mirette, qui ne peut 
ouvrir la porte et qui comprend bien que si elle aboye, elle 
aura aboye en pure perte, tire sa maitresse par la robe, pour 
avertir que quelqu'un demande a entrer. Ce n'est pas tout ; 
quand on est dans la rue ou a la promenade, et qu'une voiture 
ou un cavalier s'approche, Mirette donne le mme avis, en usant 
d'un semblable moyen; aussitot la pauvre sourde se lient sur 
ses gardes. Les yeux de 1'aveugle sont ceux de son chien, 
comrne les oreilles de la sourde sont celles de Mirette. 



LE TERRE-NEUVE INTELLIGENT 

J'ai lu dans un journal des Etats-Unis : 

Une dame qui passait Pete a Weehawken employaitune par- 
tie de ses loisirs a visiter sa basse-cour, ou elle elevait une mul- 
titude de petits poussins avec des soins tout maternels. Depuis 
quelques jours, elle avait pris 1'habitude de retirer de son nid 
a une heure fixe une poule qui couvait avec une assiduite telle, 
qu'elle se serait laissee mourir defaim si on ne 1'avait derangee. 

Un enorme terre-neuve accompagnait la fermiere amateur 
dans ses expeditions, et paraissait suivre tons ses mouvements 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 345 

avec un vif inlerel. Un jour que la dame avail neglige de s'ac- 
quitter de sa ta"che quotidienne, elle entendit un grand remue- 
menage dans la basse-cour. Elle regarda et apercut le terre-neuve 
qui avail emporle dans sa gueule la couveuse effarouchee a une 
Irenlaine de metres de dislance, el s'elail gravemenl assis sans 
se soucier deses cris furieux el des coups debec dont celle-ci 
lui labourail le crane. 

La dame se hala de s'inlerposer enlre son lerrible rempla- 
c.anl el la pauvre poule, qui se serail bien passee d'une si ef- 
frayanle sollicilude. Quanl au chien, il elail fier de son exploil, 
el semblail chercher dans les yeux de sa mailresse la recom- 
compense du service qu'il lui avail rendu. 

LE CHIEN MAITRE ET LE CHIEN VALET 

II y avail a Florence, en 1847, un officier ilalien el son do- 
mestique, et chacun d'eux elevail, sous le meme toit,un chien 
indigene, mais de race differenle. Quand ils durenl abandon- 
ner la Toscane, les deux chiens ne voulurenl pas quiller leur 
pays nalal. Resles sans mailres, ils ne se sonl jamais separes 
depuis cetleepoque,el le chien dudomeslique a loujourssuivi, 
comme un domeslique, celui du mailre de son mailre : celui- 
ci, eleve arislocraliquemenl, frequenle, comme il en avail 1'ha- 
bilude, les cafes Doney, Castelmuro, les reslauranls du cafe 
d'Halie, de Paris, de la Luna, elc., ou il s'esl fail de nombreux 
amis ; mais ce qui esl plus elonnant, c'esl que ces deux chiens 
n'onl jamais voulu s'atlacher a personne, ni coucher deux fois 
au meme endroil, el loujours le proletaire suil Faristocrale a 
Ires-pelile dislance. 

Des le malin, ils visilenl les cafes ou les consommaleurs 
leur donnenl a dejeuner. Apres quelques heures de repos, ils 
flanenl par la ville, ensuile ils parcourenl les reslauranls ; 



344 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

apres le diner ils vontau eafeet aux Cascines, ou tres-souvent 
ils sont pris dans la voiture d'un elegant ou de quelque 
etranger. 

Le chien-maitre, qui s'appelle Burasca, saute dans 1'interieur 
de la voiture, et 1'autre, qu'on nomme il Segretario, monte 
aupres du cocher ou suit la voiture a pied. Le peristyle de thea- 
tre leur offre un gite confortable pour la nuit..., et c'est ainsi 
que ces deux chiens se sont rendus independants et amis de 
. la bonne societe de Florence. 

Leur photographie se trouve partout, et les etrangers rem- 
portent comme une curiosite et un souvenir. 

LE CHIEN . . . DU COM M ISS AIRE 

Dans une ville de province, un chien courait, poursuivi par 
des gamins qui lui avaient attache une casserole a la queue. 
Malgre la frayeur qu'il eprouvait, le pauvre animal regardait 
avec soin les maisons du boulevard ; il semblait en chercher 
une. L'ayant trouvee, il n'hesita pas et entra tout droit dans 
la maison du commissaire de police. 

Une fois arrive dans le bureau du magistral, le chien se 
coucha tranquillement et dans Tattitude d'une securite com- 
plete. Le commissaire fit chercher la proprietaire de 1' animal, 
et celle-ci vint reclamer son chien. 

Quelques jours auparavant, cette femme, qui est d'un cer- 
tain age, s'etant trouvee en butte aux mauvaises plaisanteries 
des memes gamins, etait allee seplaindre au commissaire. Le 
chien avait accompagne sa maitresse, et, se souvenant de la 
protection que le commissaire lui avait accordee, il la recla- 
maitpour lui-meme. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 545 



LE CHIEN MEDECIN 

Certain soir, a la veillee, un de mes amis me racontait lefait 
que voici : 

Me trouvant a la maison des champs d'un de mes parents, 
je passais pres d'un noyer sous lequel tourbillonnait une foule 
d'insectes. Je ne leur disais rien, car j'aime toutes les petites 
creatures de Dieu, lorsqu'une grosse guepe vint sournoise- 
ment me piquer au cou. Je criai d'abord, puis je courus au 
logis demander de 1'alcali. 

M. A., mon parent, se mit a rire et me ramena au jardin, 
en me racontant que son chien Perdreau avail etc, comme moi, 
un jour, pique, mais au nez. Aussitot, son maitre 1'avait vu 
courir a urie planche de poireaux, fouiller le carre avec sa 
gueule et avec ses pattes, jusqu'a ce qu'enfm le jus des plan- 
tes coulat assez abondamment pour qu'il put y tremper son 
nez enfle; ce remede 1'avait gueri au bout de quelques minu- 
tes. Onm'a traite, ajouta mon ami, comme Perdreau 1'avait in- 
dique, comme tout le village fait a son exemple, et ma blessure 
n'a pas eu d'autres suites. 



LE CHIEN GOURMAND 

II existait a Rome, il y a trois ans, peut-etre existe-t-il 
encore, un chien surnomme Beefsteak, qui etait le roi des 
mendiants quadrupedes, comme Beppo etait le roi des men- 
diants a deux jambes ou a une seule jambe. Beefsteak n'avait 
pas daigne se donner la peine d'etre chien d'aveugle, chien de 
berger, ou chien de chasse ; il voulut vivre de ses rentes sur la 
charite publique. II etait venu a Rome avec un maitre polonais. 
Romelui plut etil y resta. II avait du gout pour les arts et s'at- 



346 HISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 

tacha aux artistes qui, de tous les points de 1'Europe, se don- 
nent rendez-vous aux bords du Tibre. 

La plupart de ces jeunes gens frequentent les salles du fa- 
meux restaurateur Lepre (fameux pour son macaroni et son 
vin d'Orvieto) et le cafe Greco ; Beefsteak s'etait fait naturaliser 
parmi eux et avait gagne leur amitie. Le matin, il allait 
leur rendre des visites dans leurs logements ou dans leurs 
ateliers, puis, a 1'heure des repas, il les precedait chez Le- 
pre et les y attendait, sur d'etre traite en convive bien ac- 
cueilli. 

Beefsteak etait devenu un veritable epicurien, un gourmet 
acheve, et s'il ne mangeait pas beaucoup, il rnangeait bien, 
flairait les morceaux en chien connaisseur, et n'acceptait que 
ce qui lui convenait. Apres le diner, il se dirigeait vers le cafe 
Greco, ou il ecoutait les discussions des artistes, et savourait 
le moka et le sucre qu'ori ne manquait pas de lui offrir : ccs 
complements du festin avaient pour lui un attrait tout particu- 
lier. 

La nuit venue, il suivait un de ses amis etacceptait Thospi- 
talite sur un tapis ou un paillasson jusqu'au lendemain matin. 
G'est une faveur qu'il accordait, a tour de role, aux eleves des 
academies, en reconnaissance de leur protection, et Beefsteak 
s'arrangeait pour ne jamais fatiguer ses hotes par des sejours 
trop prolonges chez eux. On ne 1'a pas vu rester plus de deux 
ou tout au plus trois jours, chez le meme artiste : tous etaient 
ses amis et aucun ne pouvait se dire son maitre. Helas ! bien 
des grandeurs disparaissent et la grandeur de Beefsteak a ete 
du nombre; un beau matin il cessa de se montrer et tout porte 
a croire qu'il mourut ignore, dans un coin, sans secours et 
sans ami. Pauvre Beefsteak! 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 547 



LE CHIEN QUI MET LE HOLA 

On m'a montre a la Grande-Villette un chien qui remplissait 
les fonctions de commissaire de police. 

C'etait un gros caniche assezlaid, mais robuste, quise tenait 
d'ordinaire etendu devantla porte de son maitre. 

Si deux boule-dogues qui appartiennent a uri boucher du 
voisinage venaient a attaquer, par suite de leur humeur bru- 
tale, un chien rnoins fort qu'eux, aussitot le caniche, se jetant 
sur les agresseurs, les obligeait a lacher prise, et soutenait an 
besoin un combat en regie contre les deux tyrans a la petite 
patte. 

Les chiens du quartier savaient si bien cela, qu'a la moindre 
menace des boule-dogues, ils se refugiaient pres de leur protec- 
teur ordinaire, qui alors se dressait et se preparait a accorder 
Paide qu'on lui demandait. 

Quant aux deux boule-dogues, ils pouvaient se battre Pun 
contre Pautre tant qu'ils le voulaient. Le caniche les regardait 
tranquillement et les laissait faire sans jamais s'interposer 
entre eux. 



LE CHIEN DU CHEVAL 

Le chien et le cheval sont d'ordinaire bons amis, et se plai- 
sent a vivre ensemble dans la plus parfaite intelligence. S'il 
habite une ecurie ou se trouvent des chevaux appartenant a 
plusieurs personnes, le chien ne donne son affection qu'au 
cheval de son maitre. A Strasbourg, deux freres avaient leurs 
chevaux dans la mme ecurie et deux palefreniers differents 
pour les soigner ; un chien vivait avec eux en tres-bonne har- 
monic. L'un des chevaux recevait, comme supplement de nour- 



548 HISTOIRK DES RACES DE CHIENS. 

riture, de succulentes carottes qu'il aimait beaucoup, et un gros 
tas de ces racines etait la tout proche comme approvisionne- 
ment. On s'aperc, ut que ce tas diminuait rapidement, et, apres 
surveillance, il fut reconnu que le chien etait 1'auteur de cette 
soustraction. II tirait les carottes par le collet el les portait au 
cheval de son maitre, lequel etait prive de la pitance quoti- 
dienne dont jouissait son camarade. 



LE CHIEN QUI A DES AMIS 

Un fermier de la Beauce rec.ut un jour la visite d'un de ses 
voisins de campagne qui partait en voyage. Ce voisin le pria de 
vouloir bien se charger de son chien pendant son absence. Cc 
chien etait un jeune basset a jambes torses qu'on avait deja 
mene en chasse. Notre ami voulut bien continuer cette educa- 
tion jusqu'au retour du maitre du basset. 

Pendant les premiers jours de cette hospitalite, tout alia 
bien, etle basset s'habituait on ne peut mieux a son nouveau 
domicile. Mais line altercation s'eleva entre le chien de ferme 
et le nouveau venu. Le basset, fort malmene dans cette lutte 
inegale, disparut de la maison. Qu'etait-il devenu? La chose 
etait inquietante. On battit les environs ; on appela : rien. 

Le lendemain, on le vit entrer dans la cour. II etait accom- 
pagne d'un enorme dogue son ami, dont il etait alle taire requi- 
sition au logis de leur commun maitre. C'etait son allie, un 
troisieme personnage introduit dans le differend de la veille. 
line explication etait imminente pour tous les spectateurs ; elle 
eut lieu en effet. Le lecteur a devine le reste de la scene : al- 
taque, par les allies, du chien inhospitalier ; vengeance tiree du 
coupable, et retraite triomphante du protecteur et du protege. 



ANECDOTES SUR LES CH1ENS. 349 



LE CHIEN DE ROME ANCIENNE 

Lorsque Titus Sabinus, pour a\oir ete l'ami-de Germa- 
nicus, fut condamne avec ses esclaves, le chien d'un de ceux-ci 
ne put etre ecarte de la prison, et il accornpagna le corps aux 
gemonies, poussant des hurlements lamentables en presence 
d'unefoule de peuple.On lui avait jete un morceau de pain, il 
le porta a la bouche de son maitre. Et quand le cadavre fut 
precipite dans le Tibre, le chien s'y elanc.a lui-meme, essayant 
de le soutenir sur 1'eau. Et Ton venait admirer de toutes parts 
cct animal fidele. 



LE CHIEN TRES . . .COURANT 

Uri jour, en 1864, les voyageurs emportes par la vapeur, 
dans un convoi de Perigueux a Coutras, furent temoins, a la 
gare, d'une course d'un nouveau genre et des plus interes- 
santes. Au moment ou le convoi se mettait en inarche, un jeune 
chien, de 1'espece levrier, croisee de chien de berger, ayant \ 7 u 
son maitre monter dans un wagon, se mit en tete de le suivre. 
Depuis Perigueux jusqu'a Razac, le rapide animal suivit le 
convoi cote a cote, sans se laisser distancer, malgre la grande 
vitesse de celui-ci. 

A Montanceix, le convoi devanc,a le chien, qui le suivit 
pendant quelques minutes a une distance de 50 metres. A la 
hauteur de Jeyvas, le chien avait perdu beaucoup de terrain, 
et on ne le \oyait plus que comme un point noir. Enfin, le 
convoi etant arrive dans la station de Saint-Astier, on attendit 
le coureur, qui parut bienlot et arriva trois minutes apres la 
descente des voyageurs. 

La distance de Perigueux a Saint-Astier etant de 18 kilo- 



350 1IISTOIRE DES RACES DE CHiENS. 

metres, il y a, pensons-nous, peu d'exemples d'un chien par- 
courant cette distance en trente minutes. 



LE CHIEN DU BOUCHER 



On enterrait a Graulhet, dans le departement du Tarn, un 
boucher mort a la suite d'une courte maladie. Ce boucher pos- 
sedait un chien de 1'espece dite boule-dogue. Pendant tout le 
temps que dura la maladie de son maitre, on ne put le chasser 
de sa chambre. II s'etait pelotonne pres du lit et restait la, 
refusant toute nourriture. Quand on se rendit au cimetiere, il 
suivit le convoi, et ce ne fut qu'avec les plus grandes diffi- 
cultes qu'on put 1'arracher de la fosse. 

Quelques jours apres Fenterrement, le Ibssoyeur alia creuser 
une tombe voisine de celle du boucher. Quel ne fut pas son 
etonnement de voir un large trou creuse au milieu de la tombe 
qu'il se souvenait bien d'avoir comblee ! II s'approche, il re- 
garde, et il apercoit dans ce trou, profond de pres de 2 me- 
tres, le chien fidele du defurit, couche sur les planches de 
la Mere, que ses ongles ensanglantes n'avaient pu entamer. 

Saisi de pitie pour le pauvre animal, il alia avertir les pa- 
rents de ce qui se passait. Ceux-ci vinrent le prendre et le 
ramenerent de force chez eux. Deux jours s'ecoulerent, et le 
chien, qui coritinua a refuser toute espece de nourriture, 
mourut de chagrin dans une maison voisine. 



LE CHIEN DU DIPLOMATE 

M. le comte de Sponneck, ex-conseiller intime de S. M. le 
toi des Hellenes Georges I er , ernmenait certain jour, dans 
un voyage sur iner, de Copenhague a Hambourg, un chien 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 351 

qu'il affectionnait beaucoup. Pendant la traversee, cette bete 
courait et gambadait autour de lui sur le pont. Emportee par 
ses elans, elle tomba a la mer par-dessus bord... Mon 
chien... mon chien ! s'ecrie le comte vivement emu... Capi- 
taine, de grace, arretez. Jesuis desespere, dit le capitaine, 
mais le reglement nous interdit formellemerit de nous arreter 
pour des animaux ; nos minutes sont comptees. Je ne puis 
stoper. -- Et si c'etait un homme? dit le comte. Ah! un 
homme... ceserait different. A peineces paroles etaient-elles 
proferees que les cris : Un homme a la mer ! se faisaient 
entendre. Le comte de Sponneck s'etait jete tout habille dans 
Peau. Le batiment s'arreta immediatement, la chaloupe fut 
mise a la mer, et je dois ajouter que si Thomme fut sauve, le 
chien le fut ega lenient. 



LES CHIENS DU PRESIDENT 

M. X. un de nos plus illustres presidents de chambre, ma- 
gistrat eclaire et integre, ce qui complete la chose, est un 
grand amateur de chiens, ce qui prouve, a mes yeux, sa bonte 
d'ame. 

M. X. a 1'habitude, tous les jours, en revenant du Palais, de 
s'enfermer une heure avec ses animaux. Personne ne peut 
s'introduire dans la piece consacree a ce recueillement. 

Un des bons amis du president lui demandant quel 

plaisir il pouvait avoir avec sa meute : 

Quel plaisir? repliqua le president... diable! on voit bien 
que vous ne comprenez pas le bonheur qu'on eprouve de se 
trouver en compagnie d'etres qui ne patient pas, lorsqu'on a 
passe six ou sept heures a entendre MM. les avocats qui parlent 
trop. 



552 I11ST01RE DES RACES DE CHIENS. 



LE CHIEN EXCELLENT AMI 

Un vieux chien courant, de 1'espece suisse, nomme Mir ant 
etait enferme dans le meme chenil a cote d'un petit beagle, 
grand amateur de chasse au renard, eu egard sans douie a son 
origine anglaise. Des que ces deux betes pouvaient s'echapper, 
ils filaient droit au bois et on entendait bientot la basse sonore 
du courant Miraut et le soprano du petit beagle parfaitement 
d'accord a la poursuite d'un charbonnier ou d'un poil rouge. 
Certain jour, le petit beagle disparut. On crut qu'il avail ete 
etrangle par un renard, et quinze jours apres on 1'avait oublie. 
Le seizieme jour on vit arriver Miraut qui s'etait echappe de 
son chenil. II revenait de la for6t, et portait dans sa gueule le 
cadavre de son petit camarade, qu'il deposa devant la porte du 
chenil, apres quoi il se mit a pousser des cris lamentables 
qu'on ne put faire cesser qu'en lui enlevant 1'objet de ses re- 
grets, qui se trouvait deja dans un etat de putrefaction avancee. 

LE CHIEN DU DOCTEUR CABARRUS 

L'aimable docteur de Cabarrus, amateur de chasse emerite, 
dont j'ai deja parle, avait pour ami le comte d'Orsay, qui fut 
le Brummel du dix-neuvieme siecle. La plus etroite amitie liait 
le docteur au gentleman franco-anglais, si bien qu'en mourant, 
ce dernier legua par testament au docteur Cabarrus ses armcs 
de chasse et un chien hors ligne, qui desceridait d'une race 
unique, conservee precieusement, par le marquis de Scarbo- 
rough, dans son manoir du comle d'York, situe sur la plus belle 
baie de la mer du Nord. 

Le chien legue par le comte d'Orsay a son ami devint ma- 
lade; il etait deja vieux, si bien que le bon docteur, ne pou- 



AiNECDOTES SUR LES CH'IENS. 355 

varit pas garder 1'animal chez lui, le mil en pension a Alibrtou 
a Charenton. 

Or, il faut dire que le marquis de Scarborough, tres-jaloux de 
sa race de chiens, qui n'avait consenti qu'a grand'peine a 
offrir un individu de cette espece au comte d'Orsay, ayant 
appris la mort de celui-ci (a qui il avail fait donner la parole 
d'honneur de ne point permettre de reproduction a son 
etalon), ecrivit a lord Cowlay, ambassadeur d'Angleterre, pour 
lui demander ce qu'etait devenu le chien du defunt. L'ambas- 
sadeur anglais repondit au marquis, en lui apprenaht la con- 
duite du docteur Cabarrus vis-a-vis de labele malade et mori- 
boride; une seconde lettre annonc.a bientot a lord Scarborough 
la fin du descendant de la race, qui avait etc enterre dans le 
coin d'unjardin. 

Deux ans apres cet evenement, le docteur Cabarrus venait 
de rentrer chez lui, un soir, vers onze heures ; il etait desha- 
bille et se disposait a entrer dans son lit, lorsqu'un coup dc 
sonnette ebranla son domicile. 

Qui est la? que me veut-on? dit-il a travers la porte. 

Je desire parler a M. le docteur Cabarrus, repond du 
palier une voix qui avait un accent britannique des plus pro- 
nonces. 

Je ne sors jamais la nuit ; adressez-vous a un aulre me- 
decin. 

11 no s'agit pas de consultation, monsieur le docteur, 
mais d'une affaire de chasse. 

Le docteur ouvre enfin sa porte et se trouve face a face avec 
un laquais en grande livree, tenant en laisse tine admirable 
chienne, qui s'appelait Mirza, et que le marquis de Scarborough 
lui envoyait, apres 1'avoir fait dresser a la frangaise par son 
meilleur garde, et cela en souvenir des buns soins que le doc- 
lour avait prodigucs uu chien a lui legue par le comic d'Orsay. 



354 H1ST01RE UES RACES DE CHIENS. 

- Je suis arrive a Paris a sept heures, et ne vous ai point 
trouve envenant ici. 

Je repars a 1'instant rneme, monsieur, dit le laquais au doc- 
teur, et j'avais hate de remplir les ordres de rnylord mon 
maitre. 

Mirza a ete la merveille de tous les animaux que mon 
illustre confrere... en Saint-Hubert ait jamais eu en sa pos- 
session. 

LE CHIEN DE L AVEUGLE 

11 y avait un jour un aveugle, un chien et une actrice d'un 
infime theatre quietaient amis. Pour obeir a la tradition qui 
cxige qu'un romancier ne puisse mettre des persormages en 
scene sans donner au lecteur un portrait bien detaille de ses 
heros, j'ajouterai done que Faveugle etait fort vieux, que le 
chien etait un canicheet que 1'actrice etait bien peu riche, car 
ses appointements se montaient a quinze sous par representa- 
tion. Les jours ou elle ne jouait pas, elle devait vivre d'espe- 
rance. Vous voyez que ce triod'amis vivait sous la raison so- 
ciale : misere et compagnie. 

L'actrice, par bonte d'ame, soignait les hardes et le menage 
del'aveugle et peignait Baptiste (le chien!) tous les dimanches. 
Ces attentions etaient payees le soir par Paveugle en quelques 
beaux recits des gloires du premier empire, qu'il avait servi. 
Gette confraternite de la mansarde dura jusqu'au jour ou le 
corbillard des pauvres, en passant devant la porte, emporta 
1'aveugle ; les deux autres le suivirent a son dernier gite, el, 
quand ils revinrent, Baptiste s'installa chez 1'actrice. 

C'etait un bien miserable logis que celui de la jeurie ieniine, 
si miserable qu'il ne tenta pas meme les voleurs, car il ne fer- 
rnait pointa clef et la porte n'avail qu'un modeste loquel, que 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 555 

Baptiste^ avec sa sagacite de chieri d'aveugle, avail, en deux 
jours, appris a soulever. L'artiste ne jouait pas et elle voyait 
rapidement s'epuiser ses petites economies, que ne venaient 
pas alimenter les quinze sous dont le theatre payait son talenl 
les jours ou il en faisait emploi. Elle repetait a la verite, mais, 
pour arriver a la representation, il devait s'ecouler bien des 
jours, que son mince pecule n'assurait pas jusqu'au bout centre 
la faim. Vous pouvez comprendre ses inquietudes. 

Ah ! j'oubliais d'ajouter qu'elle etait sage ! 

Deux jours apres, quand Partiste revint de sa repetition, elle 
crut faire un reve I Les carreaux de sa mansarde etaient jonches 
de pieces de deux sous, de dix sous, d'un franc, voire rneme de 
deux francs ! L'addition donna un total de trente-cinq francs 
une fortune ! Au milieu de ces tresors, Baptiste etait eteridu 
ct dormait avec toute 1'insouciance d'un chien philosophe. 

En vain la jeune femme chercha quel pouvait etre ce bien- 
faiteur maniaque qui venait ainsi, dans les mansardes, Jeter 
par terre une aumone qu'il pouvait placer sur un meuble. 
Le lendemain le bienfait anonyme se reproduisit, et Tartiste, 
auretourdu theatre, recueillit, toujours sur le carreau, une 
somme de plus de trente francs. Au bout de huit jours, riche 
de plus de deux cent cinquante francs, elle voulut connaitre 
celui qui profitait de son absence pour 1'enrichir, et, manquant 
a sa repetition, elle se mit au guet dans le couloir. 

Dix minutes apres, elle connaissait son bienfaiteur. C'etait 
Baptiste ! 

Aussitot son amie partie, Baptiste, la sebile a la gueule, sou- 
levait leloquetet allait dans laville s'installer a la place occu- 
pee si longternps par son delimt maitre. En voyant le chien 
seul, lespassants qui le connaissaient croyaient son proprietaire 
malade et, par une generosite que cette supposition rendait plus 
large, ils quintuplaierit, dans la sebile, leur offrande a 1'aveuglo 



5jO H1STOIRE DES 1UCES DE CU1EINS. 

absent. Deux heures apres, Baptiste rapportait au logis sa 

sebile pleine qu'il vidait par terre. 

Le lendemain de cette decouverte, le theatre, presse, joua 
la piece, ou 1'actrice, par son talent, se fit remarquer d'un 
directeur d'une scene rivale, qui 1'engagea a des appointements 
plus serieux. 

Vingt annees se sont ecoulees depuis cette aventure. Au- 
jourd'hui, 1'actrice est riche et celebre, et Baptiste n'a jamais 
quitte son toit. Voici bientol douze ans qu'il occupe une 
place d'honneur dans le salon (il est vrai qu'il est empaille), 
et quand on demande a la inailresse de quel droit ce chien est 
ainsi installe en plein gueridon sur un coussin de soie, elle 
vous fait le recit que je viens de transcrire. 



LE CHIEN A L HOPITAL 



Certain jour, dans la ville de Villefranche, departernent du 
Rhane, une voiture ecrasa la patte d'un jeune chien ; il se reri- 
dit clopin-clopant a la porte de Fhospice, sollicitant, par des 
^emissements plaintifs, son admission pour sa patte dechiree. 
C'etait le soir ; ses plaintes n'ayantpas ete comprises, il se re- 
fugia dans une maison voisine pour y passer la nuit. Au point 
du jour, M. Taumonier del'hopital, qui allait rendre auxmala- 
des sa visite journaliere, fut surpris de se voir suivi par le pau- 
vre animal ne marchant que sur trois pattes, et qui semblait, 
par ses cris douloureux, implorer sa pitie. louche de ce spec- 
tacle, le digne aumonier parla au medecin, faisant sa visite, el 
celui-ci s'empressa de panser le blesse. Des ce moment il fi.il. 
admis au nombre des holes de I'etablissement. 

Chaque matin, au momeril de la visite, on voyail accourir 
i'ialelligeut quadt'upedequi^coftiprenant leprixdu lemps, avail 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. r.?>7 

soin d'enlever le bandage avant de presenter sa patte a Phomme 
de 1'art. 

S'il etait toujours present a Pheure de la visile, nous devons 
ajouter qu'il etait encore plus ponctuel a celle de la distribution 
des vivres. II etait choye par tous les habitants de cette hospi- 
taliere maison, ou, pour les petites comme pour les grandes 
douleurs, on est toujours sur de trouver sympathie, consola- 
tion et devourment. 

LE CHIEN DE L'ARMEE PRUSS1ENNE 

Quel admirable chien quele chien du regiment ! Comme il 
est aime, choye, caresse, adule, bichonne par les soldats dont 
il est le fidele compagnon en paix comme en guerre ! 

Mais il yen aun en Prusse, qui meriterait bien la medaille 
militaire allemande. 

Lors de la guerre du Danemark, on ne faisait pas line pa- 
Irouilie sans Pemmener ; avec un flair incroyable il depistait 
Pennemi cache dans les broussailles. Quand un de ses amis 
tombait frappe par une balle, il s'erigeait en chirurgien, et, se 
couchant pres du blesse, il etanchait le sang de sa blessure 
avec sa langue, restant aupres de lui jusqu'a CR qu'on vint en- 
lever son cher malade. 

Pendant toute laduree de la campagne, il ne recut pas uno 
seuleegratignure. 

D'ailleurs il flairait Papproche des boulets dont il savait evi- 
ler les atteintes, en sautant lestement par-dessus. 

Ce bond opportun lui sauva plus d'une Ibis la vie. 

Lors de la prise de Duppel, au moment ou les troupes s'elan- 
caient en avant, il devanc,ait son bataillon, bondissait sur les 
hauteurs, et penetrait le premier dans la place, au grand eton- 
nement de Pennemi. 11 aboyait en signe de victoire, remuait la 



558 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

queue et semblait dire: Jo suis ici; venez me delivror. Ce 
qui ne manquait pas d'arriver. 

Au passage d'Alsen, ne voulant pas prendre la place (Tun 
soldat dans des bateaux trop petits, il suivait ses compagnons a 
la nage et arrivait le premier sur Pautre rive, se secouait sur 
les jambes de 1'ennemi, et attendait 1'occasion d'affronter do 
nouveaux dangers. 

Aujourd'hui le pauvre chien se repose sur ses lauriers, et, 
comme'un vieux militaire, il tressaille encore au bruit du 
tambour et du clairon, et semble dire au regiment qui passe : 
Et moi aussi, j'etais a la prise de Duppel ! 

LE CHIEN DE L' EMPIRE CELESTE 

Pendant la guerre faite par les troupes franchises a 1'empe- 
reurde la Chine, un chien, appartenant a la femmed'un man- 
darin de Pekin, passait sa journee a croquer les friandises que 
lui donnait sa jeune maitresse. 

S'etant aventureun moment hors du logis, il se laissa seduire 
par les graces martiales d'un de nos tambours-majors et le 
suivit au quartier. 

L'ordinaire du regiment lui donna des remords et il regretta 
les sucreries de la mandarine. Mais, ne connaissant pas les 
rues de la grande \ille, et craignant de tomber en de plus 
mauvaises mains, il se resigna, faute de mieux. 

Vintl'epoque du depart de nos troupes. Le chien, qu'en rai- 
son de son origine, on avait appele Pekin, avait pris gout a la 
vie militaire ; on le voyait par tout, aux parades, a la soupe ? 
aux corvees ; il ri'est pas jusqu'aux fanfares ou il voulait faire 
sa partie en donnant la note la plus sentimentale de son gosier, 
pendant que le clairon sonnait. 

Pekin rendait done a nos troupiers 1'affecl ion qu'ils avaierit 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 350 

pour lui. II etait effectivement devenu le chien du regiment, 
lorsqu'arriva 1'ordre d'embarquement. Or le reglement in- 
terdit la presence d'un animal a bord. Comment faire?Une 
idee lumineuse traversa 1'idee du beau tambour ; il cacha Pekin 
dans son bonnet a poil. Comment ce contenant put loger ce 
contenu, on ne se 1'explique guere. Le fait est vrai pourtant, 
puisqu'il est consigne dans 1'histoire. 

line fois en mer, le chien ne recouvra sa liberte qu'en cou- 
rantle danger de perdrelavie. Le capitaine venait d'ordonner 
de le jeter par-dessus bord. On interceda pour lui, et Pekin fut 
sauve. 

Le voila a Paris avec son maitre ; mais celui-ci, qui venait 
d'obtenir son conge, voulut se marier, et sa future detestait les 
animaux. 

L'amour 1'emporta sur I'amitie, et Pekin fut vendu a un mar- 
chand de tabac, qui lui apprit aussitot a tenir une pipe aux 
dents. 

Quelle degringolade ! Lui, un chien d'abord favori d'une 
grande dame, puis marchant a la tete d'un regiment franc,ais, 
ot servant au jourd'hui d'enseigne ! 

LE CHIEN RECONNAISSANT 

Un chien blesse fut admis a 1'hospice de Lyon en 1865. On 
lui rhabilla sa patte cassee. Tine bonne sffiur le soigna jus- 
qu'a complete guerison, et chaque jour, ponctuel et resigne, 
on le vit paraitreal'heure dupansement. Lan'estpointla mer- 
veille, et Tinstinct de la conservation explique cette intelligente 
assiduite. Mais voici ou cet amour de chien prouve qu'il a au- 
lant de coeur que d' esprit. 

II n'ost point de la ville, il habite aux champs, et depuis de 
longs mois sa patte se porte a ravir. Eh bien, le mal dis- 



560 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

paru, il se souvient du traitement. Chaque fois quo son maitre 
\ient a Villefranche vaquer ases affaires, il luifausse un ins- 
tant compagnie, et court tout droit a I'h6pital, flairant, que- 
tant de salle en salle jusqu'a ce qu'il ait rencontre la religieuse. 
Alors, ce sont des bonds, des cris de joie ; il se roule a ses 
pieds, il lui lecheles mains, lui saute au visage et, par mille 
caresses tendres, lui temoigne sa reconnaissance. 

Le bon la Fontaine n'a jamais cite d'exemple aussi edi- 
iiant. 

UN DINGO APPRIVOISE 

Le celebre voyageur anglais Mac Dowal Stuart, mort il y a 
quelques annees, a son retour de FAustralie avait eu pour coin- 
pagnon fidele et intelligent un chien enleve par lui de la bauge 
d une chienne sauvage appar tenant a Pespece particuliere a 
1'Australie, et dont M. Jules Verreaux a rapporte en Europe une 
pairo qu'on voyait recemment encore a la menagerie du Museum 
de Paris : 

Ce chien, qui portait le nom de Hope, quoique eleve aver 
beaucoup de soin, conservait encore une partie du caractere 
farouche de sa race, ne se montrait docile et tendre que pour 
son maitre. 11 repoussait les caresses des autres membres de 
lexpedition et ne s'eloignait jamais de Mac Dowal Stuart. A un 
signe de ce dernier, il se mettait aussitot a la poursuite des 
kanguroos et ne tardait point a les atteindre et a rapporter un 
ou deux de ces grands animaux si alertes, que rendent si re- 
doutables les ongles tranchanls dont leurs pattes de devant 
sorit armees et qui sont un gibier exquis. 

La riuit, au lieu de dormir, Hope veillait pres de son rnaitre 
endormi. L'oreille et les narines aux aguets, il epiait les moin- 
dres bruits, et loutefois il nedonnait jamais le signal d'alarme 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 361 

qu'aux approches d'un peril reel. Les indigenes, dont la cupidite 
etait eveillee par les armes et les provisions des voyageurs, 
recouraient en vain a toutes les ruses pour mettre en defaut la 
surveillance deHope ; celui-ci eventait ioujours leurs approches, 
eveillait silencieusemerit Mac Dowal Stuart, en lui frottant douce- 
ment la teteavec son museau; puis, celui-ci et ses compagnons, 
mis sur la defensive, le brave chien se jetait sur les sauvages, 
surpris a I'improviste, en etranglait deux ou trois, et savait 
eviter avec une adresse merveillense leurs Heches et leurs 
homo3rings. Mac Dowal Stuart lui dut plusieurs fois la vie 
et lui temoignait une affection qu'on s'explique sans peine. 

Hope, pendant la maladie de son maitre, qui pouvait a peine, 
surtout pendant les derniers mois, se trainer de son lit a son 
fauteuil, ne le quitta pas un seul instant. Toujours couche a ses 
pieds, il s'y assoupissait parfois, mais a chaque instant il inter- 
rompait son sommeil pour regarder avec sollicitude le malade 
ets'assurer qu'il nedesirait rien. Aumoindre signe, et m6me 
au moindre desir exprime par le regard eteint de Pagonisant, 
il se levait, et, devinant sa pensee, il executait des ordres sou- 
vent compliques qu'il comprenait, ou plutot qu'il devinait sans 
que celui qu'il cherissait tant lui adressat une seule pa- 
role. 

Le jour de la mort de Mac Dowal Stuart, Hope, avec Pinex- 
plicable prescience qui caracterise certains individus de la race 
canine, redoubla de sollicitude pour son maitre. A chaque in- 
stant, il s'approchait du chevet ou reposait la tete du celebre 
voyageur etpoussait de petits gemissements. Tout a coup ces 
gemissements devinrent des hurlements desesperes ; Mac Dowal 
Stuart venait de rendre le dernier soupir. 

A dater de ce moment, Hope se coucha silencieusemerit au 
pied du lit de son maitre, dont n'approcherent qu'avec terreur 
les personnes chargees d'ensevelir ce dernier, car elles con- 



562 H1STOIRE i)ES RACES DE CHIENS. 

naissait 1'humeur farouche, la force et la violence du chien. A 
leur grande surprise ilne remua point, il etaitmort. 



LE CHIEN DE MONTARGIS 



Aubry de Montdidier, passant seul dans la foret de Bondy, 
fut assassine et enterre au pied d'un arbre. Son chien resta plu- 
sieurs jours sur la fosse, et ne la quitta que presse par la faim. 
11 vint a Paris chez un intime ami du malheureux Aubry, et, 
par ses tristes hurlements, sembla lui annoncer la perte qu'ils 
avaient faite tous les deux. Apres avoir mange, il recommence 
ses cris, alia a la porte, tourna la tete pour voir si on le sui- 
vait, revint a cet ami de son maitre, et le tira par son habit, 
comme pour le prier de venir avec lui. 

La singularite de tous les mouvements de ce chien, sa venue 
sans son maitre qui, tout a coup, avait disparu, et enfm la 
main de la Providence qui ne permet guere au crime de rester 
impuni, tout cela fit qu'on suivit le chien. 

Des qu'il fut au pied de 1'arbre, il redoubla ses cris, en 
grattant la terre comme pour indiquer qu'on devait fouiiler on 
cet endroit. On creusa, en effet, et Ton trouva le corps du 
malheureux Aubry. 

Quelque temps apres, le chien aperc,ut par hasard 1'assassin 
que les historiens appellent le chevalier Macaire ; il lui sauta 
a la gorge, et Ton eut grand'peine a lui faire lacher prise. 
Chaque fois qu'il le rencontrait, il le poursuivait avec la meme 
fureur. L'acharnement de ce chien qui n'en voulait qu'a cet 
homme, commenc.a a paraitre extraordinaire : on se rappela 
Paffection qu'il portait a son maitre, et en meme temps plu- 
sieurs occasion oil ce chevalier Macaire avait dorine des preu- 
ves de sa haine et de son envie contre Aubry de Montdidier. 
Ouelques autres circonstances augmenterent les soupcons, et 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 5(55 

le roi Charles V, dit le sage, sachant tous les discours quo 
Ton tenait, se fit amener le chien, qui demeura tranquille jus- 
qu'au moment ou apercevant Macaire au milieu de vingt cour- 
tisans, il aboya et chercha a se jeter sur lui. 

Dans ce temps-la on ordonnait le combat entre Taccusateur 
et 1'accuse, lorsque les preuves du crime n'etaient pas con- 
vaincantes. On nommait ces sortes de combat jugements de 
Dieu, parce que Ton etait persuade que le ciel aurait fait un mi- 
racle, plutot que de laisser succomber 1'innocence. 

Le roi, frappe de tous les indices qui se recueillaient contre 
Macaire, jugea qu'il echeait gage de bataille, c'est-a-dire qu'il 
ordonna le duel entre le chevalier et le chien. Le champ clos 
fut marque dans Tile Saint-Louis, qui n'etait alors qu'un 
terrain vague et inhabite. Macaire etait arme d'un gros baton ; 
le chien avait un tonneau perce pour sa retraite et ses relance- 
ments. On le lacha, et aussitot il courut, tourna autour de son 
adversaire, evitant ses coups, le menagant tantot d'un c6te, 
lantol d'un autre. De cette fagon il fatigua enfm Macaire, le 
saisit a la gorge, le renversa et Pobligea a faire 1'aveu de son 
crime, en presence du roi et de toute sa cour. 

La memoire de ce chien merita d'etre conserves par un mo- 
nument que Ton voit encore sur la cheminee de la grande sallc 
du chateau de Montargis. 

LE CHIEN DU 3' ZOUAVES 

Pendant la guerre d'ltalie qui se termina a Solferino et a 
Villafranca, le 5 e zouaves s'embarqua a Alger pour Genes; mais 
une difficulte se presentait : defense formelle avait ete faite 
d'admettre des chiens a bord ; la desolation etait au camp des 
zouaves qui tenaient a leurs caniches. 11 etait difficile de 
Iromper la surveillance de 1'interidant. On sait que pour gagner 



.ifi4 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

le navire, chaque soldai defile sur une planchc, a 1'appel de 
son nom ; il est presqu'impossible d'arriver a bord subrepti- 
cement ; neanmoins on trouva un moyen de passer les chiens, 
ce qui n'etait pas chose facile. 

Les tambours demonterent leurs caisses et y cacherent les 
meilleures betes des bataillons et les moiris grasses, bien en- 
tendu. 

Toutou, vu ses services et sa petite taille, etait du nombre. 
Ces pauvres animaux se pelotonnaient et prenaient respiration 
par le trou de cordes de la peau d'ane. 

Le regiment se mit en marche ; selon la couturne, on defi- 
lait sans musique. Pour les embarquements, on va un peu a la 
debandade, et chaque tambour ou clairon, au lieu de se trouver 
en tete, prend rang dans sa compagnie pour les appels du bord. 
Mais le colonel voulut saluer par une derniere fanfare cette 
terred'Afrique que Ton allait quitter. 

Ordre est donne aux cla irons et tambours de prendre la tele 
de la colonne et de jouer un air entrainarit. On peut juger de 
la figure des tambours, qui avaient tous un chien dans leur 
caisse. Les clairons jouent tousseuls; le colonel s'etonne el 
exige que les ra et les fla accompagnent la sonnerie ; mais les 
tambours ne remuent pas leurs baguettes. Le colonel se fache, 
il faut s'executer. 

Une nombreuse population saluail les zouaves de ses vivats. 
- Vivat ! un vrai salut de circonstance pour des hommes qui 
vont affronter la mort ! - 

Letambour-maitre, qui a vu le colonel froncer le sourcil, 
comprend qu'il n'y a plus a plaisanter ; le signal est donne et 
le tambours battent a coup redoubles. 

Mais, 6 surprise ! Au milieu des roulements cadences, d'ef- 
froyables clameurs se font entendre ; des chiens hurlent avec 
r;ige. On regarde partout, on no voit rion. Les tambours uno 



AiNECDOTES SUR LES CHIEFS. 505 

fois lances ne s'arretent pas ; plus les aboiemerits redoublent, 
plus ils frappent ; c'est un tapage infernal. 

Chacun cherche les chiens quicausent ce sabbat; nul ne les 
aperc,oit. Enfm, a la stupefaction generate, un epagneul toinbe 
du fond d'une caisse, roule a terre, se releve et s'enfuit a 
toutes jambes ; le pauvre diable, affole de terreur, avait creve 
la peau de timbre avec ses pattes pour s'echapper. 

Et les spectateurs de rire a se tordre ! 

Les officiers comprirent ce qui s'etait passe ; ils firent sem- 
blant de n'avoir rien vu ni entendu. Les tambours cesserent 
de battre et Ton arriva sur les quais. Mais le bruit de la farce 
qui s'etait jouee avait precede Parrivee des bataillons ; les 
controleurs etaient prevenus. Done, quand un tambour se pre- 
sentait, il devait frapper sur sa caisse ; si un aboiement ecla- 
tait, le chien matron etait tire de sa prison et chasse a terre. 

Un seul fut embarque : Toutou I Toutou qui ne broncha pas ; 
Toulon qui ne souffla pas ; Toutou qui s'etait tenu coi ! 

LE CHIEN DU FACTEUR RURAL 

Un lacteur rural du canton de Randan mourut en faisant sa 
tournee. Une indisposition subite Payant atteint, il s'etail 
assis sur le bord d'un chemin peu frequente, et y avait expire 
sans secours. La fatigue d'une course penible dans des pays 
boueux, son estomac surcharge d'aliments et un peu d'ivresse 
enfurent les causes. Lorsqu'onletrouva, son chien, fidelecom- 
pagnon dechaque jour, etait tristementcouche entre ses jambes, 
ct montrait les dents a ceux qui voulaient s'approcher du cada- 
vre de son malheureux maitre. II mordit le bras du gendarme 
charge de recueillir le sac des depeches, et aurait fail opposi- 
tion a la levee du corps si Pon ri'elait point parvenu a Peloignei 
un moment. 



5t>0 illSTOIRE DES RACES DE CHIEJNS 



LE CHIEN DE LA FERMI ERE 

A une distance peu eloignee du petit village du Gassin (Var), 
im chien sortait de temps a autre, au mois d'aout 1864, du 
milieu des bois, venant sur la route au-devant des voyageurs 
et aboyant vainement d'une maniere plus ou moms expres- 
sive. 

Madame X... ayant ete deux fois chez M me veuve Raymond, 
agee de soixante-dix ans, qui habitait seule sa maison de cam- 
pagne, ne 1'ayant jamais trouvee et voyant toujours les portes 
fermees, s'empressa, a sa derniere visite, de faire appeler les 
deux ills Raymond qui habitaient a quelques kilometres de la, 
et ceux-ci se rendirent immediatement a 1'habitation de leur 
mere. Dans la basse-cour, les pigeons, les poules et les lapins 
etaient tous etendus morts d'inanition. 

Le seul animal qui avait resiste a une privation de nourri- 
ture, qu'on suppose avoir ete de pres de cinq jours, etait un 
pore. 11 est vrai qu'a peine il pouvait se tenir sur ses membres, 
taut il etait faible. 

Le bruit des personries qui, en ce moment, se trouvaient a la 
inaison, deserte depuis quelque temps, y altira le chien qui 
s'avanga triste et abattu. Apres avoir prodigue ses caresses aux 
enfants de son infortunee maitresse, il fit mine de vouloir 
retourner a Tendroit d'ou il etait venu, et, en eflet, il se mit 
en marche. 

Tout le monde suivit le chien. Quand il eut parcouru une 
distance d'environ 150 metres, il prit un petit sentier, et bieritot 
il se glissa a travers un epais buisson pour aller reprendre le 
poste qu'il occupait depuis cinq jours^ probableinent sans 
manger, Ce buisson recouvrait un ravin, au fond duquel un 
liavranl spectacle s'ol'lrit aux yetix de lous les assistants : une 



ANECDOTES SUK LES CH1ENS. 307 

ieinine et un cheval, morts a peu pres simultanernent depuis 
plusieurs jours, et un chien qui n'avait point abandonne ni le 
cheval ni sa maitresse aupres de laquelle il etait venu re- 
prendre sa place. 

Alors on s'expliqua Tacharnement de ce pauvre animal a 
courir au-devant des passanls pour les amener sur le lieu du 
sinistre. 

On supposa que M me veuve Raymond, voulant relever elle- 
ineme son cheval qui etait tombe dans Je ravin, avait rec,u un 
violent coup de t6te qui Pavait tuee sur-le-champ. 



UN CHIEN ENRAGE... CHASSEUR 

Un grand amateur de chasse, peintre distingue, se lamen- 
tait dene pouvoir ouvrir la chasse comme a P ordinaire. II rele- 
vait a peine d'une grave maladie, et son docteur lui avait pres- 
crit un repos absolu. II avait pres delui uri magnifique braque 
blanc et orange, qui paraissait inquiet de ne pas voir son 
maitre vaquer aux soins precurseurs d'une epoque cherie de 
lout vrai chasseur. Pourquoi M. C... ne visitait-il pas les batte- 
ries de son fusil, les poches de son carnier? Pourquoi ne fa(;ori- 
uait-il pas des cartouches comrne a Pordinaire? Pourquoi ne 
procedait-il pas a la confection d'une valise on au gonflement 
d'un sac de nuit. Enfin, le jour de la chasse arriva : soleil ra- 
dieux, bonne brise, temps charmant. Ou done est Nick ? 
demanda le rnaitre a son domestique, vers dix heures du 
matin, quand on annonc.a le dejeuner. Nick n'etait plus la, il 
avait pris la fuite eri profitant du moment ou Pori avait uuvert 
la porte a un fournisseur. Avait-il entendu aboyer quelque 
autre chien ? Avail-il senti 1'odeur de la poudre? 

Le fail est qu'on retrouva le chien passiorme a la gare du 



51)8 H1ST01RE DES RACES DE CHiElNS. 

chemiri de fer del'Ouest, rue Saint-Lazare, attendant le depart 
d'un convoi, ou la main exercee d'un voleur de chiens. 

LE CHIEN PECHEUR 

Je connais un chien qui vaut son pesant d'or; c'est une 
bete sans pareille, un boule-dogue, et pourtant, qui le croirait, 
uri chasseur emerite... ou plutot un pecheur, ce qui est plus 
rare. Je 1'ai vu, de mes yeux vu, au marche au poisson de la Halle, 
suivre, la queue entre les jambes, son maitre qui marchandait 
un homard cru, dont les pinces etaient libres. Le crustacee 
rnenacait la canne qu'on lui presentait d'un serrement du genre 
de celui d'un etau. Afin de mieux juger Failure du homard, le 
proprietaire du chien posa 1'ecrevisse de mer a terre, et la 
marchande de lui dire : 

Mettez-y done vot' nez entre ses tenailles, ou bien tant 
seulement la queue de vot' chien. 

Oh! quant a c,a, j'y consensl Ici, P/ocfc, tout beau! ne 
bouge pas. 

Et ce qui avait ete propose fut fait. Le chien se prend a 
hurler et fait plusieurs bonds ; le homard ne cede pas, et, 
comme pris d'un vertige, le quadrupede s'elance en droite 
ligne tout le long de la rue Montmartre. 

Appelez done vot' chien il emporte mon homard. 

- C'est bien plutot a vous d'appeler votre poisson. Allons ! 
aliens ! ne vous tracassez pas, ma bonne feinme, je vais courii 
apres mon boule-dogue. 

Et le rnaitrc de Plock se mit a courir en elTet, mais il courul 
si bien qu'on ne le resit pas. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 7iiM 

LE CHIEN DU ROI LYSIMACHUS 

L'histoire nous a conserve le souvenir do chiens lideles qui 
se sont voues a une mort volontaire pour rie pas survivre a 
leurs maitres. Montaigne en cite deux exemples empruntes a 
1'antiquite : Hyrcanus, le chien du roi Lysimachus, son 
rnaistre mort, demeura obstine sur son lict, sans vouloir 
boire ne manger, et le jour qu'on en brusla le corps, il print 
sa course et se jecta dans le feu, ou il lent brusle; comme feit 
aussi le chien d'un nomme Pyrrhus, car il ne bougea de dessus 
le lict de son maistre depuis qu'il feut mort ; et quand on 1'em- 
porta, il se laissa enlever quand et luy, et finalement se lan^a 
dans le buchier ou bruslait le corps de son maistre. (Essais, 
Hv. II, chap, xn.) 

UN CHIEN REVENU DE LOIN 

Ceci estl'histoire d'un chien-loup apparlenarita M. B..., em- 
ploye d'une maison de commerce du Havre. Au depart du trois- 
mats Normandie, son maitre le donna au capitaine Maraine, 
que Blanchet accompagna sur son navire. II passa la ligne, vit 
Buenos Ayres, doubla le cap Horn. D'une lettre du capitaine 
Maraine la derniere, helas ! qu'il devait ecrire 1 il re- 
suite que Blanchet se trouvait encore a bord de la Normandie 
quand ce batiment quitta les Chinchas avec un chargement 
pour la Reunion. Dans la nuit du 8 au 9 juillet 1865, le 
navire arrivait a sa destination, mais en se brisant sur la cote 
de Saint-Benoit. Le capitaine perit avec une partie de son equi- 
page. II n'est pas probable que dans un tel naufrage on se 
preoccupa de Blanchet. 

Gependant, un soir, madameB..., 1'ancienne maitresse de 
Blanchet, entendit gratter a sa porte. Elle ouvrit et resta stupe- 

24 



570 H1STOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

f'aile en reconnaissant le fidele animal, qui gambadait autour 
d'elle et remplit la maison d'aboiements joyeux. 

Comment avait-il eterapatrie? 

On est porte a croire qu'apres s'etre sauve a la nage, il elut 
domicile a bord de quelque navire qui, parti des Indes orien- 
tales, relacha a la Reunion en se rendant au Havre. 

UNE AUTRE CHIENNE DE REGIMENT 

Un des regiments du corps d'armce de Paris possedait une 
chienne qui est morte apres quatorze ans d'une existence qui 
merite d'etre connue. Cette chienne, appelee Minetle, sans 
doufe par opposition a sa structure peu delicate, fut trouvee 
par un bataillon frangais dans une razzia kabyle. Elle avait un 
an au plus. Elle suivit le bataillon, qui, apres une marche pe- 
nible, par un brulant siroco, cherchait partout de 1'eau pour 
s'abreuver. Minette, conduite par son instinct, guida les soldats 
vers un puits cache dans le fond d'un ravin. Ce service signale 
la fit adopter par nos troupiers, qui ne voulurent plus se separer 
d'elle, et lui donnerent part au feu, a la chandelle et a la soupe. 

Ellen' avait pas besoin de s'occuper de ses repas : le bataillon, 
et bientot apres le regiment, se fut prive de nourriture plutot 
que de ne pas fournir la ration de Minette. Elle suivit son dra* 
peau en Crimee, rec,ut pendant le siege une blessure causee 
par une detestable habitude, qu'on ne pouvait lui faire perdre, 
celle de courir apres les obus. Un eclat d'un de ces projectiles 
lui laboura 1'echine. Pansee avec une tendre sollicitude, elle 
ne tarda pas a guerir. Malgre les perils de la tranchee, elle y 
vecut une partie du temps pendant lequel le regiment fut en 
Crimee, et souvent elle evehta les partis russes. 

Au moment de la guerre d'ltalie, le regiment de Minette ayant 
te designe pour faire campagne, elle passa les Alpes u sa place 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 371 

de bataille, a gauche dela cantiniere. Minette n'etait pas belle, 
rnais elle etait grande, forte, avait le poll dur et souvent he- 
risse, les oreilles pointues et d'une dimension extraordinaire ; 
enfin, les deux plus formidables rangees de dents qu'ait jamais 
eues un chien. Elle n'etait heureuse qu'au milieu des pantalons 
garances. 

Blessee en Orient, elle assista aux batailles de Magenta et de 
Solferino, ne reculant jamais quand le regiment avangait, et 
aboyant centre 1'ennemi tant qu'on etait aux prises avec lui. 
Lapauvre Minette s'est eteinte agee de quatorze ans, entouree 
de tous les soins possibles. Sa mort, nous n'avons pas besoin 
de le dire, a ete fort regrettee. Paris a ete sa derniere etape. 
Un an de plus, el elle avait ses trois chevrons. 

LE CHIEN CAISSIER 

Un bon vieux cultivateur se presenta chez un marcharid de 
drap et y fit un achat de cinquante-cinq francs. 

Quand il voulut prendre sa bourse pour s'acquitter envers 
le marchand, la bourse manquait a 1'appel. 

Comment avait-elle disparu? C'est ce que le .brave homme 
rie pouvait s'expliquer. 

Au moment ou le bon villageois sortait de la boutique, lais- 
sant la son emplette, il s'aperc,ut que le chien qui Paccompa- 
gnait tenait quelque chose dans la gueule. 

C'etaitla bourse en question quicontenait quatre-vingt-cinq 
francs. 

II se rappela alors que s'etant arrete en route, il avait depose 
a terre le sac qui renfermait son argent et avait oublie de le 
re prendre. 

Le vieillard caressa son chien, paya le marchand et emporta 
sa merchandise. 






J7-2 JIISTOIRE DES RACES DE CH1ENS. 



ENCORE LES CHIENS DE REGIMENT 

Le chien domestique, qui vit sous le toit d'unefamille, aime 
son maitre, sa maitresseet tous les gens du logis. Le chien 
de la caserne s'attache luiaussi, a la gran def ami He qui s'appelle 
le regiment. Seulement, au lieu d'aimer dix personnes, il eri 
aime deux mille, voila tout. 

Sous la restauration, il y avait au 6 e de la garde un chien 
qui s'appelait Misdre, sans doute parce qu'il se pliait aux capri- 
ces de tout le monde, et que dans le nombre il y en avait de 
mauvais. C'etait un caniche d'uneentiere blancheur ; il portait 
sur le cote exterieur de la patte gauche de devant, a hauteur 
de 1'epaule, trois chevrons rouges appliques sur sa peau fine et 
rasee, absolument comme sur un uniforme, et il en paraissait 
aussi Her qu'un vieux grenadier. Sa salle de police eiait la 
plahche a pain dela chambree. On 1'y mettait lorsqu'il avait 
commis quelque faute, et, par obeissanceautantquepar cr.ainte 
de faire un saut perilleux, peut-etre, il y restait avec resigna- 
tion, jusqu'a ce que sa puniti.on fut levee. 

I) y avait au 48 e de ligne, vers la meme epoque, un joli epa- 
gneul noir et blanc, a queue panachee, qui s'appelait Pompon. 
Tous les jours, a Fheure de la parade, il defilait a la tete des 
gardes montantes, accompagnait le poste principal jusqu'a la 
place d'armes, et revenait ensuite a la caserne avec la garde 
descendante. 

Pompon assistait a toutes les revues, manoeuvres et prises 
d'armes du regiment. Sa place de bataille etait a la tete des 
tambours, a cote du tambour-major. Quand Je regiment etail 
en marche, si quelque autre chien venait a Tetourdie pour 
jouer avec lui, Pompon le regardait d'abord d'un air dedai- 
gneux, et si le chien insistait, il lui inontrait les crocs d'un air 



ANECDOTES SUK LES CHIENS. 37, r > 

courrouce, qui voulait dire : Va-t'en, ou sinon... je ne plaisanle 
pas quand je suis sous les armes. Le chien ainsi econduit 
paraissait comprendre d'instinct la superiorite de position du 
chien du regiment : il se retirait prudemment et le laissail 
tranquille. -\ 

Le chien du regiment nes'attache pas seulement aux hom- 
mes, il aime les chevaux, s'il sert dans la cavalerie. II y avait 
au 4 e hussards, en garnison a Castres, une chienne qui, un 
jour, mit has ses petits dans une mangeoire. Le cheval voisin 
non-seulement ne leur fit aucun mal, mais encore les endura 
complaisamment et parut meme les proteger. 

La chienne lui en garda toujours reconnaissance ; quand le 
cheval se couchait sur sa litiere, elle se couchait pres de lui, 
le lechaitet le regardait avec une affection visible. Bien plus, 
lorsqu'un hussard donnait un morceau de pain de munition a 
la chienne du regiment, il arrivait souvent a celle-ci de le 
conserver intact a sa gueule ; puis on la voyait courir a 1'ecurie, 
se dresser sur les pattes de derriere et presenter le morceau de 
pain a son cheval favori, qui 1'acceptait avec gratitude. 

Auretour de Pexpedition de Crimee, il y avait au regiment 
de la gendarmerie de la garde une petite chienne nominee 
Louloute, qui, habituee comme Pompon a accompagner le regi- 
ment partout, 1'avait suivi pendant toute la campagne, puis 
etait revenue en France avec lui. En partant pour la guerre, 
Louloute avait laisse au depot du corps un fils auquel les 
gendarmes donnerent le nom de Bataillon. II etait fort petit alors 
etsa mere le trouvabien grandi au retour; aussi il fallait voir 
la joie de Louloute en retrouvant sa famille et ses penates ; elle 
semblaitdire a tons: Je reviens de la tranchee de Sebastopol ; 
j'assistais a la prise du Mamelon-Vert ! 

G'est surtout en campagne, c'est a la guerre qu'il est cu- 
rieux, disons plus, qu'il est utile d'etudier le chien du regi- 



574 IUSTOIRK DES RACES DE CHIENS. 

ment. Le marechal Bugeaud, de si populaire et si paternello 
memoire que les clairons de nos regiments jouent encore 1'air 
de la chanson composee sur la Casquette du pere Buyeaud ; le 
marechal Bugeaud, disons-nous, qui avait vu dans les campa- 
gnes d'Espagne, lorsqu'il servait comme chef de bataillon sous 
les ordres du marechal Suchet, les services rendus par des 
chiens dans ce pays accidente et favorable aux surprises, avait 
conseille en Algerie aux chefs de nos colonnes Femploi de ces 
animaux. 

En Afrique, au commencement de notre occupation surtout, 
des factionnaires furent assassines pendant la nuit. 

L'Arabe, rampant sur le ventre comme un reptile, s'avang-ait 
doucement et sans bruit, puis, surgissant tout a coup, il plon- 
geait le fer dans le corps du soldat, avant que celui-ci eut eu le 
temps de se mettre en defense. Quelques chiens bien dresses, 
employes aux avant-postes, comme auxiliaires des vedettes el 
des sentinelles, firent cesser cetetat de choses. L'hommeleplus 
brave qui ne craint pas Tennemi lorsqu'il le voifc, a naturelle- 
ment peur de 1'ennemi qui, se cachant dans Fombre, peut le 
surprendre etle frapper par derriere. 

La presence d'unchien dissipecelle crainte. Lorsquecet ani- 
mal ne voit pas encore 1'ennemi, il le sent et 1'entend deja : 
son poil, qui se herisse sur son cou et ses grognements mena- 
c.ants avertissent qu'il s'approche, tandis que sa tete se tourne 
et ses yeux se fixent du cote par ou cet enriemi s'avance. Du 
reste, 1'assassin qui sail qu'un chien veille a c6te d'une senti- 
nelle, ne cherche meme pas a la surprendre, il sait d'avance 
qu'il ne reussirait pas. 

I] y a quelques annees, il y avait a Bone un escadron du train 
des equipages au milieu duquel se trouvait une chienne bien 
extraordinaire, que tous les soldats appelaient la Bedouiue, ;t 
cause de son origine arabe. Elle paraissait appartenir a la race 



ANECDOTES SUR LES CIIIENS. -,75 

du chien-loup, et tenir un peu de celle de nos chiens de berger. 
Quand un detachement du train transportait a dos de mulel 
des vivres et des munitions dans les cantonnements, la Be- 
(lomne Faccompagnait toujours et valait a elle seule dix senti- 
nolles. La nuit venue, lorsqu'on plantait les tentes, elle faisait 
autour du petit camp sa ronde active et vigilante. Malheur a 
FArabe assez temeraire pour se hasarder a venir y commettre 
quelque vol ! Bientot les soldats, eveilles en sursaut par des 
cris dechirants, apercevaient la Bedonine qui mettait le bur- 
nous et la chair durodeur nocturne en lambeaux. 

Un jour, dans une expedition lointaine ouily avait desplai- 
nes de sables brulants a traverser, la Bedouine mit bas ses pe- 
tits et mourut. Les soldats Fenterrerent et lui donnerent une 
larme de regret ; puis ils recueillirent les nouveau-nes et les 
installment aussi commodement que possible dans une peau 
de bouc vide suspcndue au flanc d'un mulct. Des qu'on ren- 
contra uri douar , ils y coururent et se procurerent du lait ; 
mais, malgre tous leurs soins, ils ne purent parvenir a con- 
server qu'un seul chien a la vie. De retour a Bone, ils firent son 
education ; bientot 1'animal fut a m6me de debuter dans Futile 
emploi que feu sa mere avait si courageusement et si tidele- 
ment rempli, et comme elle, il eut chaque jour sa gamelle a 
part, prelevee par les soldats reconnaissants de ses services, 
sur Pordinaire de 1'escadron. 

Lorsqu'au retour de la campagne d'ltalie, les troupes victo- 
rieuses, reunies etcampees dans la plaine de Saint-Maur, firent 
leur entree solennelle dans la capitale, au milieu de la popu- 
lation enthousiaste, leur jetant des bouquets et des couronnes 
de laurier, comme cela avait deja eu lieu quelque temps au- 
paravant pour nos glorieux regiments revenant de Crimee, on 
remarquait, defilant fierement avec les zouaves et rnarchant a la 
hauteur des serre-files du dernier peloton, un chien de moyenne 



576 HISTOIRE DBS RA ES DE CHIENS. 

taille, a 1'allure vive, a Fair intelligent et decide, ayant au con 
un collier a grelots et sur ledos un petit harnachement exacte- 
ment pareil a celui des mulcts debal qui, dans nos expeditions 
d'Afrique, portent les cantines des officiers. Deux de ces petites 
cantines etaientfixees aux ilancs de Solferino, nom qu'a la suite 
de cette bataille celebre, les soldats dormerent au chien dont il 
s'agit, et dontvoici Thistoire. 

On se battait un jour dans le village habite par ses maitres. 
Les Autrichiens occupant ce village en etaient vigoureusement 
deloges par les Francois. Les balles pleuvaient, les boulets bon- 
dissaient, tuant et ravageant tout sur leur passage, et, pour 
comble de desastre, les Autrichiens, en se relirant, mettaierit 
le feu aux maisons dans lesquelles ils ne pouvaient plus se 
maintenir. Ce fut au plus fort du peril que le futur Solferino, 
qui devaitun jour braver si intrepidement le feu du champ de 
bataille, rie sachant plus ou chercher son salut, se refugia iri- 
slinctivement dans les rangs des zouaves, et trouva parmi eux un 
abri sur. Apres 1'affaire, il caressales soldats, qui, charmes de 
sa gentillesse, lui donnerent a manger et s'attacherent a lui. 
II ne les quitta plus, fut des lors a bonne ecole, et son education 
militaire ne laissa bientot plus rien a desirer. 

Cependant, pour utiliser leur eleve ettirer le meilleur parli 
possible de ses heureuses dispositions, les zouaves s'aviserent 
de faire de leur chien un cantinier de nouvelle espece. Ce fut 
alors qu'ils 1'equiperent comme il est dit plus haut. Seulement, 
les deux boites ou cantines fixees a son bat, au lieu de contenir 
des comestibles et des liqueurs, renfermaient des rouleaux de 
bandes de toile pour dormer les premiers soins aux blesses du 
champ de bataille en attendant les secours de Tambulance, et 
quelques toniques pour leur reconforter le coeur, s'ils venaient 
a defaillir. Sur le champ de bataille, le fidele Solferino ap- 
paraissait aupres des zouaves prets au combat, marchant en 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 577 

colonne ou deployes en tirailleurs, et il se portait par une course 
rapide, au premier appel, au premier signe, partout ou sa 
presence etait necessaire. 

Au camp de Saint-Maur et quelquefois a Paris, ou il se pro- 
menait avec son chien d'ltalie, portant son petit harnachernent 
de mulct de bat, le zouave plus parliculierement charge 
de donner des soins a Solferino racontait a qui voulait Pen- 
tendre les traits de devouementet les prouesses de cet intelli- 
gent animal. 

i_E CHIEN VOYAGEUR 

Certain Nemrod etait parti pour aller chasser dans le Niver- 
nais, et, pour se rendre au lieu de sa destination, il avait du 
prendre un itineraire peu direct. D'abord, le chemin de fer 
1'avait entraine au riord, un'ecorrespondance de voiture 1'avait 
fait virer au sud-ouest, et enfin la diligence 1'avait conduit a 
Test, au rendez-vous convenu. Le chien, pendant ce voyage en 
zigzag, ronflait comme un vrai philosophe aux pieds de son 
maitre, ou dans le cabanon cellulaire du wagon aux bagages, 
ou enfin sousle tablier du coupe de la diligence. 

A peu de jours de la, le Nemrod, au retour d'une chasse 
fructueuse, regut une lettre qui le forc,ait a partir pour la ville 
voisine, et, avant de s'en aller, il recommanda a ses hdtes de 
bien garder son chien a la chaine et de ne le faire sortir que 
tenu a la laisse. Les domestiques rec,urent ces ordres avec le 
plus grand respect apparent et se promirent bien in petto, sui- 
vant 1'usage, de n'entenir aucun compte. Au retour du chas- 
seur, le chien avait disparu. Sans prendre le temps de gronder 
les coupables, il se mit a sa recherche, mais toutes ses de- 
marches furent inutiles; ni ce jour-la, ni le lendemain, les 
investigations n'amenerent aucun resultat. Quatre jours apres, 



578 HISTOIRE DBS RACES DE CHIENS. 

seulement, une lettre venue de Paris, apprenait a mon con- 
frere en Saint-Hubert, que le chien a la recherche duquel il 
etait, avait reintegre le domicile de son maitre, bien harasse, 
bien rompu, mais se montrant fort joyeux d'etre arrive. Quel 
chemin la pauvre bete avait-elle pris ? G'etait la son secret ; 
mais servie par son attachement, elle avait parcouru 50 
lieues et endure la faim pendant plus de trois jours pour re- 
joindre celui par qui elle croyait avoir ete delaissee. 

LE CHIEN DE L'OFFICIER 

Le capitaine Pollone avait un chien tres-fidele qui le suivait 
partout. Lorsque la compagnie Pollone engagea le combat avec 
la bande Fuoco, sur le mont Coppa, le brave chien, qui avail 
ete le premier a s'apercevoir de Tapproche des brigands et a 
donner 1'alarme, se jeta au milieu des combattants en mordant 
;i droite et a gauche tous les scelerats qui lui tombaient sous la 
dent. 

Quand son maitre fut blesse, le pauvre animal se jeta sur lui 
et poussa de longs et emouvants gemissements ; il se mit a 
lecher le sang qui s'echappait de la blessure ouverte. 

Les brigands arriverent en combattant jusqu'au malheureux 
Pollone, et Pacheverent a coups de baionnette. Mais le coura- 
geux animal sauta a la nuque du premier qui porta la main sur 
le capitaine, et le mordit si violemment, qu'il tomba roide 
mort. 

Ne pouvant plus sauver son maitre, il courait a et la entre 
les rangs des soldats, en aboyant de toutes ses forces, comme 
pour les exciter a venger leur capitaine, si barbarement mas- 
sacre. 

Le jour suivant, 1'animal affectueux se mit a la tele d'un 
autre detachemerit qui avait la mission d'explorer le terrain 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 570 

ou le malheureux capitaine Pollone etait tombe. Les soldats 
suivirent presque instantanement le chien, qui les conduisit en 
courant au lieu ou gisait le cadavre de son maitre. 

II y eut la une scene impossible a decrire. A la vue du ca- 
davre, le fidele animal sembla devenir furieux, il fut impos- 
sible de le detacher de ce lieu : on dut le placer sur le cercueil 
ou fut depose le corps de son maitre. 

LETTRE D'UN MARECHAL AMI DES CHIENS 
A M. NICOLAS FETU, A DIJON 

IJUI DEMANDAIT I. E MASSACRE FIE CHIENS EX FRANCE 

Paris, 8 juin 1860. 

Monsieur, 

Je voudrais pouvoir vous remercier de Penvoi que vous 
m'avez fait de votre brochure sur /' Extinction de la race canine ; 
mais, en verite, mon courage neva pas jusque-la. J'ai horreur 
de ce nouveau massacre des innocents, objet de votre requisi- 
toire; j'ai horreur de cette autre Saint-Barthelemi de chiens 
prechee par vous. 

Quoi ! vous tueriez le chien d'Ulysse, ce vieux chien aveugle 
qui reconnait son mail re apres une absence de plus de vingt 
annees et qui tente un dernier effort pour venir encore une 
fois lui lecher la main ! Grace, monsieur, grace pour Argos, ne 
le tuez pas ! II succombea 1'exces de sa joie... laissez-le mourir 
debonheur ! 

Vous tueriez le chien du jeune Tobie accourant de si loin 
pour annoncer au pauvre pere aveugle la prochaine arrivee de 
son fils et la fin de ses malheurs ! 

Vous tueriez ce chien dont 1'instinct plus que merveilleux 
sut decouvrir saint Roch mourant de la peste, au fond d'une 



380 HISTOIRE DES RACES DE CHIE3NS. 

caverne, dans un affreux desert ! ce chien qui rendit au 
monde un homme presque Dieu par la charite et que tant 
d'actes de sublime devouement devaient conduire au ciel I 

Vous tueriez ce vaillant chien deMontargis sans lui laisser 
le temps de denoncer I'assassm d'Aubry de Montdidier, son 
maitre, et de forcer Richard Macaire a confesser son crime ! 

Vous tueriez Fido, le chien de Jocelyn qui a inspire a 
Lamartine ces vers delicieux que Ton ne peut lire sans se sentir 
les yeux mouilles ! 

Vous tueriez le Chien du regiment, le Chien du convoi du 
pauvre, le Chien de Terre-Neuve, celui de I'hospice du Saint- 
Bernard, apres qu'il aurait retire votre fils d'un precipice rem- 
pli de neige, ou qu'il Paurait arrache aux flots prets a Pen- 
gloutir! Tous y passeraient sans exception, sans merci ni 
misericorde... 

... Vous tueriez Nero 1 !... 

Votre rage s'exercerait meme sur mon chien qui est la 
couche contre la main qui vous ecrit, les yeux fixes sur les 
miens et y lisant Pindignation dont je suis anime contre 
vous ! 

Gronde ce monsieur, semble-t-il me dire, gronde-le bien 
fort ; dis-lui cornme je t'aime, comme nous nous aimons ! com- 
bien j'aime ta soeur, ta niece, tons ceux qui te sont chers ; dis- 
lui comme je veille sur toi a chaque instant du jour et de la 
nuit; cite-lui lesnoms detous les gens que j'ai mordus ; parle- 
lui de tous les pantalons que j'ai dechires, de toutes les robes 
que j'ai mises en lambeaux, uniquement parce que les per- 
sonnesqui lesportaient voulaientte parler de troppres; recite- 
lui quelques-uns des vers que le due de Malakoff, ton fidele 
ami, a faits sur moi plus fidele peut-etre encore! Montre a ce 

1 Le chien de S. M. Ttfmpereur. 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 381 

vilain hornme quelques-unes des epitres franchises, latines, 
allemandes, italieimes, quej'aiinspirees auxgens de cceur qni 
ont su m'apprecier chez toi ! 

Dis a ce calomniateur, incapable saris doute de comprendre 
un attachement pur et absolument desinteresse, qu'au has du 
beau portrait que 1'habile Jadin a fait de ton chien, une jeune 
lille de douze ans, encore plus jolie, sinon plus douce et plus 
aimable que moi, a fait graver parmi bien d'autres vers, tous 
a ma louange et que je rnerite, j'osele dire, ces deux lignes qui 
m'ont plus toucbe que le reste : 

Du bien de mon bon maitre en ami je protite; 
J'aimerais son pain noir, s'il etait malheureux! 

Dis-lui aussi que, sur une belle gravure faite d'apres 
ce portrait, par le fils d'un general celebre, on voil ecrits ces 
autres vers : 

Sult'ureis captain depinxit doctus in arvis 

Artificis calamus, quse sedet, ecce canem; 
At ne quaere, precor, faciei dote venustam, 

Nee quse blanditias fundere dulcis eat : 
Corpus enim pingens animi meliora relinquit 

Munera, nee vidit pectoris ille sinum. 
Victa equidem vici victorem, corde fideli, 

Cura, grato animo, caliiditate, jocis. 

Explique-iui bien que arvis sulfureis doit signifier : sur le 
champ^de bataille de Solferino; que captarn veut dire que 
c'est toi qui m'a prise ; que sedet exprime que je suis repre- 
sentee assise et non pas debout sur mes quatre pattes ; dis-lui 
que la petite antithese (si c'est ainsi que cela s'appelle) victa 
vici victorem est de toi, et que je la trouve assez jolie 

Mais, mon bon maitre cheri, fais mieux encore, n'ecris 
pas a ce bourreaujdes chiens; attends que nous allions en- 
semble presider le conseil general de ton cher pays ; alors tu 



382 HISTOIRE DBS RACES DE CHIEiNS. 

rn'oteras ma museliere pendant quelques instants seulement, 
et lu verras si je ne rends pas la pareille a 1'indigne qui vient 
de nous dechirer a si belles dents. 

En attendant que Brusca mette son projet a execution, 
croyez-moi, monsieur, 

Votre tres-humble serviteur, 

L MAKECHAL VAILLAKT. 
LE CHIEN VOYAGEUR 

Un gentleman de Sparta (Illinois) partait pour la Californie 
avec sa familleet un cliien dont on lui avait fait cadeau depuis 
peu. Les emigrants, parvenus au terme de leur long voyage, 
s'etablirent dans une des plus charmantes vallees de la terre 
de Tor. Mais la nouvelle residence, si agreable qu'elle fut, ne 
paraissait nullement convenir au chien. II refusait de manger, 
il etait constamment triste et abattu; enfm, il avait la nostalgic. 
Un beau jour, il disparut, et son proprietaire pensa qu'il etait 
alle mourir de chagrin dans quelque coin solitaire. Mais il se 
trompait fort. Le quadrupede avait tout bonnement repris le 
chemin de Tlllinois. 

Quelle boussole le guida pendant cet interminable voyage V 
Quels aliments lui servirent a ne pas mourir defaim? Com- 
ment echappa-t-il aux morsures de ses pareils, fort peu hos- 
pitaliers pour les elrangers, auxpierres des gamins, plus inhos- 
pitaliers encore, a la rapacite des voleurs? nous ne savons , 
maisle fait est qu'il flnit par arriver cbez son ancien maitre, a 
Sparta, extenue comme on peut croire, et dans un etat a faire 
pitie. Mais il y arriva, etl'on n'a qu'a jcter un coup d'oeil sur la 
carte des Etats-Unis pour voir que le fait est des plus extra- 
ordinaires. 



AiNECUOTES SUR LES CHIEiNS. 383 

LE CHIEN OU COMMISSIONNAIRE 

II y avail, dans la rue Bellefonds, un pauvre vieux commis- 
sion-naire de soixante-treize ans qui, depuisdelonguesannees, 
avait la clientele du quartier, et, sa besogne du jour fmie, s'en 
allait. ouvrir les portieres des voitures a 1'une des entrees du 
Theatre-Francais. 

Ce bonhomme avait un petit chien blanc et noir, a poil ras, 
qui 1'accompagnait dans toutes ses courses pendant la journee ; 
le soir, ce fidele ami a quatre pattes faisait encore avec lui le 
petit voyage de la rue de Richelieu et le regardait ouvrir les 
portieres. 

Un soir, dans la derniere semaine de decembre, le vieux 
commissionnaire trebucha dans Pescalier qui conduisait a son 
galetas, il tomba a la renverse et mourut de cette chute. 

Les voisins nourrirent le chien : il ne lui fallait pas grand'- 
chose : depuis la mort de son maitre, il n'avait guere d'appetit. 

Un d'eux voulut 1'adopter; mais le chien rie repondit pas 
aux avances et aux caresses. 

Son ancien logis lui etait ferine; il n'eri voulait pas d'autre, 
et couchait sur le seuil, dans Tescalier. 

Le jour venu, il allait faire des courses comme autrelbis. 

Le soir, devant une des portes du Theatre-Francais, on 
pouvait encore voir^ il y a deux ans, un petit chien noir et 
blanc, a poil ras, qui regardait ouvrir les portieres des voi- 
tures. 

C'etait le chien du pauvre commissionnaire. 

NOMBRE DE CHIENS TAXES EN FRANCE 

Eri taisaiit avec attention le releve des tables de Timpot sur 
les chiens, j'ai constate qu'il y avait en France, en 1866, 



384 HISTOIRE DES RACES DE CHIENS. 

1,960,789 chiens de soumis a la taxe. Ces chiens donnent un 
produit de 5,461,116 fr. Quoique ce chiffre soil fort raison- 
nable, un statisticien pretend que dans les grandes villes 
50 pour 100 des chiens ne sont pas imposes, et qu'une plus 
grande quantite est declaree de deuxieme au lieu de premiere 
categoric. II existe cependant, dit ce stalisticien, un moyen 
d'obliger les refractaires a seconformer a la loi, et pour cela il 
propose un collier uniforme et obligatoire pour tous les chiens 
en France. Sur ce collier serait fixee une plaque de metal, 
poinc,onnee et constatant Pannee, la ville, la commune, ou le 
chienlaurait ete impose et la categoric a laquelle il appartient. 
De telle sorte que tout chien qui ne serait pas porteur du 
collier obligatoire, serait considere comme refractaire et mis 
en fourriere. 

II existe d'ailleurs une ordonnance de police du 27 mai 1845 
qui ordonne que les chiens auront tous un collier, soit en 

metal, soit en cuir garni d'une plaque de metal, oil seront 

it 

graves les nows, demeure des personnes auxquelles Us appartien- 
dront. 

Cette idee nous parait tres-ingenieuse, et nous croyons 
qu'elle remplira parfaitement le double but qu'elle se propose, 
de sauvegarder la sante publique, en meme temps qu'elle 
rendra plus facile 1'application de la loi. 

LA TAXE DES CHIENS 

L'idee de la taxe des chiens date d'un siecle. En 1770, le 
nombre des chiens de toute espece etait devenu si considerable 
dans le royaume, qu'une statistique, faite par ordre, avait 
constate 1'existence de 4 millions de ces animaux. 

Or, comme on a\ait remarque que deux chiens absorbent 
autant de nourriture qu'une personne, il s'erisuivait que, dans 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 585 

un moment ou les vivres etaient rares et chers, les chiens con- 
sommaient aulant que le sixieme de la population. 

C'est a la suite de cescalculs etdeces constatations qu'on fut 
un instant sur le point d'etablir un impot de six livres sur 
cliaque chien. On esperait ainsi en diminuer le nombre. 

Ce projet n'a eu de suite que de nos jours, et nous ne croyons 
pas qu'il ait diminue le nombre de ces animaux, dont une 
partie est fort utile, mais dont une bonne moitie n'offre, eri 
realite, que des dangers sans avanfages pour la population. 

LES CHIENS DES ALPES 

Les chiens du mont Saint-Bernard ne s'ecartent jamais des 
sentiers battus recouverts de neige, a moms que ce rie soit 
pour secourir un voyageur perdu. 

Le chien le plus intelligent quel'hospice aitpossede est celui 
dont la depouille figure aujourd'hui au musee de Berne et qui 
s'appelait Paris. 

Doue d'une vue excellente, il apercevait les \oyageurs d'urie 
tres-grande distance. On compte une trentaine de pauvres 
malheureux qui lui ont du la vie, entre autres trois soldats 
frangais qui, egares dans les neiges a Pentree de la nuit, sui- 
vaient une direction qui les ecartait de 1'hospice et devait bientot 
les conduire au pied de rochers inaccessibles. Paris les vit, 
attira Pattention par ses cris, se fit suivre, et les trois soldats 
lurent sauves. 

Ce chien, qui etait a 1'hospice au moment du passage de 
Parmee franchise en 1800, avait la singuliere habitude d'o- 
bliger tous les soldats isoles qu'il rencontrait a mettre Parme 
au bras ; il leur barrait la route, jusqu'a ce qu'ils se fussent con- 
formes a cette consigne. 

Un jour, il refusa obstinement de franchir un passage dan- 

25 



78G HIST01RE DES RACES DE CHIEFS. 

gereux par ou le frerc qui 1'accompagnait voulait le fairc 
passer. A lieu d'obeir, il fit un long detour. Le frere jugea 
convenable de I'imiter et fit bien, ear, au meme instant, une 
avalanche ensevelit sous la neige le chemin que 1'instinct de 
Paris lui avait fait eviter. 

Un autre chien, nomme Drapeau, sauva un homme d'une 
maniere tres-intelligente. Le messager, que Drapeau accompa- 
gnait, fut enseveli sous une avalanche, d'ou sa tete seule sor- 
tait. D'abord le chien fit tout ce qu'il put pour debarrasser ce 
nialheureux ; mais la neige etant fort dure, il n'y put reussir. 

Alors il se mit a aboyer avec force, regardant anxieusement 
de tous cotes. Personne ne repondant a 1'appel, Drapeau prit 
enfin son parti ; il courut de toute la vitesse de ses pattes, non 
a 1'hospice, mais a un village moins eloigne du lieu de la cata- 
strophe. 

Le voyant seul, les habitants penserent bien qu'il etait arrive 
quelque malheur et 1'agitation du bon chien le disait assez. 
Us le suivirent et sauverent le messager, qui attendait les 
secours avec confiance. 

Ges derniers mots, qui renferment le plus bel eloge qu'on 
puisse faire de Drapeau, sont exti'aits d'une lettre du prieur de 
1'hospice. Ce messager fut sauve une seconde fois par le meme 
chien. 



LE CHIEN DE LA PAUVRE VIEILLE FEMltiE 

La rue de la Sourdiere est une des rues les plus melancolU 
ques de Paris, melancolique comme rinfirmite que son nom 
rappelle. Situee a cote du marche Saint-Honore, elle proteste 
silencieusement contre le brouhaha et 1'activite qui 1'environ- 
rient. Elle boude les trafiquants et les enrichis. 

Dans la rue de la Sourdiere, a quelques pas devant moi, 



ANECDOTES SUR LES CHIENS. 387 

marchait, uri jour, une vieille lenime tenant eri laisse un vieux 
chien. La malheureuse ressemblait a toutes les vieilles femrnes 
dupeuple. Le chien etait simplement repoussant. Gros, court 
et petit, sans race, d'une couleur obscure, il trainait son ridi- 
cule embonpoint en dodelinarit une tete ou deux yeux ronds 
refletaient tous les hebetements d'unestomac satisfait. II obeis- 
sait paresseusement aux tendres secousses de la corde de sa 
maitresse. Je les suivais de I'oail machinalement, le long du 
trottoir dela rue de la Sourdiere. Tout a coup, deux enfants 
de quatorze a quinze ans, deux gamins, deux apprentis, pas- 
serent devant moi en riant ; et j'entendis Fun dire a 1'autre : 

Je vais faire une bonne farce, tu vas voir ! 

Voici ce que fut cette bonne farce. II se jeta, comme uri 
distrait, entre la femme et le chien, pesant de toutes ses forces 
sur la corde, qui se teridit, mais ne rompit pas. Azor roula du 
choc dans le ruisseau; son corps, qui n'etait qu'une boule, 
tourna trois et quatre fois sur lui-menie, pendant que la corde 
s'enroulait autour de son cou. 

Surpris dans son indolence et dans sa digestion, il n'eut pas 
le temps de pousser un cri. Sa gueule ne s'ouvrit que pour 
laisser sortir une langue demesuree, a la poursuite d'un der- 
nier souffle d'exislence. Azor elait mort ! 

J'avais pu voir expirer un chien ignoble sans m'emouvoir 
plus que de raison ; mais jene pus me defendre d'un serrement 
de cceur en voyant la vieille femme chanceler et s'evanouir, en 
s'appuyant centre le mur. Uri air de supplication effaree se 
lisait sur sa physionomie. Elle n'avait pas lache la laisse de son 
chien. On la transporta chez le pharmacien de la rue de la 
Sourdiere. Quelques drogues rendirent la connaissance et le 
sentiment a la pauvre femme. Elle se rappela, et frissonna. 
Puis elle balbutia quelques paroles , et prenant et cachant le 
cadavre du chien sous son tartan, elle s'en alia, sans savoir OIL 



588 HISTOIRE DES RACES DE CIIIENS. 

Elle en mourra, me (lit Ic pharmacien. 

Comment ! pour cette laide bete? 

Oui, certainement. 

Depuis ce jour, je n'ose plus rire des dernieres affections 
des vieillards. Un chat ronronnant sur un fauteuil, un perro- 
quet mordillant les batons de son perchoir, un serin dans sa 
cage, n'amenent plus comme autrefois la moquerie sur mes 
levres. Je me dis qu'ils tiennent peut-etre lieu des erifants 
partisou morts, des epoux ingrats, des filles seduites. Alors, 
j'ai une caresse plus sympathique pour Minet ; je donne une 
cerise a Jacquot, uri biscuit a Fifi. A Page ou le vide se fail 
aulour des gens de soixante et de soixante-dix ans, les arii- 
maux sorit la, objets insuffisants des tendresses pretes a s'e- 
teindre. 

Ne rions done pas des animaux. 



En effet, amis lecteurs, ne rions pas des chieris quoique Ton 
ait souvent dit qu'ils avaient la demarche ridicule. Ils orit du 
co3iir, si je puis me servir de cette expression, et Jes nombreux 
exemples qui precedent doivent en avoir donne la preuve 



POST-FACE 



ONE ANECDOTE DE CHIEN 

J'ai toujours la manie de fourrer des chiens dans mes ro- 
mans. J'ai meme un de mes romans, et ce n'est pas lo plus 
mauvais, qui porte un nom de chien : 

BLACK. 

Dans leChecalier d'Harmental j'ai Mirza, dans les Mohicans 
Bresil, enfin, dans la San Felice, Jupiter, dont je ne sais 
que faire, maintenant qu'il a joue son role. 

Mais je n'avais pas encore eu 1'idee d'en fourrer dans mes 
pieces. 

J'avais entendu parler de 1'intelligence du cliien de Montar- 
gis, de la verve du chien des Cosaques. Faisant les Mohicans, 
je ne doutai point que 1'on trouvat un artiste qui rivalisa 
de zele avec sesdeux devanciers. 

On me le promit. 

Je cms pouvoir m'en rapporter sur ce point a M. Harmand, 
un des directeurs les plus amoureux de sa mise en scene que 
jeconnaisse etqui a une veritable passion pour les details. 

Je n'arrivai done que quand la piece etait a peu pres sue des 



7m POST-FACE. 

artistes. Je m'etais a plusieurs reprises informe du chien. On 
m'en avait fait des eloges merveilleux. 

J'entre en scene ; je fais mes compliments aux artistes, puis 
je demande a voir BresiL 

On me montre une espece de barbet, crotte jusqu'aux oreilles, 
don't on me vante Pintelligence. 

Quant a la preuve de cette intelligence, on me la donnera le 
lendemain. 

Le lendemain arrive : on lache le chien ; il fait juste le con- 
traire de ce qui lui etait indique par la brochure. 

Je m'etonne, je m'inquiete, je demande si c'est la ce chien 
tant vante dont on m'a dit des merveilles. 
On m'avoue que cen'estpas lui. 
L'autre ! mais 1'autre ! 

L'autre avait ete renvoye a son maitre. On avait decouvert 
chez lui un cas redhibitoire des plus graves. 
Ma premiere pensee fut qu'il etait devenu enrage. 
Ce n'etait point cela. 

Le barbet allait si mal, que Ton avait 6te oblige de prendre 
un epagneul ; 1'epagneul allait si mal, qu'on avait ete oblige de 
prendre un chien des Pyrenees ; le chien des Pyrenees allait si 
mal, que Ton etait en train de chercher un chien du Saint-Bernard . 
J'allai trouver Harmand, qui, je ne saurais trop le redireici, 
ne Payant point assez dit ailleurs, mettait a satisfaire toutes 
mes demandes une complaisance que je n'ai jamais vue dans 
aucun directeur. Je le poussai tant et si bien a Pendroit du 
chien renvoye, que je connus le motif de son expulsion. 

J'appris done que le malheureux Bresil ou plutot que ce 
chien si intelligent qui devait jouer le role de Bresil, qui 
Pavait repete a la satisfaction de tout le monde ; j'appris que 
Trim son vrai nom etait Trim habitait une maison 
mal famee, son maitre en etant le principal locataire. 



POST-FACE. 591 

La pudeur d'Harmand s'etait revollee, et cependant le d6sir 
de m'etre agreable luiavait fait faire une concession. II avail 
offert, ou d'acheter le chien, on de le mettre en pension chez 
Dumaine. 

Lemaitre avail refuse. 
De la venait Pabsence de Trim . 

A force de sophismes, je levai les unes apres les aulres toutes 
les susceptibilites d'Harmand ; el il fit pour moi ce que j'affirme 
qu'il n'eut fait pour personne, il me donna carte blanche, et... 
je ramenai triomphalemenl Trim au thealre. 

Mais il etait deja Irop lard. Trim manqua du nombre de 
repetitions necessaires; enfin, disons le mot, Trim fut 
d'une faiblesse quifaillit compromettre Pouvrage. 

On comprend qu'apres ce qui venail d'arriver a Paris, la pre- 
miere chose que je fis, lorsque M. Desfosse m'ecrivit pour aller 
monter les Mohicans a Marseille, fut de lui ecrire : 

Occupez-vous du chien, je me charge des artistes. 
On me repondit par le lelegraphe : 
Nous avonsun chien prodigieux. 
Je partis sur celle promesse, et cette fois, comme Nonelle , 
on Pappelail Nonette, comme Nonette habitat 
une maison convenable, je pus, des le jour de rnon arrivee, 
jouir de ses talents, avec la certitude que ses talents seraient 
employes au benefice du drame. 

Ah! bien oui, Phomme propose, Dieu dispose; je vous 1'ai 
deja dit, je crois ; eh bien, je merepete : les grandes veriles ne 
peuvent pas elre trop redites. 

Tout alia bien jusqu'a la repetition generale, c'est-a-dire 
jusqu'a la veille de la representation ; Nonette ne manquait 
pas une enlree , pas une replique , pas un jeu de scene ; 
Nonelle enfm faisaita la fois Padmiration des artisles et des 
rares privilegies admis aux repetitions. 



392 POST-FACE. 

Mais a la repetition generate seulement. on avail juge a pro- 
pos de repeter avec tous les accessoires. 

Or, un des accessoires du tableau du Pare est un coup de pis- 
tolet tire par Loredan sur Salvator. 

Jusque-la on avaittirele coup de pistolet a blanc, c'est-a- 
dire sans poudre, soit par motif d'economie, soit de peur du 
feu. 

A la repetition generate, on tira le coup de pistolet en 
realite. 

II parait que c'etait la premiere fois que Nonette entendait 
un coup de pistolet; elle poussa un cri de terreur, s'elanga 
paries degres en hurlant d'une fa^on lamentable, et disparut. 

On comprend la stupefaction de tout le monde. 

Un espoir restait : 

C'est que Nonette serait rentree chez elle. 

On y courut; personne n'avait vu Nonette. Sa terreur 
1'avait emportee plus loin. 

En attendant, plus de Bresil. 

Une des artistes, mademoiselle Coindre, charmante soubrette 
que je voudrais voir veriir a Paris pour y jouer les Dejazets, 
offrit pour remplacer Nonette un chien de chasse fort intel- 
ligent, disait-elle, nomme Leo. 

On fit venir Leo ; Leo etait fort intelligent, en effet: 
maisc'etaitun charmant toutou qui ne pouvait inspirer aucune 
terreur. 

L'effet etait done completement manque. 

Quant a moi,je declarai que, ne voulant pas consacrer un 
fiasco par ma presence, je me retirerais, laissant le directeur 
et les acteurs s'en tirer cornme ils pourraient. 

Et je m'enfuis, en effet, a la Ciotat. 

Je n'en revins que le lendemain a onze heures du soir, et an 
lieu d'aller voir au theatre, ou en etait ou plutot ou n'en etait 



POST-FACE. 395 

pas ma premiere representation, je rentrai sournoisement a 
1'hotel du Petit-Louvre et me couchai sans rien dire. 

Vers une heure, je fus reveille par im grand bruit de flutes, 
de violons et de clarinettes en meme temps que je sentais 
quel'on me posait quelque chose sur le front. 

Je me reveillai j'ouvris de grands yeux, et, a la lueur 
d'une vingtainede bougies, je vis tout uri orchestre rangeautour 
de mon lit. 

Quanta ce que Ton m'avait mis sur la tete, c'etait une cou- 
ronne en feuilles d'or, assez large pour la tete de saint Charles 
Borromee, et qui me tomba sur les epaules aussitot que j'es- 
sayai de me soulever. 

On criait a mes oreilles : TRIOMPHE ! ! ! sur toutes les notes de 
la gam me. 

- Mais, le chien? demandai-je. 

Nonette etait revenue, allez-vous me dire. 

Ah! bien, oui : Nonette court encore, et bien habile 
sera celui qui la rattrapera. 

Et le chien alors? demanderez-vous a votre tour. 
Voici ce qui s'etait passe. 

On etait decide a jouer quel que put etre le resultat de la 
representation, avec le toutou de mademoiselle Coiridre : 
cependant, comme on le comprend bien, cette determination 
ne satisfaisait pas completement le directeur. 

II etait done a la porte de son theatre, segrattant 1'oreille 
lorsqu'il vit passer une espece de paysan, avec un gros baton 
a la main et un magnifique chien marchant derriere lui. 

On eut fait faire expres le chien pour jouer le role de Bresil 
qu'il n'eut pas ete mieux reussi. 

Une inspiration passa par le cerveau du directeur. 

He ! monsieur? dit-il a Phomme au baton. 

- Qu'y a-t-ilpour votre service? 



594 POST-FACE. 

Vous a\ez la uri beau chien. 

N'est-cepas? 

Est-ce que, continua le directeur, il aurait des disposi- 
tions pour le theatre? 

Comment! monsieur, des dispositions pour le theatre! mais 
c'est un artiste consomme. 

Serait-il libre, par hasard? 

11 cherche un engagement. 

Et comme cela se trouve ! Donnez-vous done la peine 
d'entrer. 

L'homme au baton entra, son chien le suivit, Desfosse suivit 
le chien. 

Le chien montra ses elats de service ; il avait joue le chien 
de Montargis a Beziers et le chien des Cosaques a Nimes le 
tout avec le plus grand succes. 

On avait encore le temps de faire deux repetitions, 1'une le 
soir, Fautre le lendemain, pendant lejour. 

C'etait presque de trop. 

Le soir de la representation, Gourdiri c'est le nom de 
ce grand artiste Gourdin fut magnifique et enleva tous 
les suffrages. 

Et voila comme le directeur du theatre de Marseille fut tire 
du plus grand embarras ou il se fut trouve de sa vie par un 
chien qui passait; et voila comment je fus reveille a une 
heure du matin avec vingt bougies dans ma chambre, un 
orchestre au pied de mon lit> et line couronne geante autour de 
mon cou. 

Mais si le chien n'etait pas passe! 

ALEXANDRE DUMAS. 



TABLE DES MATIERES 



PREFACE I 

I. PHYSIOLOGIE DU CHIEN 1 

II. L'ORIGINE DU CHIEN 17 

III. L'INTELLIGENCE DU CHIEN 41 

IV. LES CIJIENS SAUVAGES 60 

V. LES CH1ENS DE GARDE 94 

VI. LES CHIENS DE CHASSE A COURRE 128 

VII. LES CHIENS DE CHASSE D^ARRET 175 

VIII. LES CHIENS LEVRIERS. '..... 205 

IX. LES CHIENS DE LUXE 229 

X. LES EXPOSITIONS DE CHIENS 241 

XL L'HYDROPHOBIE 256 

XII. ANECDOTES SUR LES CHIENS < 281 

POST-FACE . 589 



PARIS. IMP. SIMON RAgOX ET COM1 1 ., liUE D'tRFl'IUM, i. 



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